ALGERIE 28 octobre 2004

Cinquante ans après le déclenchement de la guerre d’Algérie, le 1er novembre 1954...

Algérie : la paix et les cendres.

Cinquante ans après la Toussaint 1954, le début de « notre » guerre d’Algérie, et au lendemain d’une guerre civile d’une violence inouïe qui a fait entre 100 000 et 200 000 victimes, c’est un pays pressé de tourner la page qu’a rencontré Jean-Paul Mari. Un pays éclaté où se côtoient des barbus toujours présents, un Code de la Famille médiéval, une administration rouillée et corrompue, mais aussi un secteur privé qui explose et la formidable énergie et envie de vivre de la jeunesse. Voyage dans l’Algérie d’aujourd’hui et de demain

Soufiane le repenti : « Je ne regrette rien »

« Je m’appelle Soufiane, responsable numéro 4 du Fida de la rive gauche d’Alger, dit l’homme, calmement. J’ai déposé les armes. Mais je ne regrette pas mon passé. » On regarde autour de soi. Il y a dix ans à peine, pénétrer dans ce quartier était un suicide. Bachdjarah, banlieue misérable d’Alger et ses cités, les Eucalyptus ou la Montagne, fief des groupes islamistes, étaient une « zone libérée », un champ de bataille où on butait à l’aube sur des corps de civils égorgés. Il y a dix ans, le seul nom de Fida, Front islamique du Djihad armé, vous glaçait le sang. Il renvoyait à une liste de victimes célèbres, toutes triées sur le volet, dont Benhamouda, responsable de l’UGTA, le plus puissant syndicat d’Algérie. Et Tahar Djaout, écrivain, animateur de l’hebdomadaire « Ruptures », celui qui écrivait : « Le silence, c’est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs et si tu parles, tu meurs. Alors, dis et meurs. » On ne savait rien de ce groupe obscur et méthodique. Sinon que ses membres étaient de jeunes intellectuels, qu’ils ne portaient ni barbe ni kamis, mais s’avançaient en costume de fonctionnaire ou en jeans, queue de cheval et boucle à l’oreille, faux étudiants qui ouvraient leur cartable pour abattre leur cible de plusieurs balles en pleine tête. Soufiane était de ceux-là. Aujourd’hui, à 29 ans, c’est un homme posé, froid, courtois qui porte cravate gris acier sur un costume sombre mais se raidit si vous refusez un bol de harira, la soupe du ramadan. Il a 16 ans quand le pouvoir annule les élections législatives et rafle les militants islamistes ; 18 ans quand il approche des ingénieurs, médecins ou professeurs, responsables du Fida. A l’entrée, il y a un concours, avec examen, interrogatoires et deux mois d’enquête. Admis comme simple militant, il finira cadre de l’organisation trois : « Pour nous, le problème de l’Etat n’est pas sécuritaire mais politique. Rien ne sert de tuer les exécutants, policiers ou militaires. Il fallait frapper à la tête, les penseurs. » Clandestin à Alger, il est raflé, détenu quarante jours, torturé au chiffon acide dans la bouche et à l’électricité, ne parle pas, est libéré, juste avant que ses interrogateurs ne découvrent sa véritable identité. Réfugié au cœur des montagnes, près de Médéa la sanglante, Soufiane va vivre six ans au maquis, à tenir malgré « la faim, la soif, la neige, la boue, la peur et la mort ». Fin 1995, persuadé que le GIA est infiltré par les services secrets du pouvoir, le Fida quitte l’organisation et exécute son émir Djamel Zitouni. Quand une partie du mouvement décrète une trêve, Soufiane bondit : « Nous sommes trahis ! » Oui à un cessez-le-feu pour arrêter le massacre ; non à une trêve sans conditions politiques, simple acte de soumission au pouvoir. Il faudra l’intervention répétée des cheiks les plus respectés et la loi sur la concorde civile du président Bouteflika pour que Soufiane accepte enfin de déposer les armes. A Bachdjarah, le quartier tout entier fêtera avec youyous, fleurs et méchoui le retour de son héros. Reprendre les armes ? « Non, cette période-là est révolue. D’ailleurs, j’ai toujours détesté ma kalachnikov. » Et Benhamouda, Tahar Djaout, tous ces assassinats… « Supprimer une vie, une âme est l’acte le plus difficile devant Dieu. Mais ces hommes étaient des obstacles sur le chemin. » Et cette guerre, ces massacres, tout ce sang pour rien : « Pas pour rien ! Nous nous sommes enflammés comme une bougie pour éclairer le peuple. Sans nous, le Coran serait resté enfermé dans les bibliothèques, les partis islamistes réduits au silence ! Comme dans les dictatures de Tunisie ou d’Egypte. » Non, Soufiane ne regrette rien, même s’il est amer. Ses anciens chefs militaires ont disparu et plus personne ne s’occupe des familles des « martyrs ». Certains émirs ont monté des affaires avec le butin sale raflé au maquis, et l’ancien chef de l’Armée islamique du Salut, Mezrag Madani, dirige une usine de bouteilles d’eau minérale. Le gouvernement avait promis à tous une réinsertion ; Soufiane, lui, est à la charge de ses frères, chômeur condamné au trabendo : « Moi qui ai défié l’Etat au nom de l’islam… vous me voyez vendre au noir des chaussettes sur un marché ? » Alors, Soufiane, vétéran de 29 ans, révolutionnaire islamiste et ancien combattant du Fida, pense à l’exil. Et il cherche un visa, comme ses frères, pour travailler au Canada ou en France.

