AFRIQUE DU SUD 17 octobre 1990

Le bloc de la peur

Afrique du Sud : "L’été meurtrier de Johannesburg."

Ils sont arrivés en silence, enveloppés par la nuit du ghetto. Ils ne couraient pas et ne disaient pas un mot ; ils avançaient, au pas, en ordre, sans un cri, le corps cassé en deux, un bandeau rouge autour du front et une lame au bout du poing. Quelques uns avaient des machettes ou des lances, et d’autres, des fusils de gros calibre.

Ce soir là, à Tladi, il était un peu plus de vingt-heures trente et le bidonville allait s’endormir. Ici, on se lève à quatre heures du matin pour aller travailler dans la capitale blanche. A une demi-heure des buildings de verre lisse de Johannesburg, Tladi n’est qu’un amas de maisons de tôle coincées contre les rails d’un chemin de fer de banlieue, un tout petit morceau de bidonville crasseux perdu dans l’énorme Township de Soweto. So-We-To, South-West-Township, seize kilomètres de long, deux millions et demi d’habitant noirs, une succession terne de maisons en boites d’allumettes, de briques tachées et de terrains nus, un paysage de corons, sans le charbon du nord et sous le soleil d’Afrique australe. Avec un quartier bourgeois, noir mais riche, ghetto dans le ghetto. Et partout, les plaques de gale des camps de squatters, échafaudages de carton, de fer et de contreplaqué, gros égouts à ciel ouvert. Tladi pue et respire une odeur connue, celle de la misère.

Il y a trois mille habitants et pas de route, seulement un chemin de poussière qui surfe au hasard d’un terrain vague, entre les montagnes d’ordures qui brûlent. Cela sent la fumée, l’huile de vidange, la sueur et le mauvais alcool, un mélange aigre-doux qui vous poisse la gorge et le coeur. Dès le matin, les hommes chaloupent, les yeux brillants et une bouteille à la main, et se cognent aux quatre coins du bidonville. Ce soir là, ceux qui n’étaient pas encore couchés buvaient en attendant l’aube, et Caroline, une femme noire à la trentaine épaisse, rangeait la vaisselle en fer-blanc de sa cuisine.

Au début, elle n’a rien entendu, sinon le bruit d’un minibus qui s’arrêtait au bord du terrain vague et ces étranges sifflements qui encerclaient les cabanes de tôles, comme si des formes étrangères se lançaient des appels de reconnaissance. Et puis il y a eu les premiers cris des voisins : " les Zoulous de l’Inkatha ! Ils arrivent !" Caroline a aidé son vieux père à s’habiller et ils sont sortis juste au moment où Margaret, la voisine, venait se réfugier chez eux. Les premières détonations ont fait exploser les portes de contreplaqué et la tuerie a commencé. Derrière elle, Caroline a entendu les supplications de sa voisine et le coup de fusil qui l’a aussitôt fait taire. Margaret est morte sur le coup, d’une balle tirée en pleine tête, à bout portant. Dans une autre maison, Sabata, un homme de quarante trois ans, terminait sa veillée de prières. Sabata était un homme pieux depuis qu’il avait cessé de boire et s’était fait baptiser. On ne l’a pas entendu crier quand les autres l’ont achevé à coup de machettes. Au bout de la ruelle, le vieux Nigania est mort chez lui, sur sa chaise, son assiette à la main, en plein repas. Dehors, dans la rue, on a retrouvé deux enfants abattus tout près du corps d’une femme enceinte. Le commando avait pris le bidonville en tenaille et les gens couraient dans tous les sens pour échapper à ces ombres qui frappaient à l’aveugle, avec calme et méthode. Les formes au bandeau rouge sont restées à peine vingt minutes, elles ont tué dix fois et puis se sont évanouies, au pas, dans l’ordre, à petits coups de sifflets, comme des ombres que l’on rappelle. Caroline a rampé avec son vieux père vers l’obscurité du terrain vague et ils ont attendu la fin du massacre et la lumière du jour.

