EGYPTE

Le journaliste Daniel Grandclément attaqué dans les rues du Caire

Agression au Caire

Témoignage

Je suis arrivé au Caire à 17 heures, ce qui me permettait de rejoindre mon hôtel dans le centre avant le couvre feu fixé par les forces armées à 19 heures. Je suis venu poursuivre le travail que j’ai entamé par un premier reportage sur la condition des Coptes en Égypte. Mes contacts Coptes m’ont envoyé hier un mail d’appel au secours.

Presque personne sur les larges avenues défoncées, sauf de temps à autre une marée de voitures coincées derrière un char placé là pour filtrer le trafic. Du balcon de mon hôtel dont je suis le seul client, je vois les chars qui interdisent l’accès de la place Tahrir à une centaine de mètres sur la gauche. À l’heure du couvre feu, ne reste ouvert qu’une minuscule épicerie juste en face, mais des groupes d’hommes discutent toujours à l’entrée de la plupart des immeubles, semblant se moquer des ordres des militaires. Le tout est si paisible que je pense d’abord que la fumée qui monte dans le ciel, à trois ou quatre cent mètres de là provenait d’un moteur mal réglé. Et les hélicos arrivent. Deux ou trois. Sans projecteurs mais avec des feux clignotants qui me permettent de les distinguer les uns des autres. Leur bruit domine sans difficulté le brouhaha de la ville. Ils tournoient autour de l’endroit où nait la fumée.

Vers 21 h je prends ma caméra et descends dans la rue. La place Nasser est pleine d’une foule tranquille qui semble plus prendre le frais que prête à se battre.

De temps à autres des jeunes gens, tous armés de longs bâtons arrêtent les passants pour les fouiller rapidement ou vérifier ce que contiennent leur sac. J’ ouvre le mien, montre la caméra. Au lieu de me créer des difficultés, plusieurs d’entre eux viennent me féliciter d’être là. Je continue à marcher en direction, non plus de la fumée, mais d’un point rougeoyant, au loin, en plein milieu de la chaussée. Je me retrouve presque seul dans la large avenue qui en temps normal déborde de voitures et d’autobus.

Je distingue maintenant un camion qui brûle et plus loin un immeuble dont les quatre derniers étages sont en flamme. C’est alors que les tirs commencent. Au début, de simples grenades, puis des fusées éclairantes qui forment un toit lumineux avant de frapper leur cible, de l’autre côté du camion incendié, enfin des rafales sèches de pistolets mitrailleurs.

Il y a un peu plus de monde et au coin d’une rue, un vendeur ambulant de boisson. Nous sommes à une centaine de mètres de l’incendie, de la guerre, et là, autour de moi, des gens discutent calmement, boivent une canette de coca. Quelques uns avec un enfant à la main. Impression étrange de deux situations qui ne correspondent pas l’une à l’autre.

D’où je suis en pleine nuit, malgré la lueur de l’incendie, je n’obtiens rien de bon dans le viseur de la caméra. Je me rapproche du brasier. Un haut parleur accroché au mur d’un immeuble commence à hurler Allah Akhbar ! Pourtant je pense me trouver du côté des anti Morsi.. Tout près du camion en flamme les trottoirs sont pleins d’hommes dont la gestuelle cette fois colle avec l’événement. Ils hurlent des slogans sans craindre les tirs d’armes automatiques qui à l’évidence ne les visent pas. Cette fois l’image est bonne. Durant les rares moments de calme, sans hurlements ni coups de feu, j’entends grésiller l’incendie.

Je filme. Après seulement deux ou trois plans je suis violemment tiré en arrière et des hurlements s’élèvent cette fois contre moi. Je suis bousculé, malmené par une dizaine de manifestants. Ils veulent arracher ma caméra, me secouent, me menacent en criant tous plus fort les uns que les autres. L’un d’entre eux, un grand type à courte barbe noire, indique aux autres qu’il va m’emmener ailleurs, sans doute, pensais-je, pour voir une autorité quelconque. Suivi par deux autres hommes, nous partons dans les rues à peu près vides.

Il me tient le poignet, les deux autres marchent sur les côtés. Aucun des trois ne parle ni français ni anglais. Alors que nous pénétrons dans une portion de la rue plus sombre, ils me plaquent contre un mur. L’un me frappe aussitôt sur le visage et le torse pendant que les deux autres essayent de me faire les poches.

Et je hurle. Au secours, Help. Tout ce que je peux, à pleine gorge. Au bout d’une trentaine de secondes, c’est très long trente secondes, les gardiens du comité de vigilance du quartier arrivent en courant. Il s’agit de vigiles qui se sont constitués spontanément dans tout le centre du Caire pour interdire aux pro Morsi de mettre le feu à leurs immeubles. Ils soutiennent tous le régime militaire.

En les voyant je me crois sauvé mais ils se joignent aux trois types et les coups de poings et les coups de pieds redoublent. Heureusement, assez vite, d’autres gardiens me séparent des assaillants et m’assoient de force sur un fauteuil en plastique qui traînait là. Ils sont encore menaçants. Aucun de parle ni français ni anglais. Ils entourent le fauteuil pour m’empêcher de m’enfuir et aussi me protéger d’autres vigiles dangereusement excités.

Les trois premiers agresseurs disparaissent en emportant caméra, passeport et… mes lunettes de vue. L’un des membres du comité de vigilance téléphone à une femme parlant français à qui je peux expliquer qui je suis, ce que je fais et ce qui m’est arrivé. Cette explication calme une partie de l’auditoire et met l’autre en rage. Un vieillard se rue sur moi à deux reprises un sabre à la main pour m’égorger. Il est retenu au dernier moment par ceux qui entourent le fauteuil.

Beaucoup en veulent à la presse occidentale. Ils l’accusent de mentir, de soutenir les Frères Musulmans pour, au bout de combinaisons tortueuses, favoriser Israël.

La version la plus répandue veut que les américains et l’Europe aient négocié avec les Frères Musulmans pour que l’Egypte laisse les palestiniens de Gaza s’installer dans le Sinaï. Cela pour les éloigner de l’état juif. Par ailleurs la presse est pleine quotidiennement d’éditoriaux fustigeant l’attitude des occidentaux.

Je reste une bonne demie heure assis dans le fauteuil. Les gardiens qui veulent me tuer s’en vont, d’autres qui me sont favorables restent et me remettent finalement aux mains du commandant d’un char en position à proximité. Le commandant, s’ informe de la situation, puis me laisse partir, après m’avoir serré la main en me conseillant de bien prendre garde en retournant à mon hôtel.

Je suis rentré seul, un peu perdu sans lunettes, en demandant dix fois mon chemin, blessé au bras et le visage tuméfié, sanguinolent et défait.

J’attends une nouvelle caméra pour poursuivre mon tournage.

Daniel Grandclément grandclement@yahoo.com

Par Daniel Grandclément

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