SOS-Disparus : les folles d’Alger

Elles voulaient manifester devant le palais présidentiel, à El-Mouradia, ce 5 octobre. En vieilles routières des rassemblements, les « Mères de disparus » sont arrivées par petits groupes, à pied, en bus, en taxi, têtes nues ou enveloppées dans leurs voiles, en essayant de s’infiltrer par les petites rues. Peine perdue. A Alger, toute marche est interdite. Autour du palais, cars de police, gaz lacrymogènes, matraques et canons à eau les attendaient : le quartier était bouclé. Une centaine de femmes ont été arrêtées, certaines matraquées, d’autres retenues jusqu’à la nuit. Dans les locaux de SOS-Disparus, les portraits couvrent les murs, les placards débordent de plus de 7000 dossiers ; une vieille femme tient son épaule blessée d’un coup de matraque, une autre boitille ; toutes font le bilan de huit ans de calvaire, depuis ce premier mercredi où elles se sont retrouvées devant le ministère des Droits de l’Homme pour exiger qu’on leur dise où sont passés leurs enfants. Paysannes ou citadines, bourgeoises ou misérables, mères, filles ou grands-mères d’un sympathisant islamiste ou d’un enfant sans problème, elles racontent la même histoire. Toutes, même celle à qui cela n’aurait jamais dû arriver. Dalila Kouidri est une femme de notable de 56 ans, son mari est un ancien conseiller du ministre du Commerce, et son fils, Jalal, 23 ans, vivait reclus, absorbé par ses études de sciences économiques. D’ailleurs, ce 13 juin 1996, il révise encore à plus de minuit. Coup de sonnette. Jalal ouvre la porte à des policiers et des hommes en cagoule. L’un d’eux regarde l’appartement bourgeois et s’étonne : « Qu’est-ce qu’on fait ici ? » Un autre répond, laconique : « Quelqu’un a donné son nom. » On rassure les parents : « Quelques questions de routine et on vous le rend. » L’étudiant est emmené vers la caserne de Beni Messous. Sa mère ne le reverra plus. Des amis militaires lui font parvenir un message : « Il va bien. Il sortira le 26 juin. » On prépare un couscous de fête, on attend. Rien. Nouveau contact rassurant. Dalila demande que le messager demande à son fils par quel sobriquet – secret – il désigne sa mère. Deux jours plus tard, la réponse arrive, exacte. L’été passe. Toujours rien. Puis les contacts amis s’évanouissent ou se taisent. Au printemps 1997, le père écrit une série de lettres recommandées à la caserne, au ministre de l’Intérieur, à la Justice, au président : aucune réponse. On apprend que Jalal a été transféré à Ben Aknoune, la sinistre caserne de la Sécurité militaire. Son père court voir un ami gradé, un colonel : « Ben Aknoune ! » L’autre se prend la tête dans les mains. « Ces gens sont des affreux ! Même s’il s’agissait de mon propre frère… je ne pourrais rien faire ! » Sans le savoir, Dalila entame alors le long chemin de calvaire de toutes les mères de disparus. La photo de son fils dans son sac à main, elle frappe à la porte des casernes, des commissariats, des gendarmeries, des prisons, prend un bus jusqu’à Berroughia, à 130 kilomètres au sud d’Alger, épopée d’une femme seule et têtue qui parcourt un immense pays. On la rabroue, souvent. On la reçoit, parfois. Et un directeur de garnison, ému, lui conseille : « Ne cherchez plus dans les casernes, cela ne sert à rien. » Depuis, chaque mercredi, elle manifeste avec les autres. Le président Bouteflika a nommé un médiateur et une commission ad hoc qui a proposé des indemnités. Quelques-unes ont accepté ; la plupart ont refusé. « Ce qui me tue, c’est le mutisme, dit Dalila. S’il est au secret, qu’ils me le disent. S’il est mort, je veux le corps. » Elle désespère : « Huit ans ! Et pas une lueur, rien de concret. Rien ! Voyez-vous, si on me disait aujourd’hui qu’il est mort… cela me reposerait. »

