AFGHANISTAN

Commando spécial

“Afghanistan, derrière les lignes ennemies”.

-France 2 Mag. “envoyé spécial”

La guerre d’Afghanistan filmée au plus près, côté talibans. Un document rare, et courageux. Le réalisateur afghan de ce documentaire a suivi, dix jours durant, les insurgés du hezb e-Islami, entre Baghlan et Kundunz, près d’une route stratégique qui traverse le pays.

Tout reportage « derrière les lignes ennemies  » est précieux. Et sujet à polémiques. Comme un coup de projecteur rare sur le trou noir des talibans en guerre, leurs méthodes, leur quotidien, leurs secrets. Même s’il doit toujours affronter l’accusation de film de propagande ou d’opération de publicité pour les insurgés. On sait la difficulté de travailler en Afghanistan, tourner ou écrire, en dehors des grandes villes, sans être embedded, c’est-à-dire sous la protection paralysante d’une armée de la coalition.

Nos deux confrères de France 3, Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, ont été pris en otages il y a plus d’un an simplement pour avoir voulu recueillir l’avis de la population dans la vallée de la Kapisa, à deux pas de Kaboul, la capitale. Pour un reporter, espérer suivre des insurgés en action est devenu un risque démesuré. Partout où la guerre se veut religieuse, en Afghanistan, en Irak, en Somalie, tout journaliste occidental est d’abord perçu comme un « croisé », un ennemi, un espion. La guerre est un double huis clos, l’armée d’un côté, les insurgés de l’autre. « Derrière les lignes ennemies » a donc été réalisé, non sans risques, par un journaliste afghan.

Qui est-il ? Le film ne dit rien, livre seulement un nom, Najibullah Quraishi. Dommage. On aurait aimé savoir que le reporter a déjà obtenu des prix pour ses films courageux sur le « Convoi de la mort » à Mazar-e-Charif ou sa dénonciation de la pédophilie chez les seigneurs de la guerre. Pour ce film, tourné pendant dix jours avec les insurgés du Hezb e-Islami, l’accusation de complaisance ne tient pas. Le propos, simple, est une description sans fard. Dix jours, c’est beaucoup, une caméra à la main avec les durs du Hezb e-Islami, mais ce n’est pas assez pour une plongée en eau profonde. D’où un sentiment de frustration. Pas de révélation, pas de choc majeur, mais des constats qui confirment des éléments clés de la guerre dans les montagnes afghanes. Najibullah Quraishi suit un groupe du Hezb, dans le Nord, entre Baghlan et Kunduz, près d’une route stratégique qui traverse le pays.

Aux côtés des hommes du Hezb e-Islami, menés par le « commandant Marwaz » – un ancien homme d’affaires, importateur de voitures occidentales–, quelques talibans, des combattants islamistes venus du Pakistan, du Tadjikistan, de Tchétchénie et d’Ouzbékistan, mais aussi des combattants « spéciaux  », très discrets, en clair, les Saoudiens et les Yéménites d’Al-Qaida. Ils font une guerre à ciel ouvert, se déplacent en armes et au grand jour, tiennent leur choura, leur assemblée, sur la place du village… en terrain conquis et complice. Le commandant régional parle d’un millier de villages sou- mis, qui paient l’impôt aux insurgés et vivent sous la loi de la charia. En un mot, en dehors des grandes villes, l’armée afghane ou américaine ne tient pas le terrain ; la montagne et la nuit appartiennent aux insurgés. C’est le schéma classique d’une guerre perdue.

Sur cet immense terrain de jeu militaire, les insurgés ont toute liberté pour poser des mines artisanales, attendre les convois et préparer une embuscade. Celle que suit Najibullah Quraishi écorne un peu le mythe de l’efficacité des talibans. Noyés dans le brouillard au bord de la route, mal coordonnés entre guetteurs, tireurs de roquettes et combattants chargés de déclencher à distance les mines posées sur la route, mélangeant les fils et oubliant les instructions, le commando rate le passage d’un tank, laisse échapper un véhicule de police et, à la troisième tentative, manque son tir de roquette et fait exploser la mauvaise mine… Encore raté !

D’où une scène mémorable où les insurgés rentrent transis et bredouilles en s’engueulant copieusement. Suit une série de mensonges. Celui du rapport au commandant Marwaz qui décrit, victorieux, « un véhicule de police détruit, quatre à cinq policiers tués » et celui du responsable policier en charge de la sécurité locale, qui affirme, sans ciller, qu’il n’y a jamais d’attaques et que les insurgés n’ont pas les moyens d’approcher la route stratégique ! Ce qui en dit long sur la fiabilité des communiqués des deux parties.

On aimerait suivre ce commando lors d’autres opérations, en savoir plus sur son organisation, les acteurs, leurs portraits, les combattants étrangers, le professeur de théologie qui enseigne guerre et religion, l’étudiant venu tout droit d’une madrasa pakistanaise, ce prisonnier qui risque d’être décapité… Mais l’inévitable ne tarde pas à se produire. Le journaliste, même afghan et protégé par le commandant Marwaz, commence à éveiller les soupçons. Il filme ? Espion ! Qu’il prenne un fusil ! Le coup de grâce est donné par l’arrivée de deux mystérieux envoyés pakistanais.

Devant eux, le commandant Marwaz blêmit, s’inquiète et pousse en hâte le journaliste dans un minibus en lui conseillant vivement de ne pas se retourner. C’est tout ? Oui. Et ce reportage avorté nous confirme ce que les observateurs savaient déjà. L’acteur principal, dans la guerre d’Afghanistan, se trouve de l’autre côté de la frontière. Au Pakistan.

Jean-Paul Mari

Par Jean-Paul Mari

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