ALGERIE , NIGER

Un livre d’Atmane Tazaghart

AQMI, un sabre entre deux rives. Révélations sur la « guerre des otages »

Enquête sur les réseaux al-Qaida au Maghreb et en Europe.

AQMI, enquête sur les héritiers de Ben Laden au Maghreb et en Europe La récente affaire des otages du Niger est révélatrice de la mainmise d’al-Qaida sur la région du Sahel, une bande désertique de plus de deux millions de km2 échappant à tout contrôle gouvernemental et livrée à des filières de contrebande en tous genres, aujourd’hui infiltrées et contrôlées par les réseaux d’al-Qaida qui cherchent à installer un nouvel Afghanistan au Sahara. Le banditisme est érigé en mode de financement du djihad et les prises d’otage sont devenues l’activité de prédilection des soldats d’Allah pour faire pression sur les gouvernements de la région et sur les pays occidentaux mais aussi de constituer de juteux trésors de guerre. Cette enquête raconte en détail l’enlèvement des employés d’Areva à Arlit, retrace les origines de ces prises d’otage à la croisée du banditisme et de la Guerre Sainte et révèle comment Ben Laden a mis la main sur les réseaux islamistes maghrébins pour transformer leur combat régional en fer de lance de sa multinationale djihadiste dirigée contre l’Occident. C’est ainsi que l’AQMI, l’organisation al-Qaida au Maghreb islamique, est devenue un sabre dressé entre les deux rives de la Méditérannée. Un portrait fouillé de l’ennemi.

LIRE LE PREMIER CHAPITRE

Prise d’otages à Arlit

Vue du ciel, Arlit ressemble à une belle fresque taillée dans la roche saharienne. Une gigantesque masse ocre qui se dresse au milieu de nulle part, en plein massif de l’Aïr, dans l’infinie étendue désertique du Sahel. On regardant de plus près, on peut y distinguer, à l’ouest, un carré plus dense d’habitations brunâtres qui constituent le centre-ville, connu ici sous le nom de Zone Urbaine Somaïr , autour duquel s’est crée, au fil des ans, une mosaïque de quartiers populaires et de bidonvilles aux contours anarchiques et à l’architecture moins élaborée, appelés les Boukoukis.

En atterrissant, au bout d’une piste poussiéreuse, on y découvre une ville de 85 milles habitants, née il y a moins de quarante ans. Un énorme corps urbain, sorti des entrailles du sable, planté au cœur du pays des Touareg, peuple nomade par excellence. En 1969 débute l’exploitation, par la compagnie française Cogema (ancêtre de l’actuelle Areva), de deux sites miniers dans cette région : la plus grande mine d’uranium à ciel ouvert au monde, située à Arlit, et une autre mine qui se trouve à dix kilomètres au Sud-ouest, à Akouta , dont les gisements sont enfouis à 250 mètres de profondeur. Cette activités minière naissante va faire de ce lieu-dit nigérien, situé aux croisements des frontières Algéro-maliennes, à 1.200 kilomètres au nord de la Capitale Niamey, une sorte d’Eldorado attirant des vagues d’immigrations diverses et successives, composées de touaregs, haoussas, peuhls, songhaïs, kanouris et arabes .

La ville atteindra l’apogée de sa prospérité au début des années 80. Elle compte alors 65 milles habitants et son activité minière fournit 40% de la production mondiale d’uranium. Auparavant, Arlit ne figurait quasiment sur aucune carte. Les voyageurs et les routiers se rendant de Tamanrasset, chef-lieu du pays touareg algérien, à Agadez , la plus importante et la plus visitée des villes du nord Niger, préféraient emprunter une piste passant par Tiggidam Tessoum , située à environs 300 kilomètres au Sud-ouest d’Arlit. Ils suivaient, ainsi, le parcours des légendaires Taghlant (caravanes du sel) touaregs .