Tizi Ouzou : la Kabylie en morceaux

Visiter Tizi Ouzou aujourd’hui, c’est faire le bilan d’une catastrophe. Dans les locaux désertés des partis traditionnels, le FFS d’Aït Ahmed et le RCD de Saïd Sadi, les responsables régionaux ne parlent que de désolation et d’espoir perdu. Avec colère, ils passent en revue tous les secteurs de la vie en Kabylie. Un taux de chômage officiel de 30%, chiffre qui frôle les 40%, selon les organisations politiques, 70% des chômeurs âgés de moins de 30 ans, des chantiers publics en panne, un port et un barrage en construction depuis quinze ans, des lycées sans proviseur et une université en difficulté qui fournit bon an mal an 3500 ingénieurs qui se précipitent à l’étranger. Partout la corruption qui gangrène toute initiative et une flambée de la criminalité – vols, agressions, prostitution, suicides, drogues – qui fait oublier que Tizi Ouzou,120000 habitants, était autrefois une des villes les plus sûres d’Algérie. Quand on leur demande qui est responsable, les élus désignent d’abord « le pouvoir qui veut casser la Kabylie rebelle », mais aussi les Aarchs, coupables d’avoir perverti une immense révolte populaire. Les Aarchs ? Les voilà ou plutôt ce qu’il en reste sous forme d’un bureau du Mouvement citoyen dirigé par Belaïd Abrika, un homme de 34 ans, barbe, cheveux longs et voix forte. Au départ, il y a l’assassinat d’un jeune homme, abattu le 18 avril 2001 d’une rafale de mitraillette dans la gendarmerie de Beni Douala, en Grande Kabylie. En quelques jours, la révolte gronde dans toute la Kabylie. L’Algérie a pris l’habitude de l’émeute, nouvelle forme d’expression de la population. Celle-ci jette par milliers chômeurs et lycéens dans la rue. Ils brûlent des gendarmeries, dressent des barrages et attaquent les forces de l’ordre à coups de pierres. En face, les gendarmes ouvrent le feu à balles réelles et tuent 123 jeunes : c’est le « printemps noir ». Le 14 juin, 1 à 2 millions de personnes manifestent dans les rues d’Alger. A l’heure des négociations, les Aarchs, émanations des insurgés, présentent une plate-forme de revendications qui exigent pêle-mêle des sanctions contre les gendarmes, la reconnaissance de la langue berbère, le tamazight, comme langue nationale et une augmentation de 50% du smic. Le pouvoir fait quelques concessions, promet mais ne cède pas sur le problème de la langue. Depuis, c’est l’affrontement. Jusqu’à l’élection présidentielle où les Aarchs n’ont pas hésité à s’opposer par la force au scrutin (17% seulement de participation en Kabylie). La violence des Aarchs, une organisation anarchique, pas mal d’erreurs politiques, l’exclusion des femmes, le repli ethnique voire tribal ont valu au mouvement beaucoup d’ennemis et ont fait fondre ses troupes. Aujourd’hui, Abrika le leader ne parle plus que de restructurer le mouvement : « C’est vrai, nous sommes revenus à la case départ. » Après l’immense mobilisation soulevée par le « printemps noir » et trois ans d’affrontements, cela ressemble à l’histoire d’un énorme gâchis.

