USA , MEXIQUE 18 mars 2017

Série : Ce mur que Donald Trump va construire.

11/ Cuidad Juarez : La ville qui assassine les femmes

Reportage sur la frontière de 3330 kilomètres entre le Mexique et les États-Unis. Du Golfe du Mexique jusqu’à la côte Pacifique.

- Neuf heures du matin, pont d’El Paso. Il y a neuf ans, j’étais déjà ici, sur ce pont qui mène à la ville mexicaine de Cuidad Juarez, assommé par la même chaleur, pour enquêter sur la même histoire terrible. Nous sommes en 1998 : depuis cinq ans, 200 jeunes femmes ont été assassinées. Il ne s’agit pas de crimes ordinaires.

Dans beaucoup de cas, les femmes disparaissent, enlevées, retenues prisonnières pendant plusieurs jours, violées avant d’être battues à mort ou étranglées. Les corps portent souvent des traces de mutilations, comme le sein droit coupé. On les retrouve quelques jours ou quelques mois après, jetés dans le désert autour de la ville, comme des jouets cassés dont on se débarrasse.

Parmi elles, essentiellement des jeunes filles venues du Sud pauvre qui travaillent dans les « Maquilas », ces usines délocalisées de l’Amérique du Nord. Trois cent mille employés font les trois-huit, transportés par des bus privés et surveillés par des contremaîtres et des vigiles. Les intérêts sont énormes et la machine ne s’arrête jamais ! Bien sûr, je retrouve la ville brutale, entre violences conjugales, machisme, crime organisé et narcotrafic.

En novembre 2001, on découvre les corps de huit femmes dans un champ de coton, pas dans le désert, mais en plein centre de Cuidad Juarez. Cette fois, c’est trop. La presse, les organisations des Droits de l’Homme, Amnesty International dénoncent le scandale. On ouvre les dossiers de la police, ils sont vides ! Un rapport dénonce « l’efficacité limitée du procureur fédéral spécial » et 177 fonctionnaires sont soupçonnés de négligence ou d’omission volontaire.

En un mot, la police, la justice, les autorités…tout le monde se tait, ne fait rien ou couvre le scandale. Et quand la police fait mine d’enquêter, elle torture de pauvres bougres qui finissent par tout avouer. Comme ces deux camionneurs, « El Cerillo » et « la Foca » qui ont avoué le meurtre de huit femmes. Depuis, « La Foca » est mort en prison, pendant une opération chirurgicale « ratée ». Le 5 février 2002, c’est son avocat qui est abattu par la police dans sa voiture.

Quant à l’avocat d’« El Cerillo », Sergio Dante Almaraz, surnommé pour son courage, le Don Quichotte de Juarez, il avait l’habitude de saluer les journalistes en disant : « la prochaine fois que vous viendrez, j’espère être encore en vie… »
- Quinze heures, Ciudad Juarez. Je cherche le célèbre avocat… mais je ne le verrai plus. Il s’est arrêté le 25 janvier de l’année dernière à un feu rouge, au centre de la ville, en plein jour. Et un commando lui a tiré dix balles dans le corps.

Et depuis ? Quoi de neuf sur l’enquête ? Rien ! On échafaude des théories sur un sérial-killer, version typiquement américaine, un trafic d’organes qui n’ont pas été prélevés ou les fantaisies de fils désœuvrés de la bourgeoisie locale. Un journaliste d’ici est, lui, persuadé que tout est le fait des Narcos, intouchables, qui ont leur façon à eux de fêter les grosses livraisons de drogue. Des spécialistes fouillent toujours de vieux dossiers vides, beaucoup de fonctionnaires incriminés sont encore en place et la police essaie de faire oublier son passé.

- Dix-huit heures, retour à El Paso. Aujourd’hui, je laisse derrière moi une ville sauvage, - quatre cents victimes depuis 1998 – mais le rituel sadique a disparu depuis 2002. Et moi, planté sur le pont de Cuidad Juarez, je me dis qu’on ne saura jamais pourquoi cette ville assassine ses jeunes femmes.

Dessin de Yann Le Bechec Photos D.R, Jean-Paul Mari, Yann Le Bechec.

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18 mars 2017

Par Jean-Paul Mari et Par Yann Le Bechec

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