C’était il y a un mois à peine et Tladi en tremble encore. Il reste ces gros impacts de balles sur les portes, quelques blocs de pierre en guise de barricade, des maisons désertes et cette formidable peur qui pousse les survivants de Tladi à se retrancher chez eux, bien avant la nuit, pour boire encore plus d’alcool qu’auparavant. Soweto a pourtant l’habitude de la violence ; ici, la vie assassine, en temps ordinaire, vingt à trente personnes chaque semaine et les salles d’attente des dispensaires ont des allures de cour des miracles en guerre. Les enfants des ghettos ont grandi avec le crime, le viol, l’inceste, la folie et l’émeute, avec son lot de bouteilles incendiaires, de gaz lacrymogènes et de flics qui déchargent leur fusil à pompe sur une foule pour mieux la disperser. Ils ont ouvert les yeux sur ce décor de portes cadenassées, de grillages, de pierres qui volent et de blindés qui écrasent ; ils ont appris à marcher au pas de danse, dans le cortège des manifestants qui swinguent d’un air étrange, comme s’ils couraient, pieds nus, sur une plaque chauffante.

Soweto savait tout cela mais elle n’avait pas encore l’expérience de ce massacre froid, sans émotion, aveugle, conçu pour semer la peur, la colère et la haine dans tout le ghetto. Pour l’embraser. Dans la genèse d’un été meurtrier qui a tué 760 personnes, le massacre de Tladi était la dernière étape, celle qui marque le passage au terrorisme, celle qui a failli faire basculer l’Afrique du Sud dans la guerre civile.

Au début était l’hiver austral, le printemps des négociations et une étonnante lune de miel entre l’ANC de Nelson Mandela et le gouvernement blanc de Frédérik De Klerk. En février dernier, l’un, noir, sort de prison après un bon quart de siècle d’absence et l’autre, blanc, légalise tous les partis interdits, de l’ANC au Parti communiste sud-africain. Au printemps, les africaners de la grande tribu blanche se pincent jusqu’au bleu en assistant à la première rencontre entre le gouvernement et l’ANC. Début aout, on franchit un nouveau pas politique de géant : l’ANC abandonne la lutte armée. De Klerk affirme vouloir créer une nouvelle Afrique du Sud débarrassée de l’apartheid et Mandela le prends au sérieux, le climat politique est au beau fixe, il est temps de négocier une constitution qui donne le droit de vote à la majorité noire : on entre dans le vif du sujet. Et tous les durs du pays font une horrible grimace. D’abord ceux, au sein de l’ANC, pour qui négocier et collaborer sonnent comme le même verbe trahir ; ensuite ceux de l’extrême-droite africaner pour qui l’image d’un noir avec un bulletin de vote a la couleur de l’apocalypse ; et enfin ceux de l’Inkatha, le parti Zoulou conservateur, qui commence à en avoir assez d’être tenu à l’écart d’une formidable négociation limitée à un tête à tête.

Jusqu’ici, l"Inkatha, dirigée par le chef des Zoulous, Mangosuthu Buthelezi, un homme et un mouvement strictement incontournable. Voilà des années que Buthelezi compose habilement, entre son identité noire et le pouvoir blanc. Côté pile, le parti de l’Inkatha est opposé à la lutte armée contre le régime africaner, il rejette le boycott économique et ses militants zoulous affrontent l’ANC, les armes à la main. Côté face, Buthelezi, leur chef tout puissant, a toujours demandé la libération de Mandela et il a refusé d’accepter l’indépendance du "homeland", le bantoustan, un royaume que le régime lui a octroyé.

L’apartheid n’est pas seulement la séparation des noirs et des blancs, c’est aussi le développement séparé de toutes les races. Du coup, on a inventé une dizaines d’états fictifs et déplacé trois millions et demi de personnes en trente ans, pour mettre les Zoulous avec les Zoulous, les Xhosas avec les Xhosas, les Tsuana avec...Histoire de morceler l’entité noire, de balkaniser la majorité, de retribaliser tout un pays. Le chef Buthelezi, lui, règne sur le bantoustan du "kwazulu", dans la région du Natal. Là-bas, en quatre ans, la guerre avec l’ANC a fait 4000 morts. Vu de loin, on parle de massacres inter-ethniques, entre les Xhosas de Mandela et les Zoulous de Buthelezi. C’est simple, classique et convenu. Sauf qu’il n’y a que des Zoulous dans cette région. Des Zoulous tuent des Zoulous et...on diagnostique une guerre tribale. En fait, la lutte est politique entre deux partis : l’ANC qui gagne les jeunes des villes et l’Inkatha qui tient solidement la campagne. Zoulous des champs contre Zoulous des villes : une lutte au couteau, à la hache et à l’AK-47.