De nos jours, Arlit s’est imposée comme un point de passage incontournable. Pas seulement pour les touristes et les routiers. La ville est devenue un lieu de transit pour les candidats à l’immigration clandestine, qui affluent d’Afrique noir à destination de la Lybie et de l’Algérie voisines. Avec l’espoir d’atteindre, un jour, l’autre rive de la méditerranée.

Le mirage de l’Eldorado saharien s’est vite évaporé. Du rêve arlitien d’antan, il ne reste qu’un vague souvenir. La ville s’est métamorphosée en une cité poussiéreuse qui n’attire plus que les trafiquants en tous genres. Du fait de l’affaissement de la production et la chute des cours d’uranuim, la mine d’Arlit n’emploie plus que 700 ouvriers locaux. L’écrasante majorité des habitants de la ville est plongée dans le désarroi. Et la crise se fait ressentir d’avantage encore au sein de la communauté touareg locale, démunie et très mal sédentarisée. Au début des années 90, suite aux massacres de Tchin Tabaraden , de violents troubles éclatent dans la région. Ils donneront lieu à une longue et sanglante rébellion touareg qui durera plus de quatre ans, de 1991 à 1995.

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Notamment depuis qu’un accord de paix a été signé, le 24 avril 1995, entre les rebelles touaregs et le président nigérien Mahamane Ousmane. Durant les années rébellion, le souci principal d’Areva et des autorités nigériennes était de protéger les sites miniers d’Arlit contre les insurgés touaregs. De nos jours, les sociétés de gardiennage, chargées - en partie - de la sécurité des infrastructures et des personnels d’Areva et de ses sous-traitants, appartiennent toutes à d’anciens chefs de la rébellion touareg.

Ces sociétés ne se chargent que partiellement de la protection des sites miniers. Elles ne s’occupent que des tâches routinières de gardiennage. La sécurité, au sens propre du mot, relève exclusivement de l’armée nigérienne.

En effet, une législation très stricte interdit le port d’armes sur le territoire nigérien à toute personne ou organisation, en dehors des forces armées et de police . Et les autorités nigériennes sont d’autant plus crispées, à ce sujet, qu’il s’agit de la zone du grand-Nord qui abrite le pays touareg, du fait des précédentes rébellions et des tentions socio-ethniques persistantes, qui fragilisent aujourd’hui encore la paix dans cette région.

De ce fait, les agents des sociétés de gardiennage qui travaillent pour Areva et ses sous-traitants, à Arlit, ne sont armés que de simples bâtons ! Raison pour laquelle, un grand emballement médiatique a vu le jour, au lendemain de l’enlèvement de 7 employés de l’entreprise, dont 5 français, par un commando de l’AQMI (al-Qaida au pays du Maghreb islamique), dans la nuit du 15 au 16 septembre 2010. En France comme au Niger, beaucoup se sont demandé avec étonnement, et parfois avec indignation, comment la sécurité d’un site aussi sensible et stratégique qu’Arlit pouvait être confiée à de simples gardiens indigènes armés de gourdins !

Or, s’il est vrai que les agents des sociétés de gardiennage ne sont pas armés, les enquêtes menées sur place montrent que ces agents de gardiennage ne constituent qu’un petit maillon dans l’imposant dispositif de sécurité mis en place. L’essentiel des tâches de surveillance et de protection des sites et des personnels d’Areva et de ses sous-traitants est aux mains de l’armée nigérienne. En effet, un accord-cadre a été signé, en mai 2008, entre Areva et le ministère nigérien de la défense . Il stipule que « l’État nigérien, dans l’exercice de ses prérogatives de puissance publique, assure la sécurité sur l’ensemble de son territoire et détache, lorsqu’Areva en exprime le besoin, une force de protection de ses matériels, installations, activités économiques et des personnes qu’elle emploie ».

Parallèlement, l’accord engage Areva à « prendre toutes les dispositions permettant de contrôler l’accès à ses installations et la présence sur les lieux de ses activités, de surveiller le bon déroulement de ses activités, tout en veillant scrupuleusement au respect des lois et règlements de l’État du Niger » .

