ALGERIE

Cette nuit, Kouba respire le désespoir.

Algérie : "Faites le dos rond..."

Le FIS réprimé

Cette nuit, Kouba respire le désespoir. Le quartier islamiste est sombre comme à l’accoutumée. Les rues sont désertes, les voitures rares et l’éclairage public réduit à quelques ampoules cassées. Même la lumière de la pleine lune ne parvient pas à laver les ombres. Plus bas, Alger dort, enroulée autour de sa baie. Les immeubles sont blancs, les monuments révolutionnaires et les palais mauresques avec des palmiers, des oiseaux qui chantent toute la nuit et des pigeons qui bercent les dormeurs. Mais ici, il n’y a rien. Rien que des murs qui s’écaillent, des maisons aveugles et des militants du FIS qui tournent en rond et remachent leur désarroi. Ils sont allés voter en masse au premier tour des législatives mais leur victoire écrasante reste sans lendemain : le gouvernement a annulé les élections. Tout est à refaire. " Attendre, se tenir prêts, ne pas bouger...Les consignes sont claires. Alors, on attends," dit Ali. Ils sont trois, assis autour d’un thé bouillant, à l’écoute du téléphone et de la radio. Il y a Ali le sage, un professeur de philo de trente ans, solide et calme, le front bosselé et contus à force de frapper le sol pendant la prière. A la faculté, ses étudiants savent qu’il ne parle de Marx et de Spinoza que pour mieux leur enseigner ensuite ce que l’Islam a dit. A côté de lui, il y a Rachid le banquier, silencieux, pris par le doute et Djamel, avec sa toque de mouton sur la tête, surnommé "Djamel le pakistanais", qui enrage à haute voix.
 " Les élections, les urnes, la démocratie...On vient d’avoir la preuve que voter ne sert à rien" dit Rachid en baissant la tête.
 "Il faut qu’on bouge !" s’insurge Djamel le pakistanais," si on reste là à rien faire, ils vont nous écraser. Regarde, les flics en civils tournent autour de la mosquée pour la prière du soir. Ils ont déjà arrété deux jeunes de la maison d’à côté. Et Touffik Salama, l’immam, pendant le prêche. Et Rachid Kerbat, notre député élu à Kouba. Il faut bouger".
 "Pour aller à la bagarre ? Sur le terrain où ils nous attendent...Non" dit calmement Ali le sage." On choisira nous mêmes le lieu et le moment. La consigne est de ne pas bouger." En attendant, ils rêvent d’une grêve générale, guettent les signes du chaos et acceuillent chaque signe annonciateur comme un geste de Dieu : "- Quand on arrétera de travailler, on verra comment ils feront tourner le pays sans nous," dit Ali. "- Déjà, je vois des gens venir à mon guichet retirer tout leur argent" dit Rachid le banquier.
 "On a prié pour que l’équipe de football algérienne soit éliminée" sourit Djamel. "Et elle a perdu trois à zéro contre la côte d’ivoire ! Comme ça, les jeunes n’auront pas la tête ailleurs." Il redevient sérieux :" Si on nous demande de descendre dans la rue pour se battre. Je suis prêt à attaquer les banques, les postes, les stations services...Je suis prêt à affronter l’armée." Autour de la table, tout le monde approuve. Même Ali le prof. A Kouba, à Bellecourt ou à Bab El Oued, dans les quartiers bastions des islamistes, on a très vite retrouvé les réflexes élémentaires de sécurité. On ne parle plus au téléphone mais de préférence, dans un café sûr et bruyant, les messages retrouvent le chemin de "boites aux lettres" clandestines et arrivent par le vélo du gamin ou le plat de couscous de la voisine. Au siège du FIS, on a démenagé les derniers dossiers, le matériel audio visiuel et un studio de télévision aussi sophistiqué que celui de la chaine nationale algérienne. Sur place, il ne reste que quelques militants de base muets et fermés. Personne ne parle, sauf le sommet ; d’une seule voix, celle du président provisoire du FIS Abdelkader Hachani, et de préférence le jour du prêche, entre les murs saints d’une mosquée. Ce vendredi là, Il parle en effet mais sous haute surveillance. Le gourdin à la main, le doigt sur la détente de leur armes, policiers, gendarmes