Sur le terrain, Buthelezi est désormais sur la défensive. Politiquement, l’interlocuteur privilégié du régime blanc croit être tenu à l’écart des négociations sur l’avenir du pays. l’ANC a interdit à Nelson Mandela de lui rendre visite à sa sortie de prison et un sondage dans les ghettos noirs de Johannesburg donnent 22% de voix pour De Klerk et 58% pour Mandela. Les noirs, le gouvernement, le monde entier ne parlent que de Mandela. On ignore l’Inkatha de Buthelezi, on le sous-estime, on nie son existence. Buthelezi prévient : "le climat n’est pas bon pour négocier", il réclame un entretien officiel avec Mandela, il veut être reconnu pour ce qu’il est, la troisième composante politique du pays. L’ANC reste sourd, elle a tort. C’est du mépris, une erreur d’appréciation : une faute politique. La guerre au Natal se calme ; c’est un signe de plus. Autour de Johannesburg, les ghettos vont exploser.

Les détonateurs sont là, en plein coeur de Soweto, posés comme des pains de plastic, blanchâtres et rectangulaires. On les appelle des "Hostels", un joli nom pour ces alignements sordides de baraquements, bourrés chacun de quatre à cinq mille personnes, abandonnées à la crasse, la promiscuité, l’isolement et la violence. Les "Hostels" ne sont que des foyers pour travailleurs migrants, sortes de résidus archaïques de Sonacotra, créés il y a une bonne vingtaine d’années pour recevoir les bras venus des campagnes du Kwazulu ou du Transkeï. Il n’y a plus de travail et cinquante pour cent des locataires sont au chômage ; il n’y a pas de femmes et onze hommes, adolescents et vieillards, s’entassent dans un dortoir-cellule où les murs transpirent l’humidité et la suie de charbon. Le linge est étendu au dessus du lit de camp et un morceau de carton remplace la vitre brisée. On attends et on boit.

Certains sont là, depuis vingt-cinq ans, en transit vers nulle part. Autour, dans le township, il n’y a que des "résidents", des familles de toutes les ethnies, Xhosas ou Zoulous, avec une maison et des enfants ; tous unis par la haine de ces étrangers, migrants en éternel transit ; tous soudés par la peur de cette masse d’hommes seuls qui vivent là, au bout du terrain vague ou derrière la voie ferrée, à bout touchant de leurs femmes et de leurs biens. "Hostels" prisons interdites qui vivaient, il y a peu encore, entourés de fils de fer barbelés ; "Hostels" verrues où les locataires restent enfermés, loin des mouvements du ghetto, de ses grèves, de ses espoirs et de ses révoltes ; "Hostels" forteresses, espaces concentrationnaires où on s’entraide, on se vole, on tue et on viole plus que partout ailleurs. Deux cent mille fantômes peuplent ces "Hostels" de Johannesburg. A l’intérieur, la loi et les protections sont dictés par les chefs de baraquements. Et dans ceux à majorité Zoulou, l’Inkatha est maitre.

Début aout, le feu a déjà pris ici ou là. L’extrême-droite joue les pyromanes en semant ses bombes dans Johannesburg. Attentats en série contre une synagogue, la permanence du parti démocratique, les locaux d’un hebdomadaire aficaner libéral, la permanence du ministre de la justice et un hôtel coupable d’accepter des clients noirs. A ce jeu là, on finit par faire couler le sang : une bombe déposée dans une station de taxis, au coeur de Johannesburg, blesse 27 civils innocents. Dans le même temps, à une heure de la capitale, les hommes de l’ANC et de l’Inkatha se déchirent : 24 morts dans le township de Sebokeng. Dans l"Hostel" tout proche, la police ramasse des milliers de machettes, de couteaux et de lances. Buthelezi pointe un doigt menaçant et l’extrême-droite se frotte les mains ; on va vers l’embrasement général. Mandela ne parait pas inquiet, il ne pense qu’aux négociations avec le gouvernement, affirme que "la perspective est bonne", et il part en vacances. Nous sommes à la mi-aout : tout flambe.