Cet accord-cadre, portant sur une durée de 5 ans, a prévu la mise en place d’une série d’accords d’application, révisable annuellement, spécifiques à chaque activité et à chaque société ou filiale. Ainsi, quatre accords spécifiques de protection ont été signés. L’un porte sur la sécurisation du site minier de Somaïr, situé à une quinzaine de kilomètres au nord d’Arlit. Le second concerne le site de Cominak, au sud d’Akokan, à une dizaine de kilomètres d’Arlit. Le troisième vise à sécuriser la mine d’Imouraren, située à 80 kilomètres plus au sud. Quant au dernier, il concerne les activités mobiles qui englobent les explorations extérieures menées par les géologues d’Areva et l’acheminement, par camions, vers le port de Cotonou, au Bénin, de l’Uranate, communément connue sous le nom de Yellow Cake : la matière brute nucléaire extraite du minerai d’uranium.

Ces accords ont été traduits, sur le terrain, par un imposant dispositif de sécurité où rien ne semble laissé au hasard. Car, si la mine n’est plus la poule aux œufs d’or d’antan, aux yeux des populations locales, Alit n’a rien perdu de son importance stratégique pour Areva, son exploitant, et pour l’État nigérien.

En trente années de production, 80.000 tonnes d’uranium ont été extraites des mines d’Arlit et Akokan. Depuis 2001, leurs réserves sont en net affaissement. Elles continuent, tout de même, à produire 3.200 tonnes d’uranium par an. Un chiffre qui équivaut à la moitie des ressources d’Areva pour l’exercice 2009. Et pour l’État nigérien, cette production représente 90% des exportations. C’est, donc, le principal et quasiment l’unique générateur des ressources en devises du pays. Le partenariat stratégique entre les deux parties se renforcera davantage dans les toutes prochaines années. Un nouvel accord d’exploitation a été signé le 5 janvier 2009, concernant un troisième site minier et non des moindres : celui d’Imouraren dont les ressources en uranium sont estimées à 180.000 tonnes. Areva y a investi 1.2 milliard d’euros. L’exploitation de cette nouvelle mine, qui sera la deuxième plus grande mine d’uranium à ciel ouvert, après sa voisine d’Arlit, débutera en 2012. Elle atteindra, dès 2013, une capacité de production de 5.000 tonnes par an, qui s’étendra sur une trentaine d’années, selon les estimations.

"Un dispositif très élaboré" :

Pour toutes ces raisons, Areva et l’État nigérien n’ont pas lésiné sur les moyens humains ou financiers à mettre en œuvre pour sécuriser ces activités minières et pérenniser, ainsi, leur partenariat stratégique. Côté Areva, une structure chargée de la sécurité et de la protection a été mise en place depuis 2007 , sous la houlette du responsable de la Direction de la Protection du Patrimoine et des Personnes (DPPP) du Groupe, l’ex-amiral Thierry d’Arbonneau . A la mi-novembre 2010, le général Jean Michel Chéreau, ancien chef du commandement des opérations spéciales (COS), lui succède à ce porte. Une source au sein d’Areva affirme que cette structure de protection fonctionne selon un même modèle adopté sur tous les sites d’activité du Groupe, en république centre-africaine, en Namibie, en Afrique du sud, au Brésil, en Jordanie et en Inde.

Cette instance est chapotée par un coordinateur de protection secondé par un coordinateur adjoint et trois responsables de protection locaux. Elle a pour tâche de coordonner les activités de surveillance - la sécurité, rappelons le, relève exclusivement des militaires - confiées à trois sociétés locales de gardiennage.