Marché du trabendo : l’Algérie « made in China »

Ici on vous offre un café frelaté, coupé aux pois chiches, les factures sont fausses, la marchandise vendue au noir, les « bons de garantie » établis pour une petite semaine et le nom des marques un gros mensonge. Et puisque tout est fabriqué en Chine – la vaisselle, les bols, les assiettes, les mixers, les plaques chauffantes, les téléphones, les luminaires, les couvertures, les valises et même les couscoussiers –, l’endroit s’appelle étrangement « marché Dubaï », lieu où les marchandises transitent vers l’Algérie. Il est à peine 8 heures du matin et tout le quartier est déjà embouteillé. Un quartier ? Plutôt un rectangle de plusieurs centaines de boutiques à la sortie de Bab Ezzouar dans la banlieue d’Alger. Tout autour, la saleté et les habituels terrains vagues où s’empilent des monticules de cartons vides. A l’intérieur, des rues propres et un marché à l’asiatique, avec garages transformés en magasins, bâches et auvents qui couvrent la rue. N’entre pas ici qui veut. Saleh vend des couettes, des draps et des tapis, de Chine, de Turquie et de Syrie. Il a mis sept mois pour trouver un local vide, avec un loyer de 80000 dinars – « 8 millions », comme on dit ici –, quatre fois le prix d’un grand appartement à Alger, et le propriétaire a exigé vingt-trois mois d’avance, en liquide bien sûr, comme le veut la règle à « Dubaï ». En face, Djamel vend des jouets, kitch, en plastique, en toc. Il était receveur de bus jusqu’en 1994, un bon moyen de se faire égorger dans un bus de banlieue. Il a démissionné, traîné au marché d’El-Harrach, repaire de truands, avant d’aboutir ici voilà six ans. A l’époque, le terrain était très vague, les immeubles en chantier, les loyers dérisoires et la clientèle, déjà, affluait du grand Alger et de Kabylie. Six ans plus tard, à coups de poupées en plastique et de pianos désaccordés, son magasin vaut une petite fortune. Un marché à Sétif pour fournir les hauts plateaux et l’Est algérien, un autre à Oran pour l’Ouest… En Algérie, le marché noir explose et l’économie informelle représente 15% de la production. A quelques kilomètres de « Dubaï », le gros marché de Hamiz fournit la capitale en électroménager. Les magasins s’appellent « la Samaritaine » et les commerçants portent barbe et bosse pieuse des croyants sur le front, islamistes révolutionnaires d’hier reconvertis dans la vente de frigos ou de soutiens-gorge roses. On trouve des télévisions, des cuisinières, des machines à laver des plus grandes marques, de faux robots Moulinex, des appareils Seb inconnus, sans licence, et des appareils Tefall avec un « l » de trop. Tout est copié, contrefait, produit dans des usines de Chine, de Corée ou des pays de l’Est, envoyé aux portes de Dubaï ou à Marseille, réexpédié et vendu à prix cassés. Le commerçant est inscrit au registre du commerce et les « transactions légales ». Il suffit de déclarer « semi-finis » des produits « finis », de minorer la capacité d’un frigo ou de payer grassement les contrôleurs pour éviter la TVA. Utile aussi d’avoir de grosses sommes d’argent à blanchir et quelques contacts dans les banques pour obtenir des prêts à 5%. Les importateurs restent invisibles, nouveaux riches qui taisent leurs contacts à Dubaï et investissent désormais dans l’immobilier, érigent de grosses villas au style arabo-gothique et des cités champignons qui défigurent la plaine et les collines d’Alger. Chantiers du provisoire qui promettent de s’effondrer au prochain tremblement de terre.