Cela commence comme une journée ordinaire, à cinq heures du matin, dans une gare de banlieue de Nhlanzani, en plein Soweto, avec des milliers d’hommes et de femmes massés sur le quai, la paupière lourde de sommeil et le cabas à la main. Il y a d’abord un hurlement, "Shaya !", le cri de guerre des Zoulous, "Attaques !" Ils sont là, sortis de l’Hostel voisin, avec leur bleus de travail, leurs bonnets de laine et leurs manteaux troués de manoeuvres. Mais ils ont le bandeau rouge autour du front, un bouclier de peau et des lances, des massues et des haches. Ils chargent et c’est une boucherie. Quand ils sont passés, ils laissent, ce matin là, un quai vidé par la peur et rouge de sang, encombré de sacs oubliés et de corps mutilés, quatre morts et quarante huit blessés. Personne ne prendra le prochain train. La foule hurle déjà à la vengeance. Les résidents du quartier vont chercher leurs machettes et leurs cocktails molotovs, les "Comrades" de l’ANC courent déterrer leur Kalachnikov, le ghetto regorge de ces armes volées dans les villas des blancs, achetées en contrebande ou fabriquées la nuit dans les garages. Le premier locataire qui passe est abattu à coups de pierre, achevé à coups de casse-tête et arrosé d’essence. Quand l’homme est pris vivant, on lui passe un pneu, le sinistre "collier", autour des épaules et on craque une alumette.

"Ici, quand on tue, on brûle", dit le Père Emmanuel Laffont. Il est prêtre, français et vit au milieu du ghetto, avec l’image du Christ face au portrait de Mandela. Il a vécu ces journées d’horreur ordinaire et vu ses paroissiens pleurer leurs morts en entassant des barricades de pierres au milieu des ruelles. Les plus jeunes organisaient des patrouilles de nuit et venaient le réveiller à l’aube, les yeux exorbités par la peur :" Père ! Faites sonner la clôche. Vite ! L’Inkatha vient nous attaquer." On a peur. Alors on tue l’autre, l’étranger, celui de l’Hostel, le chauffeur de taxi qui les transporte, les passagers du bus qui sort de leur forteresse, et celui-ci, parce qu’on le suspecte d’être membre de l’Inkatha ou qu’il réponds en Zoulou à des Xhosas, et celui-là, connu comme indicateur de la police...le ghetto crache toute ses haines, politiques, sociologiques, ethniques. C’est l’émeute.

Les Hostels sont encerclés : à l’intérieur, ceux de l’Inkatha qui lèvent leurs boucliers en menaçant, "nous allons remplir les morgues !" Et dehors, les hommes des ghettos qui montrent leurs cocktails molotov, "nous allons brûler les Hostels". Les écoles sont fermées, les jeunes occupent le pavé. On ne dort plus, les rues, les voitures et les bennes à ordure flambent, on lapide et on mutile, hommes, femmes et enfants ; quand les policiers, enfermés dans leurs blindés, les "Caspir" sud-africains, finissent par faire irruption dans ce décor de ghetto en guerre, ils ouvrent le feu et ajoutent des morts aux morts. Cent quarante morts dès le 16 aout, cent quarante trois de plus deux jours plus tard, cinq cents quatorze morts au 23 aout.." Nous n’arrétons pas de ramasser des cadavres" soupire, écoeuré, un officiel. C’est la plus formidable explosion de violence jamais enregistrée en Afrique du Sud.

Il est temps de faire une trève et l’ANC commence à préparer sa base à une rencontre entre Mandela et Buthelezi. On aurait pu en rester là. Dans les quartiers où il n’y avait pas d’Hostels dominés par l’Inkatha, les résidents Zoulous et Xhosas étaient restés pacifiques. C’était une lutte fratricide entre deux partis noirs, mais une guerre politique pour le pouvoir, avec sa violence et sa logique. Si Buthelezi avait voulu prouver qu’on ne pouvait pas construire la nouvelle Afrique du Sud sans lui, la démonstration était réussie. Fin du premier acte.

