GROENLAND 19 octobre 2014

" Aller au bout de l’instant présent demeure un fondement de l’esprit groenlandais..."

2/ Groenland : les chamans sont toujours là.

Comment les Inuit échappent à l’aculturation

Erik Bataille, spécialiste des régions polaires, a voyagé dans l’Arctique ( nord Canada, Spitzberg, Alaska …) avant de s’installer pendant une quinzaine d’années au Groenland. Il a été chercheur, logisticien pour des expéditions, puis auteur et journaliste. L’occasion de sillonner, en hélicoptère, traineau et bateau, le pays des derniers inuit. Il raconte...

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Chasseurs en veille

Les inuit, tels qu’on les rêvait enfant, ne sont plus qu’un souvenir d’ethnologue dans presque tout l’Arctique. Excepté au Groenland où quelques dizaines de milliers de Kalalissut perpétuent, en partie, les traditions de ce peuple riverain du même Océan Glacial arctique, avec le Pôle Nord comme axe communautaire.

Ole Inunguak, vit près de Qasigianguit sur la côte ouest. Avec son jean et son blouson, il ressemble à n’importe quel étudiant danois. Pourtant, derrière des apparences devenues le standard de la mondialisation vestimentaire, il cache une personnalité déroutante et un savoir-faire unique sur la planète. Il est l’héritier direct des sociétés hyperboréennes, communément appelées Esquimaudes. Comme tous les peuples dits « primitifs », il connaît les dernières technologies et n’ignore rien de la mondialisation. Il consulte Facebook, utilise Skype, porte des lentilles de contact et voyage parfois en dehors du Groenland.

Pourtant, il perpétue un « art de vivre » qui a assuré la survie de « son peuple » dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète. Alors qu’en Amérique du Nord et en Sibérie les colonisateurs noyaient les autochtones sous les dollars et la Vodka, les Danois se contentaient de les mettre en réserve et de gérer leur isolement avec paternalisme, religion luthérienne oblige.

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le traineau

Ole s’adapte à tout sauf à la routine et aux horaires imposés. Qu’on lui donne ses chiens et un traîneau, et il partira au large en complète autonomie. D’île en presqu’île, à travers les fjords ou les hauts plateaux de la nuna, il peut rester des jours à tailler sa route ou patienter dans la tempête. Un fusil, quelques mètres de fil et un réchaud lui suffisent pour mener la vie « quotidienne » d’un Esquimau. Deux harpons tok comme armature, une bâche de toile pour couvrir le tout et le traîneau devient un cocon douillet avec ses peaux et le Primus allumé.

Ajoutez la meute qui veille, murmure, parfois hurle, à proximité et vous aurez un campement douillet dans un univers impitoyable. Heureux sur ses peaux, à recoudre les ourlets de ses vêtements étanches au vent et à la neige, Ole reste néanmoins en veille, même quand il somnole. Une sourde vibration à travers les patins du traîneau et le voilà prêt à lever le camp pour une banquise plus sûre.

En pratiquant toujours un certain nomadisme à côté de leur petite maison en bois, les Groenlandais entretiennent leurs étonnantes facultés d’adaptation. Ils conservent aussi ce psychisme qui les fait vivre dans l’instant et dans la crainte de l’invisible. Le lien fusionnel à la nature est resté intact et le chamanisme a perduré dans l’inconscient alors qu’ailleurs il était devenu une attraction commerciale.

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chasseur de phoques

Abili fait toujours un grand détour pour éviter cette plage « ordinaire » où une femme « de pouvoir » gît sous un dôme de pierres blanches. C’était une célèbre chaman arnacrossaq. Vers Uumaanaq, plus au nord et à l’écart de tout, une cabane sommaire de tourbe et de pierres abrite un vieux couple. Ils ne demandent rien et personne ne leur rend visite car la femme, Arnaq, est krivitoq, une autre forme de femme chaman. Vivre le moment présent, sans réfléchir au lendemain où tout peut arriver, permet d’optimiser son énergie pour l’action en cours.

Quand Boye, pêcheur d’une soixantaine d’années, doit rapporter sa pêche d’un lac isolé derrière la montagne, il ne réfléchit pas. Il gravit le col, dévale la pente et conduit son traîneau chargé de plusieurs centaines de kilos de flétan à travers séracs et rochers. À la force des reins ! Puis il court longtemps sur la tourbe jusqu’à sa maison sans penser à sa fatigue, verrouillant son esprit. Ça passe ou ça casse !

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Aller au bout de l’instant présent demeure un fondement de l’esprit groenlandais. Tout ce qui est au-delà est associé au mot Imaqa, peut-être ! Quoi qu’il arrive, Ole et ses congénères sont prêts à s’adapter.

( photos Erik Bataille)

19 octobre 2014

Par Erik Bataille

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