Métro d’Alger : un trou sans fin

Le métro d’Alger avance au rythme de l’histoire du pays : lentement, par à-coups et dans la douleur. L’idée est née quand Alger et Marseille étaient de même grandeur, 800000 habitants, en 1958, bien avant l’indépendance. Déjà la capitale commençait à manquer d’air. Aujourd’hui, avec près de 3 millions d’habitants, 30000 véhicules de plus par an, des rues en perpétuels travaux et des conducteurs tendus à craquer, le centre-ville est devenu un piège infernal, un chaos immobile où tout le monde piétine, tousse et s’insulte. Le premier projet, étudié par la RATP, achoppe sur la guerre d’indépendance. L’Algérie devenue algérienne n’échappe pas à la congestion. Dans les années 1970, il faut quatre heures pour réussir à prendre un avion à l’aéroport. Déterré en 1980, le dossier doit être réactualisé et le chantier démarre enfin en avril 1982… C’était il y a vingt-deux ans ! On voit grand et on a raison : trois lignes de métro de 50 à 60 kilomètres de longueur avec un premier tronçon de 16 stations, le long de la mer. Après quatre ans d’études, le pétrole chute à 7 dollars le baril : tout s’arrête faute d’argent. En mal d’économie, les experts tentent en vain un projet combiné métro-chemin de fer. En 1990, le projet repart sur le tracé initial, pour 6 stations et 4 kilomètres. On ouvre même un grand trou à la Grande Poste en plein centre d’Alger, que les automobilistes vont contourner pendant des années. Ensuite il y aura dix ans de guerre civile, de violences et de paralysie. En sous-sol, les ouvriers s’acharnent à percer une roche dure comme le fer. Allez donc forer au ras des fondations des immeubles et faire sauter des mines en profondeur quand le GIA fait exploser ses bombes en surface ! Sans assistance étrangère, chassée par la tourmente islamiste, les sociétés locales apprennent la technique sur le tas. Sans foreuse sophistiquée, il faut parfois creuser… au marteau- piqueur ! Etudes, dossiers bloqués, valse des ministres et des orientations… le tourbillon cesse en 2002 après l’élection du nouveau président. Le métro devient priorité nationale avec une volonté politique, un partenaire allemand, un budget pour 4 kilomètres supplémentaires et une date cible : hiver 2008. Objectif : 14 rames, 110 millions de passagers par an. Déjà, on plonge à 32 mètres de profondeur sous la Grande Poste, sur cinq niveaux, vers d’immenses tunnels, des escaliers pentus et des quais de béton nu – « Ici, la salle des billets ; là, le centre commercial ! » – qui attendent leurs rames et leurs passagers. « Nous sommes convaincus de régler une bonne partie du problème du transport », s’enflamme un ingénieur aussi âgé que le projet. Il est temps. Au-dessus de nous, à hauteur de rue, Alger explose.

