USA , IRAK , PAKISTAN

"Loin d’être une phalange pionnière, Al-Qaida n’aura mené qu’un combat d’arrière-garde..."

« Al-Qaida est à bout de souffle... »

Un entretien avec Jean-Pierre Filiu

La vie d’Al-Qaida, son apparition au grand jour sur la scène mondiale, commence le 11 septembre 2009 avec l’attentat du World Trade Center. Al-Qaida, perçu comme « chef d’orchestre planétaire », revendique alors la toute-puissance. Aujourd’hui, huit ans après, où en est l’organisation d’Oussama Ben Laden ?


- Jean-Pierre Filiu : Al-Qaida est à bout de souffle. Ce 11 septembre a été son apogée, mais aussi le début de son déclin. Malgré ce coup d’éclat à vocation planétaire, elle n’a pas engendré la dynamique qu’elle prétendait impulser. Bien au contraire. Ben Laden voulait reproduire aux USA l’écroulement de l’URSS en Afghanistan, il n’a réussi qu’à embraser un patriotisme américain particulièrement offensif.

Et surtout, il s’est trompé de définition et de vision sur son cœur de cible, l’Islam et ses croyants. Ces musulmans virtuels auxquels ils s’adressent... n’existent pas ! Les autres, musulmans réels, ont été saisis par l’horreur de ces attentats et se sont retournés contre l’organisation. Et Al-Qaida n’a réussi à en différer l’impact que grâce à « l’invasion bénie en Irak » lancée par un Bush providentiel. Aujourd’hui, la tourmente irakienne retombe et Al-Qaida se retrouve face à elle-même.

Et les musulmans qui la condamnent : 1/ Ceux qui souhaitent vivre leur foi sereinement, une écrasante majorité dans les pays musulmans. 2/ A l’opposé, les formes les plus politiques de l’Islam, comme les Frères musulmans, combattent Al-Qaida jusqu’au sang, y compris dans la bande de Gaza où le Hamas a cassé toute tentative d’emprise par Al-Qaida. 3/ Les formations armées qui défendent un Jihad résolument national, comme les Sunnites d’Irak.

Dès que les USA ont cessé de leur faire la guerre, ils ont opéré un grand retournement pour casser le Jihad international d’Al-Qaida et l’ont réduit, sur le sol irakien, à la clandestinité et à l’itinérance. 4/ Enfin, même les autres groupes Jihadistes se sont opposés à l’organisation en affirmant qu’elle trahissait les valeurs des musulmans. En 2007, le célèbre Docteur Fadel, qui a sans doute rédigé la charte d’Al-Qaida, a provoqué un véritable séisme idéologique en affirmant que la direction du mouvement n’avait pas la légitimité religieuse pour décider, à coups de fatwas, qui était bon ou mauvais parmi les musulmans.

Le désaveu relègue Al-Qaida au rang d’une simple secte qui prône le culte du Jihad international sans justification dogmatique, une nouvelle religion du jihad pour le jihad. En clair, Ben Laden se fait traiter de déviant ! En islam, c’est gravissime.

- N-Obs : Concrètement, vous affirmez que son terrain de jeu s’est réduit ?

- Jean-Pierre Filiu : Et comment ! Il ne lui reste que la possibilité de se greffer sur les derniers panislamistes, les talibans pakistanais. La direction d’Al-Qaida est dans un cul-de-sac, géographique, idéologique et militaire, enfermée dans la zone tribale pakistanaise où l’organisation est née. Pour le reste, elle n’a pas pu mener à bien de conspiration terroriste d’ampleur dans les pays occidentaux depuis l’été 2006.

Elle a intégré en son sein les jihadistes algériens du GSPC, sorte de franchising pour mener grâce à eux des actions en Europe. Échec. Elle n’a pas réussi à frapper la cible très médiatique du Paris-Dakar puisqu’il a été annulé. Sans parler de l’attentat suicide raté contre l’ambassade de France en Mauritanie...il y a donc une vraie perte d’efficacité terroriste. Al-Qaida dépend de plus en plus de groupes affiliés comme les Ouzbeks, les talibans pakistanais où le mouvement « Lashkar-e-Tayyiba », elle-même ne peut plus se prévaloir du combat en Irak contre les armées occidentales ou contre Israël en Palestine.

La direction et son noyau dur de combattants ne peuvent que se préserver au Pakistan et subir les raids américains, un tous les deux jours en moyenne, qui ont sans doute éliminé déjà la moitié de sa hiérarchie. L’étau se resserre. Et Al-Qaida ne se renouvelle pas, toujours constituée pour l’essentiel des vétérans du jihad afghan de 1989.

- N-Obs : Est-ce la fin d’Al-Qaida ?

- Jean-Pierre Filiu : Attention ! On l’a enterré beaucoup trop souvent. Au mépris de ses capacités fondamentales d’adaptation, de sa structure légère, -1000 à 2000 hommes-, d’une faculté à centraliser la décision et à décentraliser l’exécution. Mais il est vrai que le mouvement est arrivé au bout de son cycle, qu’il n’a plus de dynamique de recrutement et de mobilisation...le jihad d’Al-Qaida est démonétisé !

Après la mine d’or de Bush « ennemi de l’islam », l’argument d’ « Obama-esclave américain » ne passe pas. Al-Qaida ne peut survivre que dans la guerre à outrance, l’affrontement entre le monde occidental et l’islam et seule une invasion de l’Iran ou une attaque d’Israël contre Téhéran pourrait lui fournir une chance aussi providentielle que l’Irak de 2003. Si cela ne se produit pas... Al-Qaida joue sa survie.

Pour en finir avec Al-Qaida, il faut appliquer la « règle des trois D ». Dé- globalisation, traiter les situations locales en oubliant la guerre globale contre la terreur. Dé-militarisation en les traitant comme des criminels jugés par des cours civiles. Dés-intoxication, en luttant contre leur emprise sur internet.

Et ne pas oublier que ce sont les musulmans, en première ligne, qui portent le fardeau de cette guerre. Loin d’être une phalange pionnière, Al-Qaida n’aura mené qu’un combat d’arrière-garde, le dernier baroud d’honneur d’un panislamisme toujours en recul. Sous couvert de bataille avec les « infidèles », c’est contre l’Islam que cette guerre est livrée. » » »

« Les neuf vies d’Al-Qaida », Jean-Pierre Filiu, Éditions Fayard, octobre 2009, 364 pages, 20 euros.

Par Jean-Paul Mari et Par Jean-Pierre Filiu

plusPhotos

plusDessins

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


USA

IRAK

PAKISTAN