En vertu de l’accord-cadre signé entre Areva et les autorités nigériennes, ces trois sociétés, dont les agents ne peuvent être armés , sont mandatées pour le gardiennage des sites et des personnels d’Areva et de ses sous-traitants : l’Entreprise Mani Dan Azoumi (EMDA) se charge du gardiennage de la zone urbaine de la Somaïr (centre-ville d’Arlit), qui abrite un hôpital, un cercle de cadres où habitent 60 familles et un quartier résidentiel abritant les villas d’une soixantaine d’employés. La société Tamgak TSA s’occupe du site voisin de la Satom où se trouvent les habitations d’une quinzaine d’employés. Sur le site d’Akokan, à 10 kilomètres au Sud-ouest d’Arlit, l’Établissement Ali Abdourahmane (EAA) garde la zone Cofitec, avec sa maison d’hôtes de géosciences qui abrite les habitations de 20 employés et la zone industrielle de la Cominak qui comporte un hôpital, un quartier résidentiel où sont logées 40 familles et un cercle de cadres où se trouvent les villas de 50 expatriés.

Du côté de l’armée, pour assurer la sécurité des installations et des personnels d’Areva et de ses sous-traitants, le 23ème Bataillon des forces interarmes nigériennes est stationné en permanence, dans un campement militaire établi spécialement à cet effet, au nord d’Akonan, à mi-chemin entre le site d’Arlit et celui de Cominak.

Pour parer à toute activité suspecte, ce bataillon qui compte 350 soldats assure en permanence deux détachements d’une quarantaine d’hommes qui contrôlent, 24 heures sur 24, les allées et venues à proximité des sites d’activité et d’hébergement des personnels d’Areva et de ses sous-traitants, à Arlit et Akokan. Un troisième détachement d’une centaine d’hommes se charge des mêmes tâches de contrôle et de sécurité aux alentours de la mine d’Imouraren.

En complément de ce dispositif, une compagnie de renseignement est basée dans la localité d’Aguélal . Et un escadron de blindés légers appartenant au 23ème BIA est stationné à Madaouéla . Par ailleurs, des brigades de gendarmerie, des forces de police et de la Garde Nationale sont présentes en zones urbaines, à Arlit comme à Akokan. Outre les patrouilles et les contrôles de routine, elles ont établi une zone de sécurité, plus connue au sein des populations locales sous le nom de Zone Interdite. Elle correspond aux quartiers résidentiels du centre-ville d’Arlit où habitent les expatriés d’Areva et de ses sous-traitants, administrativement nommée Zone Somaïr .

Les contrôles sont très stricts au sein de cette zone de Sécurité. Pour y entrer ou en sortir, il faut impérativement se soumettre à un contrôle de police ou de gendarmerie, à toute heure du jour ou de la nuit. Or, c’est précisément au cœur de cette Zone interdite, que le rapt des 5 otages français et leurs deux compagnons d’infortune, un togolais et un malgache, est intervenu, dans la nuit du 15 au 16 septembre dernier.

Défaillance ou complicité ?

La question se pose avec insistance. Les assaillants islamistes ont, certes, élaboré un plan d’attaque extrêmement rigoureux, faisant preuve d’une audace surprenante et d’une organisation sans faille. Il n’empêche que de l’avis des experts et des connaisseurs de la région , une telle opération était inimaginable dans une ville qui était considérée, à juste titre, comme la plus sûre et la plus protégée du nord Niger. Ce 16 septembre, peu après 2 heures du matin, un convoi de cinq véhicules 4x4 pénètre dans la ville. À son bord, une trentaine d’hommes armés de fusils AK-47 et habillés à l’afghane : turban, large tunique, pantalon aux mollets et sandales salafistes aux pieds. Le vrombissement des puissants Toyota EFI 4700 attire l’attention de dizaines de témoins indigènes, parmi les habitants du centre-ville qui, profitant des premières fraicheurs de l’aube, buvaient paisiblement le thé devant leurs demeures.