M.Rebrab ou le boom du privé

En Algérie, cet homme est une anomalie, une bombe industrielle, un volcan en éruption permanente qui crache des projets, des usines, des ports et des raffineries. A 60 ans, mince, ascétique, infatigable, il ne tient pas en place. La geste moderne commence dans un petit village kabyle du Djurdjura, en pleine guerre d’Algérie. Le père, chef de liaison pour l’ALN et traqué par l’armée française, envoie son fils de 14 ans chez les jésuites à Thionville. La guerre finie, le jeune homme revient étudier chez les Pères Blancs d’El-Harrach puis à l’Ecole normale. Pour grandir, il faut savoir rompre. Le jeune prof est mal payé, il démissionne, devient comptable dans le public, enrage d’appliquer des directives ubuesques, démissionne encore et crée son propre cabinet d’expertise. Un de ses clients survit avec une microentreprise de constructions métalliques, Issad Rebrab la rachète dès 1974, crée avec quatre employés sa première société, Profilor 75, et emploie 200 personnes quatre ans plus tard. Le reste vous donne le vertige. Rachat d’une chaudronnerie, création d’Enolux (échelles), de Metalor (tubes), de Nordmetal (tissage métallique), de Metalsider (sidérurgie) en 1988, 300 mil-lions de dollars de chiffre d’affaires, la première entreprise privée créée en Algérie. Cinq ans plus tard, le régime bloque le commerce extérieur. Du coup, Rebrab rachète IBM, les bureaux de Rank Xerox et fonde « Liberté », un journal démocrate opposé au FIS. En 1995, il échappe de justesse à un guet-apens des islamistes à la sortie de son usine de Larba. Il découvre que, sur ses 1000 ouvriers, 200 sont des « terroristes » et 9 de vrais émirs du GIA qui veulent sa mort. Il fuit et arrive en France, sans un sou. Il emprunte aussitôt, investit dans une boucherie halal, rachète aussi une charcuterie bretonne en perdition à Plouay dans le Morbihan, gagne de l’argent et avale un fournisseur de steaks en faillite. Mais il a mal à l’Algérie et rentre au pays. Bureau d’importation, création d’Agrograin, construction d’une raffinerie d’huile à Bejaïa qui produit 1800 tonnes un an plus tard et devient la première raffinerie d’Europe et du Bassin méditerranéen ! Aujourd’hui, son groupe Cevital emploie 2000 personnes, réalise 500 millions de dollars de chiffre d’affaires ; il a construit un terminal portuaire à Bejaïa – 2000 tonnes à l’heure – et veut lancer 15 nouveaux projets industriels, sucre, aliments pour le bétail, verrerie, magnésium et bâtiments préfabriqués. Heureux ? Non. Il enrage ! Au dernier étage de sa tour d’acier à Kouba, il étale un plan aussi vaste que la table de réunion, « regardez ! ». Pour agrandir son terminal de Bejaïa, il a payé la moitié de la ligne électrique et coulé en terrain marécageux 300 kilomètres de ballast. Sauf qu’il manque un pylône public… « un seul » ! Et le projet est bloqué depuis deux ans. Sauf qu’il n’y a qu’une petite route saturée pour ces 200 semi-remorques quotidiens, sauf que des importateurs l’empêchent en sous-main de créer sa nouvelle raffinerie de sucre de 1 million de tonnes par jour, sauf que… « C’est un pays de fous ! » Issad Rebrab peut vous parler des heures du « sous-développement mental, de la force des intérêts particuliers, des mesquineries et des coups bas d’un quotidien semé d’embûches ». Lui rêve d’infrastructures à la dimension du pays, d’une autoroute est-ouest enfin achevée, de l’accès aux 146 fermes pilotes abandonnées et de l’aménagement des larges espaces du Sud, bref, d’une Algérie à la mesure de son potentiel. Puis il gronde une dernière fois : « Mon projet, je le réaliserai… Qu’ils le veuillent ou non ! »

