ALGERIE 13 février 1992

Algérie : la guerilla des afghans.

Toutes les images sont là, de retour, en quelques jours. Il y a eu d’abord le bruit des Aurès, avec des blindés dans les rues de Batna et dans le ciel des hélicoptères de la gendarmerie qui tournent en rond au dessus des manifestants, des gazs lacrymogènes et des barricades. Comme au temps des années de feu et de la France quand le pays des Chaouias, des berbères, se dressait rebelle, déjà. Il y a eu les morts de Dellys, en kabylie maritime, et surtout, à Bordj-Menaïel, ces deux policiers tués à coups de hache et de couteau dans la salle de prière où ils étaient venus arréter des islamistes, au coeur d’une mosquée. Bordj-Menaïel, à 70 kms d’Alger, tout près de Tizi-Ouzou, au centre de cette Kabylie que l’on disait bastion, inaccessible aux remous islamistes, en oubliant que le FIS a obtenu une dizaine de milliers de voix dans la capitale kabyle. Les Aurès, la Kabylie et partout dans le pays, les pierres de la révolte, la fumée des pneus enflammés, les barricades aux allures d’Intifada, la même que l’on a vu et revu pendant dix ans sur les écrans de la tv algérienne, face à des policiers que les islamistes traitent désormais de "juifs". A Kouba, on a tiré à la mitrailleuse sur la foule et, du haut de leurs balcons, les femmes font entendre les "youyou" de la révolte. Toutes les images...Il ne manquait que celle de la Casbah, de ses rues tortueuses, de l’attentat. C’est fait.
Lundi, à deux heures trente du matin, deux voitures de la police urbaine remontent la rue Bouzrina pour s’enfoncer dans la Casbah. Ceux qui les attendent connaissent à l’évidence le chemin habituel et l’horaire de la patrouille. A la hauteur de la "mosquée de la synagogue", on entends de longues rafales d’armes automatiques, les voitures sont criblées de balles, les policiers sont tombés dans une embuscade. Au même endroit, deux jours plus tôt, un autre policier a été tué. Bilan : neuf policiers abattus, en quarante huit heures.
A Alger, on pointe du doigt ceux qui portent chèche noir, pantalon bouffant et veste kaki de combat sur leurs longues chemises ; ils mettent du Khol autour des yeux, se retrouvent à la mosquée "Kaboul" dans le quartier de Belcourt et on les a vu défiler au pas cadencé avec des drapeaux noirs, couleur de la tribu du prophète, frappés d’une tête de mort. On les appelle les "Afghans", un millier d’hommes qui formerait les groupes para-militaires issus du FIS, prets à l’action violente clandestine, un millier de jeunes dont le parcours commence en 1986 dans une Algérie inerte qui s’ennuie, passe par le chemin du petit pélerinage à la Mecque, croise les bons offices de la Ligue Islamique Mondiale, bénéficie de l’argent de l’Arabie Saoudite et se retrouve dans un camp d’entrainement de Peshawar et, pour les plus valeureux, dans les montagnes d’Afghanistan, les armes à la main, à se battre au nom d’Allah contre les troupes de la défunte Armée Rouge. Certains sont morts, une centaine combattrait encore aux côtés des Moudjahidines fondamentalistes, tous fascinent les jeunes qui trainent dans les rues d’Alger, sans travail et sans idéal.
Les "Afghans", eux, sont formés et déterminés ; de retour au pays, ils partagent leur temps entre la prière et les sports de combat, crachent sur la démocratie et exigent l’Etat Islamique, "Doula Islamyia", sans vote, sans délai et sans nuance. Eux ne voulaient pas participer aux législatives, le FIS a hésité, s’est résolu à aller jusqu’aux urnes, a obtenu un triomphe au premier tour et ...le pouvoir a annulé les élections : les "Afghans" avaient "raison", ils marquent des points. Dans les quartiers de Maquaria, de Kouba, d’El Harrach, dans les cités-ghettos de la Glacière, des Palmiers, de Bach Djarrah ou au coeur de la tortueuse Casbah, là ou les égouts crevés s’écoulent à ciel ouvert, où les rats courent entre les jambes des gamins qui tournent en rond, dans ce vivier permanent du FIS, les plus désespérés se rappellent que les "Afghans" avaient pris la rue en juin dernier, pendant la grève générale, pour faire tomber le pouvoir. Echec. Cela n’empêche pas les "Afghans" de lancer, quelques mois plus tard, l’attaque, sanglante, de la gendarmerie de Guemmar. Nous sommes le 29 novembre, à un mois à peine des élections législatives, près d’El-Oued, dans le triangle de la frontière algérie-libye-tunisie. En pleine nuit, un commando d’une soixantaine d’islamistes mené par "Taïeb l’Afghan" investit la gendarmerie, tue trois soldats appelés et emporte un lot de kalacnikovs, de fusils de précision, des munitions et quelques lance-roquettes. Le commando est pris en chasse par les parachutistes qui abattent vingt six fugitifs, arrêtent une dizaine d’autres mais laissent échapper les armes et "Taïeb l’Afghan".
Aujourd’hui, à Alger, le souvenir de l’affaire de Guemmar et les attentats de la Casbah alimente la peur d’une vague terroriste et la rumeur parle d’actions éventuelles contre des personnalités civiles et militaires ou des ambassades étrangères.
"La menace des attentats est beaucoup moins grave que la menace de la rue" explique un spécialiste du mouvement islamiste. Le FIS a plongé dans la clandestinité, son siège est occupé par l’arméé, ses journaux fermés, ses dirigeants emprisonnés et les autres invisibles mais le dernier communiqué appelle "à ne pas se résigner et à continuer a revendiquer ses droits" ; il maintient une manifestation interdite, vendredi prochain, jour de prière, malgré l’état d’urgence : "le projet islamique sortira victorieux quel que soient les sacrifices" affirment les responsables di Front Islamique "et le pouvoir va s’effondrer". Le FIS comme le gouvernement a choisi la fuite en avant. Plus grave : dans moins d’un mois commencera le Ramadan, période exceptionnelle de prière, de ferveur, "où tout le monde dans ce pays se sent islamiste" dit un journaliste algérien. Ramadan sous état d’urgence. Le temps de revoir revenir, de vendredi en vendredi, toutes les vieilles images de l’Algérie sombre.

13 février 1992

Par Jean-Paul Mari

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