Par contre, aucune trace des check-points militaires qui sont sensés contrôler toute entrée en ville, de jour comme de nuit. Pas de nouvelles non plus des brigades de gendarmerie et des patrouilles de police ! Arrivant devant la préfecture, le convoi terroriste se scinde en deux. Un premier groupe, à bord de deux véhicules, prend vers l’est. Il longe le marché du centre-ville, passe à proximité du Palais de justice et se dirige vers une cible repérée au préalable : une maison d’hôtes qu’Areva met à disposition de ses employés qui travaillent sur le site d’Imouraren.

Pour s’y rendre, le convoi passera à quelques centaines de mètres de la caserne de gendarmerie qui jouxte le palais de justice ! La seconde équipe, composée de trois véhicules, s’engouffre plus au sud, passant à un jet de pierre du commissariat de police, qui se trouve derrière la préfecture. Elle contourne les bordures Est de la Zone Somaïr et pénètre, par le sud, dans un lotissement connu sous le nom de Concession Satom, du nom de cette société de BTP française, filiale de Vinci, qui sous-traite pour Areva sur la mine d’Arlit.

Le premier groupe n’a aucune difficulté à s’introduire dans la maison d’hôtes Imouraren. Elle ne dispose d’aucune mesure de protection spécifique, car elle est située hors de la zone sécurisée et n’abrite aucun expatrié. Les assaillants le savent. Que viennent-ils donc chercher là, alors que les résidences réservées aux européens se trouvent à plus d’un kilomètres à l’ouest ?

Le convoi terroriste file droit vers une villa préalablement identifiée. Quatre hommes enjambent la clôture et forcent la porte à coups de pieds. Réveillé par le bruit de la porte fracassée, un employé de maison accourt. C’est un cuisinier noir, appartenant à la minorité haoussa, employé par le couple propriétaire de la villa : Ama Abdallah, un géologue touareg nigérien qui travaille pour Areva, et son épouse. Le cuisinier est neutralisé et attaché. Ensuite les choses iront très vite. Les arabes, comme les nomme le domestique haoussa , tirent du lit ses employeurs, les embarquent à bord de l’un des 4x4 et démarrent à vive allure, en direction de zone sécurisée de la Somaïr, à environs un kilomètre de là.

Un certain nombre d’articles de presse, citant des témoins, affirmaient au lendemain du rapt qu’il s’agissait d’une méprise : les assaillants se seraient trompés de villa. Ils auraient pris le couple Abdallah, par erreur. Leur objectif initial serait un couple de français qui habiterait une des villas attenantes, un mécanicien du nom d’Olivier et son épouse ! Ce qui expliquerait la libération du couple Abdallah, après le rapt, à une quarantaine de kilomètres au nord d’Arlit.

Or, vérifications faites, il n’y a avait aucun français dans cette maison d’hôtes. Toutes les sources interrogées à ce sujet sont formelles : aucun expatrié n’est autorisé à habiter là, puisque cette maison d’hôtes est située en dehors de la zone sécurisée où sont confinés tous les employés étrangers d’Areva et de ses sous-traitants. En réalité, les assaillants ont prémédité l’enlèvement du couple Abdallah, pour s’en servir, aux abords de la Zone Somaïr, afin de se faire ouvrir les portes par les gardes reconnaissant les visages familiers du géologue touareg et de son épouse.

La chasse aux "blancs" :

C’est ainsi que le convoi terroriste a pu pénétrer, sans heurts, dans la zone sécurisée. Une fois à l’intérieur, le groupe se dirige d’un pas ferme vers une cible précise. Signe d’une grande minutie dans les repérages effectués lors des phases préparatifs du rapt. En effet, Plusieurs semaines auparavant, des gardiens travaillant dans le secteur ont été intrigués par d’étranges joueurs de pétanques qui gesticulaient, des heures durant, sur un terrain de boules voisin. Comme s’ils jouaient aux pétanques, alors qu’ils n’avaient visiblement ni boules ni cochonnet ! Sept personnes se détachent du convoi terroriste et enjambent la clôture d’une villa, tandis que les autres sécurisent le périmètre.