Code de la Famille : SOS-Femmes d’Algérie

C’est difficile à trouver. Il faut un guide ou un plan. D’abord, atteindre la banlieue d’Alger, la mosquée à deux minarets, Oued Smar, et le pont routier jusqu’à l’usine de Lasneri entourée de barbelés. Puis abandonner la route et la voiture au bord du fossé et sinuer sur un chemin de terre, entre des blocs de ciment. Fatiha Zougari vit là, seule avec ses trois filles, entre des parpaings, dans 12 mètres carrés, l’été dans la poussière, l’hiver dans la boue et l’eau qui noie les matelas sur le sol. Fatiha a 42 ans, en paraît 30 de plus ; elle est pâle, émaciée, épuisée par un estomac artificiel et une maladie rare de Crohn qui lui ronge le ventre. On l’a mariée gamine à un conducteur de tracteur, orphelin et brutal. Après sa septième opération et la naissance de sa troisième fille, il l’a battue plus fort que d’habitude en lui disant qu’il voulait divorcer et se remarier. Elle s’est retrouvée dehors avec ses gamines, sans pension, a construit un abri de tôle ondulée et de parpaings collé à cette usine. Quand la pluie ruisselait sur le tapis, Fatiha s’allongeait sur ses gosses avec une bâche en plastique. Sa fille de 14 ans, Embarka, se souvient qu’elle se cachait sous une vieille couverture quand des étrangers venaient les observer à travers les planches. Etrange gamine, brune et mince, qui part à l’école sans déjeuner, mange une fois par jour, pas tous les jours, mais rafle des médailles en plastique dans des courses de demi-fond. C’est dans cette tanière que l’association SOS-Femmes en Détresse a découvert la famille, lui a offert un canapé, une télé, une bouteille de gaz et un peu d’argent pour les médicaments. Fatiha a besoin de médicaments et de poches thérapeutiques, très chères. En cas de manque, elle utilise des sachets de lait vides et, quand elle avoue cela, Fatiha pleure d’humiliation. En Algérie, il n’existe pas de foyer pour femmes seules, SOS-Femmes en Détresse en reconstruit un, grâce à des dons de l’étranger, capable d’accueillir 60 personnes, femmes et enfants. Dans les anciens « chalets » (des préfabriqués en ruine), la directrice, Myriam Bellala, a vu passer des cohortes des femmes abandonnées, prostituées, violées, battues, jetées à la rue. Résultat des massacres de la guerre et surtout d’une loi, un Code de la Famille médiéval, voté en 1984 par l’Algérie moderne et qui réduit la femme à un sujet mineur. « Seul l’homme a le droit… », annonce la loi. En clair, le divorce est unilatéral, l’homme garde le logement et met tout le monde à la porte. En cas de mariage religieux, il lui suffit de répéter trois fois : « Je te répudie. » La femme doit obéissance à son mari et au clan de sa belle-famille. Travailler, sortir, voir ses amis, tout est soumis à autorisation. La mère a la garde des enfants, mais pas la tutelle. Même après le divorce il faut la signature du père pour un papier administratif, l’ouverture d’un compte d’épargne ou une opération chirurgicale. La femme n’est rien sans tuteur, qui peut être son mari, son père, son oncle ou… son fils. On a vu ainsi une magistrate d’Alger, sans famille, solliciter pour son mariage la tutelle d’un collègue ! Conséquences ? Fatiha, qui meurt à petit feu dans son gourbi, mais aussi ces femmes seules qui font le trottoir sur les hauteurs d’Alger ou les bars des grands hôtels ou encore, au bas de la rue Didouche-Mourad, des groupes de femmes, mères et filles, qui vivent à même le sol, enveloppées d’un voile et la main tendue. Récemment le président Bouteflika a promis de réviser le Code de la Famille. Aussitôt les conservateurs et les partis islamistes ont crié à la tentative d’« occidentaliser et de laïciser » la société. Et promis de se battre contre tout amendement. Au nom de la défense de la famille.

