USA , MEXIQUE 10 mars 2007

Ce mur que Donald Trump va construire.

3/ Reynosa, ville sauvage.

Reportage sur la frontière de 3330 kilomètres entre le Mexique et les États-Unis. Du Golfe du Mexique jusqu’à la côte pacifique.

Les Etats-Unis ont décidé de construire un mur le long de leur frontière de 3300 km avec le Mexique, pour lutter contre l’immigration clandestine venue d’Amérique latine. Projet fou, utopie ou réalité ? Jean-Paul Mari et Yann Le Bechec ont fait le voyage du Golfe du Mexique aux côtes de la Californie. Ils racontent le parcours tragique de millions de migrants mais aussi les narcotrafiquants, la Border Patrol et les rêves et les espoirs du peuple de la frontière.

C’est impressionnant un homme courageux qui a peur. Celui-ci supplie de ne pas donner son vrai nom. « Raoul » vit sur ses gardes et il a raison. A Reynosa, la mafia n’aime pas les curieux. L’année dernière, neuf journalistes ont été abattus. Il faut du cran pour travailler dans un centre d’études, recenser les émigrants, les vols, les noyades et les assassinats, les considérer comme des humains.

Nous sommes au Mexique. Derrière nous, la dernière ville américaine : Hidalgo. Une ville ? Pas vraiment. Un bout d’avenue, une pompe à essence, un motel introuvable et miteux dont les volets se décrochent. Et un « office du tourisme » à l’enseigne écaillée qui a du fermer avant les élections de Georges Bush père. On fuit. Autant franchir la ligne, le pont international qui mène à Reynosa, au Mexique. Il ne sépare pas deux pays mais deux mondes, aussi différents que Berlin-Ouest et Bombay. Pas d’espace, des « avenues » étroites, un pavé défoncé, des habitations serrées, denses, la poussière, la pollution, les embouteillages, les coups de klaxon, la couleur et l’odeur de friture… Le Mexique vous saisit à la gorge, violent et sensuel. Officiellement, Reynosa compte 500 000 habitants ; en réalité, ils sont au moins un million. Il y a des cadenas sur les portes, des grilles sur les fenêtres ; les gens sont sur la défensive, parlent peu, se méfient.

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Le soir, le centre ville est désert, les rues sombres et vides, sans protections, abandonnées aux gangs qui volent, violent, assassinent. Surtout ne pas appeler la police, elle marche main dans la main avec la mafia. Histoire de contrôler le passage de la drogue, les deux cent mille ouvriers qui travaillent dans les « Maquiladoras », usines délocalisées et de dépouiller les émigrants qui, faute d’argent, viennent buter sur la frontière. Ils arrivent déjà exsangues de Monterrey, du Sud du Mexique et parfois d’Amérique Centrale, du Salvador, du Guatemala, du Honduras.A la descente du bus, les rabatteurs de la mafia les repèrent immédiatement. « Tu veux passer ? » Quand on a de l’argent, quatre à cinq mille dollars, tout est simple. L’organisation fournit de faux papiers pour franchir le pont et l’émigration. Ou mieux, un billet d’avion acheté sur Internet pour Houston, Texas, plate-forme aérienne qui ouvre la voie royale pour la Californie, Chicago ou New York. Pour les culs-terreux, c’est 85 dollars et l’échec assuré. Le « Coyote », le passeur, pousse l’émigrant vers la berge du Rio Grande, - « C’est là, de l’autre côté, c’est l’Amérique… » - et le paysan en loques qui traverse le Rio Grande à gué, de l’eau jusqu’à la taille, se jette dans les bras de la Border Patrol qui l’expulse aussitôt. Avec 2000 dollars, la méthode est plus lente, risquée mais éprouvée.

D’abord, les « Coyotes » regroupent les émigrants, hommes, femmes, enfants, dans une « maison de sécurité », une cache. Après quelques jours, quand le groupe atteint vingt ou trente personnes, on passe le Rio de nuit, vers une autre cache côté US. Puis, départ en camion jusqu’au point de contrôle à 120 km à l’intérieur des terres. Tout le monde débarque, marche deux ou trois jours dans le désert en faisant un large crochet pour éviter le barrage de police et retrouver la camionnette des « Coyotes » qui les emmène vers Houston. Quant aux fous qui n’ont pas un sou et tentent de passer seuls, soit un tiers des émigrants, la mafia les attaque au bord du Rio, les volent, les assomme ou les tuent, histoire de montrer qu’on ne fait pas sans elle.

Reste le fleuve du Rio Grande, bas, mais traître. Ceux qui savent le franchissent à pied, les autres se perdent, emportés par les tourbillons. Entre quatre-vingts et cent noyades par an depuis l’an 2000. Dimanche dernier à Matamoros, on a enterré le corps d’un inconnu, retrouvé sur la berge. La moitié des noyés ne sont jamais identifiés. Ce sont ces hommes sans nom, ces crimes, cette misère invisible que « Raoul » essaie de recenser, comme un clandestin de l’information, qui vit dans l’ombre pour ne pas se faire remarquer par la mafia. Il n’y a pas de touristes ici, pas d’étrangers, pas de témoins à Reynosa, ville dure, lourde, sale, toujours sur ses gardes et tendue vers la survie, posée sur un morceau de frontière où l’homme ne vaut pas grand-chose.

Dessins de Yann Le Bechec Photos de Jean-Paul Mari et Yann Le Bechec.

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10 mars 2007

Par Jean-Paul Mari et Par Yann Le Bechec

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