À l’intérieur dorment Daniel Larribe, le directeur de production du secteur minier de Somaïr, et son épouse Françoise. Devant l’entrée, assis sur une chaise, un employé de maison monte la garde. Il s’appelle Béchirou. Les assaillants le neutralisent à coups de crosse. L’un d’eux s’adresse à lui en langue Haoussa et lui réclame les clés de la villa. Béchirou répond qu’il n’a pas de clés. Molesté, il se débat et tente de s’enfuir. Les terroristes chargés de sécuriser le secteur le rattrapent au niveau du terrain de pétanque et le neutralisent, à plat-ventre, un canon sur la nuque.

Les assaillants sonnent à la porte de la villa, mais les propriétaires n’ouvrent pas. Ils ont, sans doute, été alertés par le bruit, lors de l’altercation entre Béchirou et les terroristes. Ces derniers forcent la porte à coups de pieds et de crosses.

Derrière son épaule, Béchirou aperçoit ses employeurs embarqués à l’arrière d’un Pick-up. Il remarque que Daniel est monté de lui même sur le Toyota, tandis que son épouse se débattait et criait. Elle est embraquée de force. Et le convoi démarre en fanfare, dans un épais nuage de poussière. Béchirou court alerter les gendarmes… Pendant ce temps, à quelques pâtés de maisons de là, le deuxième groupe de terroristes s’était introduit dans la concession Satom. Certains témoignages ont prétendu que les assaillants avaient fait sauter les serrures du portail d’entrée à coups de pistolets munis de silencieux. Mais, toutes les sources interrogées à ce sujet sont formelles : aucun coup de feu n’a été tiré, avec ou sans silencieux !

Les terroristes ont, sans doute, reçu l’ordre de ne faire usage de leurs armes que si les militaires rappliquent. Ils savent que le silence nocturne amplifie considérablement les sons dans l’étendue saharienne autour de la ville. La moindre détonation s’entendrait à des kilomètres. Ce qui alerterait les forces de l’ordre. Et Arlit se refermerait, alors, comme une nasse sur les assaillants. À l’entrée de la concession, les terroristes se saisissent de trois gardiens. L’un d’eux, Ahmad, tente de s’échapper en enjambant la grille. Il est rattrapé et neutralisé au sol. Il se souvient que les trois hommes qui se sont rués sur lui avaient des barbes fournis, mais pas de moustaches ! Ils s’adressaient à lui en arabe. Lui ne comprend que l’Haoussa et quelques rudiments de français . De leur charabia, il ne saisit qu’un seul mot : Patron !

Arrive un quatrième terroriste, un noir habillé à l’afghane comme les autres membres du groupe. Il s’adresse à Ahmad en Haoussa, lui demandant où se trouve la villa du Patron, c’est-à-dire le directeur de la Satom. Le gardien répond que ce dernier est parti depuis des semaines. Les assaillants exigent d’être conduits à sa villa, pour vérifier d’eux-mêmes.

Quelle race ? Français ?

Constatant que la villa du directeur est effectivement déserte, les terroristes se concertent, puis décident de changer d’objectif. Ils embarquent Ahmad et les deux autres gardiens, arrêtés en même temps que lui, à l’arrière d’un 4x4, et les obligent à les guider vers les villas habitées pas des blancs.

Commence alors une langue et brutale chasse aux français. Dans une première villa, les fous d’Allah saisissent dans son sommeil Thierry, un jeune ingénieur de génie civil antillais. L’un des terroristes se tourne vers les gardiens et demande en français : lui, c’est quelle race ? C’est un français ? Mutisme des gardiens. La victime finit par répondre lui-même : oui, je suis français ! Il est embarqué sans ménagement. Dans une villa voisine les assaillants capturent brutalement Pierre, 25 ans, jeune « Volontaires International en Entreprise ». Plus loin, ils agrippent Jean-Claude, un ingénieur malgache sexagénaire, qui demande à emporter sa sacoche de médicament, car il est diabétique. Les terroristes sont d’accord. À quelques villas de là, ce sera le tour d’Alex, un technicien togolais qui travaille sur le site d’Imouraren. Il venait d’arriver sur les lieux en début de soirée et devait prendre l’avion le lendemain vers son pays d’origine.