L’Algérie sur le divan : le psy et le taleb

Récemment, un séminaire de psychiatrie a tiré la sonnette d’alarme. Le nombre de suicides augmente. Un millier de morts estimé en un an pour une population de 31 millions d’habitants, 140000 malades mentaux dans un pays où les psys sont rares, moins de 400, et la « maladie des fous », un tabou. Depuis quelques années, la Kabylie en crise et Tizi Ouzou sont en tête du tableau, mais Oran la douce n’est pas épargnée avec 130 suicides en plein été. L’Algérie est malade ? On le serait à moins après deux guerres d’une prodigieuse violence, dont la « décennie noire » et son cortège d’horreurs, histoire ponctuée de quelques séismes et d’une crise sociale aiguë. Aujourd’hui encore on va voir la guérisseuse pour les maux physiques ou le taleb pour ceux de l’âme. La guérisseuse qui connaît le pouvoir des plantes et le taleb, homme religieux qui sait lire l’entre-deux-mondes. Il pratique l’hypnose et la magie et discerne le « mauvais œil sur le clan » ou le « djinn qui habite le corps de la femme ». Avec lui, on repart apaisé, ce n’est pas la fille de la maison qui fume, fugue ou ne reconnaît plus son mari, mais le djinn qui l’habite. Avec la montée islamiste et sa propension à tout régler de la vie du croyant, certains Frères musulmans autoproclamés thérapeutes pratiquent la roqya, une longue lecture du Coran qui peut se pratiquer aussi en groupe. Mais quand le cas est trop sérieux, c’est dans un cabinet de psy que le malade aboutit. Le docteur Ghania consulte dans un quartier grouillant du centre-ville où se côtoient petits vendeurs et cadres moyens. Ses patients viennent parfois de Ghardaïa, dans le Mzab, ou de Kabylie pour cacher qu’ils vont voir un « médecin des fous ». Au départ, ils expriment leurs maux sans jamais parler de leur enfance, « comme s’ils ne voyaient pas de lien entre le passé et le présent », dit le docteur Ghania. Mais quand ils ferment les yeux, certains anciens moudjahidin parlent de « la première fois où les paras sont entrés dans mon village ». D’autres, femmes moudjahidin, disent leur douleur d’avoir été porteuses de bombes, arrêtées et torturées, héroïnes de la résistance anticoloniale renvoyées à leur cuisine une fois arrachée l’indépendance. Chez les jeunes, il y a les traditionnels toxicos en manque et ceux qui étouffent, les obsédés du visa, des hommes partis clandestinement en France, expulsés quatre à cinq ans plus tard, revenus en situation d’échec et qui ne supportent plus de vivre dans une « société du regard » où personne ne peut rester anonyme. Pour eux, partir n’est pas seulement un défi économique, c’est aussi rompre avec une société injuste et les exigences du clan. Dans une société où deux femmes sur trois sortent voilées, le médecin reçoit aussi des croyants en plein désarroi. On leur avait dit que la pratique du Coran, la prière et le hidjab allaient régler tous les problèmes de vie, de couple ou d’enfant. Ils y ont cru, ont connu l’échec et viennent demander de l’aide face à leurs idéaux qui vacillent. « Tous mes patients arrivent dans mon cabinet épuisés. Par l’extérieur, l’agressivité, la violence sociale », dit le psy. Dehors, la guerre s’est arrêtée sans traité de paix, la violence a été réduite par la violence, mais personne n’a résolu le conflit, ne reste que la loi du plus fort : « Les malades me disent : "Ici, on ne peut pas vivre. La société est mauvaise." La vie est vécue comme un échec, le pays comme un espace sans droit hanté par des "forces occultes", des "forces avides" qui complotent dans l’ombre et manipulent les citoyens. Au bénéfice exclusif de "figures de jouissance", de prédateurs – les riches, les décideurs, les puissants – qui veulent vous dévorer. Pour se protéger, une seule solution : "connaître quelqu’un, au sommet", être près du fort. » L’Algérien vit mal, coincé dans ce schéma archaïque du « superprotecteur » contre le « superméchant ». Sur le divan, les malades du docteur Ghania disent que le collectif s’est effondré au profit du chacun-pour-soi, qu’ils se sentent inhibés plus que censurés, qu’ils se sentent impuissants et cherchent la protection d’un chef fort. Ils disent aussi qu’ils ont la haine de l’autre et la haine de soi. Dehors, pourtant, en se promenant sur le front de mer, on commence à voir des jeunes couples qui marchent enlacés, sortent le soir, essaient d’apprendre le plaisir et cherchent un mode de vie. Ni celui des anciens pieds-noirs ni celui des islamistes saoudiens. Seulement plus en accord avec eux-mêmes.

Jean-Paul Mari

Mustapha Benfodil, 35 ans, écrivain en Algérie, un des plus doués de la nouvelle génération. A publié deux romans : « Zarta » et « Bavardages du seul » (2000 et 2003, éditions Barzakh). Il revendique une langue française riche, métissée, « créolisée ». Une imagination délirante, une écriture superbe. A suivre !

28 octobre 2004

Par Jean-Paul Mari

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