Il n’était pas nécessaire d’aller chatouiller les flancs de la guerre civile. La trève durera dix jours à peine. Le deuxième acte est une semaine folle qui fait deux cent cinquante morts de plus. Rien n’a changé ? Au contraire. Tout est différent. Il ne s’agit plus d’émeutes mais de terrorisme. Il y a le commando du bidonville de Tladi qui tue, à domicile et à l’aveugle, toutes ethnies confondues, sans parler et sans rien voler chez ces victimes. Il y a ce minibus blanc qui tourne dans Johannesburg et ses ghettos et mitraille les passants. On le voit d’abord, le 6 septembre, ouvrir le feu à l’arme automatique dans le centre ville et abattre six personnes ; on le revoit quelques heures plus tard, en tuer six autres au coeur de Soweto. Le 12 septembre, il est encore là, au coin de Polly et d’Anderson Street, ses portières s’ouvrent et des rafales fauchent deux passants, face à une station de taxi, en plein centre de Johannesburg. Dix minutes et quelques centaines de mètres après, une commerçante est abattue sur son passage et un autre homme s’écroule deux ou trois rues plus loin. Cette fois, une des victimes est blanche. Elle s’appelle Maria de Abrasius, elle va mourir sur un lit d’hopital de Johannesburg, juste après avoir murmuré aux policiers ce que les noirs des ghettos crient depuis une semaine : l’homme qui conduisait le minibus est un blanc. Au bout du chemin, il y a enfin le carnage froid de la gare de Denvers, quand un groupe armé de machettes et de pistolets, remonte le train en tuant systématiquement tous les passagers. Quand le train s’arrète, on retrouve une femme de 27 ans, couchée sur la bible en Zoulou qu’elle lisait au moment de mourir ; plus loin, il y a une machette pleine de sang, trois cadavres sur la plateforme, un autre cadavre au milieu des miches de pain, des sacs et des chaussures abandonnées par ceux qui ont préféré sauter du train en marche...Bilan : vingt six morts et une centaine de bléssés. On est loin de la guerre politique ou de l’émeute tribale ! Ceci est un massacre conçu pour faire exploser le pays et mettre un terme à toute solution négociée. La victoire des extrêmes.

L’automne est là, le pays est glaçé par ces visions de cauchemar et plus personne n’ose monter dans un train. Les militants de l’ANC exigent des armes et Nelson Mandela crie que "le processus de paix est en danger". Il montre du doigt une force occulte "du type de la Renamo", un mouvement rebelle crée par le gouvernement de l’ancienne Rhodésie et qui a réussi à déstabiliser le Mozambique, à coups de massacres et d’horreur collective. Inutile de chercher d’où viennent les hommes de main, tueurs organisés et professionnels ; l’histoire de l’Afrique du Sud, jalonnée de conflits en Namibie et en Angola, de vétérans et de camps d’entrainements, de policiers qui forment les cadres de l’Inkatha au Kwazulu, ou plus simplement de tueurs incultes et mercenaires, a largement de quoi alimenter les besoins des ultras.

Les journaux évoquent désormais l’action d’escadrons de la mort téléguidés par l’extrême-droite raciste et le président De Klerk, lui même, ne repousse plus l’hypothèse d’une troisième force, "un groupe pour l’instant inconnu qui a décidé de faire dérailler le processus de négociations". Pour retrouver le silence de la rue, le gouvrenement lancera l’opération "Poigne de fer", une réponse musclée et massive sous formes de couvre feu dans les ghettos, de fils de fers barbelés autour des Hostels et de mitrailleuses légères contre les éventuelles Kalasnikovs. " Inadapté. Un nouveau permis de tuer le peuple", dira Mandela. Mais l’important n’est pas là.

Il est ici, dans une église de Soweto, ce discours répété du leader de l’ANC, qui soulève les acclamations de la foule en fustigeant le gouvernement mais qualifie F.W De Klerk " d’homme honnète qui veut fondamentalement changer les choses". L’important est là, à Washington, où le président Sud-africain s’engage solennellement à en finir avec l’apartheid. Les deux hommes savent que leur sort est lié. Indissolublement. C’est la négociation où le chaos. Ils devront avancer, malgré les extrêmes noirs qui ne veulent pas négocier avec le pouvoir blanc, malgré l’extrême-droite raciste qui voudrait bien rallumer l’incendie, malgré les ajustements politiques dont on sait, depuis cet été meurtrier, qu’ils se feront dans le sang. Il faudra aussi compter avec un argument politique majeur en Afrique du Sud : la peur.

Alors que tout était calme à Johannesburg, on a retrouvé sept corps noirs, un matin, le long d’une voie ferrée. Il n’y a pas eu d’attaque de commando, seulement quelques voyous qui s’étaient mis à crier à tue-tête : "Les Zoulous de L’Inkatha ! Ils arrivent !" Et les passagers se sont immédiatement jetés par les fenêtres de ce train de banlieue qui roulait à pleine vitesse. En Afrique du Sud, aujourd’hui, le bloc de la peur est intact.

Jean-Paul Mari.

17 octobre 1990

Par Jean-Paul Mari

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