La chasse aux blancs aurait pu se poursuivre longtemps encore. Mais, en enfonçant la porte d’une cinquième villa, les assaillants se heurtent à une résistance inattendue. À l’intérieur, Marc, technicien trentenaire, dormait profondément. Si bien qu’il n’a rien entendu du vacarme provoqué par les précédents enlèvements. Quand les terroristes font irruption chez lui, il est réveillé en sursaut. Ancien marin, il comprend très vite ce dont il s’agit et décide de ne pas se laisser prendre. Sa combativité est compréhensible, car il s’apprêtait à rejoindre, à Madagascar, sa femme qui accouche à la fin de l’année. Alors hors de question pour lui de capituler. Se défendant comme un lion, il faudra plus d’un quart d’heure aux sept ravisseurs, pour en venir à bout.

Dans l’affrontement, les meubles sont renversés, les cadres accrochés aux murs volent en éclats et la chienne du jeune technicien, une touareg beige tachetée de blanc, aboie à tue-tête. Agacé, l’un des terroristes se retourne et s’apprête à tirer une balle dans la tête de l’animal. Ses compagnons l’en dissuadent fermement. Les consignes sont formelles : pas d’utilisation d’armes à feu. Le fou d’Allah enrage. Il assène de violents coups de pied à la pauvre chienne qui finit pas se réfugier au loin, dans un coin.

L’un des terroristes tente de saisir Marc par la taille. Celui-ci se défile. L’assaillant est déséquilibré. Il s’effondre brutalement et perd son turban. Un autre terroriste s’avance pour prendre le relai. Marc le saisit par la cartouchière qui lâche brutalement. Les balles de kalachnikov fusent dans tous les sens et roulent au sol. Perdant appui, le français vacille, emportant la cartouchière dans sa chute. Les terroristes en profitent pour se ruer sur lui. Ils l’assomment à coups de crosses. Deux des assaillants enveloppent Marc dans une couverture et le jettent, inconscient, à l’arrière de l’un des trois Pick-up. Quant aux autres otages, ils sont embarqués à bord d’un quatrième véhicule, un Hilux appartenant à la Satom, qui était garé non loin de là. Une astucieuse précaution, pour s’assurer de pouvoir les exfiltrer discrètement, si les militaires donnent l’alerte avant que les ravisseurs ne quittent la ville.

Finalement, les deux convois terroristes retraversent le centre-ville sans être inquiétés. Ils se rejoignent à un point de rendez-vous situé à une quarantaine de kilomètres au nord d’Arlit. Ils libèrent le couple Abdallah et disparaissent à destination de la frontière algéro-malienne. Alertés, les soldats du 23ème bataillon interarmes nigérien quittent leur base d’Akokan, moins d’une heure plus tard, pour se lancer aux trousses des ravisseurs. Mais, à bord des puissants 4x4, le convoi terroriste a pris une avance considérable. Il est déjà à mi-chemin de la frontière malienne, qui se trouve à 200 kilomètres de là.

Deux avions de reconnaissance de l’armée de l’air nigérienne se joignent à la poursuite. Ils parviennent à repérer les ravisseurs à quelques kilomètres de la frontière. Deux hélicoptères MI-35 sont dépêchés sur les lieux de toute urgence. Peu avant 4 heures du matin, ils tiennent les ravisseurs en ligne de mire. Mais le commandement militaire nigérien leur ordonne de ne pas faire feu, de peur de mettre la vie des otages en danger.

Empêchés d’intervenir, les deux chasseurs observent, impuissants, le convoi terroriste entrer en territoire malien et s’éloigner à destination du fief principal de l’AQMI, dans le massif de Timétrine adossé à la frontière algérienne… ■

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Editeur : Picollec

Par Atmane Tazagart

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