et militaires bloquent les rues tortueuses du coeur de Bab El Oued. Il y a une volonté évidente de se montrer, d’impressioner, dans cette façon de serrer de près les derniers rangs des fidèles tassés sur les escalier de la rue, un trottoir voire un couloir d’immeuble. Dans le silence de la prière, les cars de police tournent dans le quartier en faisant hurler leurs moteurs. Ailleurs, on a fait venir des femmes soldats en uniforme, comme une gifle de plus au visage des barbus. Personne ne bronche. La rue de la mosquée est noire de monde, on deplie un journal ou un tapis, des femmes en tchador noir passent comme des ombres derrière le tissu qui les séparent de l’assemblée, les hommes se prosternent...Il parle : "Notre terre promise est l’Etat Islamique. Ce régime est appelé à disparaitre, c’est inévitable. On nous humilie, on nous provoque" dit Hachani. Silence. "Ne répondez pas" insiste la voix de la mosquée. Quoiqu’il arrive..Ne répondez pas." Sur la dernière marche d’escalier, un fidèle éclate en sanglots ; les autres baissent la tête. Annulations des élections, arrestations en série, pressions, villes et mosquée sous surveillance...Rien n’y fait. Pour lors, les islamistes, disciplinés, obéissent aux consignes de modération données par le leader provisoire du FIS. En apparence, le Front Islamique ne parle que d’une seule voix ; en réalité, le FIS n’est pas un parti mais la réunion de plusieurs courants islamistes. D’un côté, ceux de la "Djezaara", les algérianistes, un mouvement authentiquement national. A sa tête, on trouve des docteurs d’état, des ingénieurs, des universitaires formés souvent dans les meilleures facultés à l’image d’Abdelkader Hachani, trente cinq ans, ingénieur en pétrochimie et qui parle un français impeccable. Ceux là n’ont pas une grande connaissance théologique et sont venus à l’islam sur le tard, par choix personnel ou politique. De l’autre côté, les "Salafistes", ou l’on retrouve les plus mystiques et les plus radicaux, qui rêvent de la restauration du califat, de l’âge d’or des quarante premières années de l’Islam, d’un Etat de Dieu avec le coran pour seule constitution. Ceux là n’ont jamais cru aux élections.**** Et puis il y a les autres, ceux qui portent le pantalon kaki sous leur kahmis et qu’on appelle les "Afghans" parce qu’ils sont allés gouter à la guerre et aux camps d’entrainement de Peshawar. Surtout ne pas leur parler de démocratie. Déjà, un soldat a été tué et deux gendarmes blessés dans l’attaque d’un barrage routier à Rounda, à une cinquantaine de kms de la capitale. Deux jours plus tard, un commando abattait un autre gendarme et une bombe de fabrication artisanale explosait devant le siège de la gendarmerie nationale d’Alger, à quelques mètres du ministère de la Défense. Actes isolés. Le mouvement islamiste ne s’est pas encore déchiré, entre ceux qui veulent s’auto-dissoudre et plonger dans la clandestinité et les Algérianistes qui persistent à croire au chemin politique. "Il fallait aller aux élections, "dit Ablatif, la barbe blonde et les yeux clairs, un cadre du FIS proche d’Abdelkader Hachani, "on nous reprochait d’avoir peur des urnes. Il fallait prouver le contraire. C’est fait." Lui croit que le peuple et le droit donne raison aux islamistes, que la conjonction est terrible et que le pouvoir est arrivé au bout du chemin : "En 88, on a essayé de faire du FIS un parti politique comme les autres : échec ; les municipales ont montré notre importance réelle. On nous a réprimé en juin dernier, on a arrété nos dirigeants, échec. On a falsifié la loi électorale, on annule les élections : echec. Que peuvent-ils faire maintenant ?" Sur une colline de Kouba, un ministre influent regarde les quartiers islamistes s’étaler au pied de son bureau. Il sait qu’il ne peut effacer le FIS du paysage algérien ; il rêve tout simplement de le faire imploser de l’intérieur. "Les algérianistes ont convaincu les autres d’aller aux élections. Ils ne sont pas partisans de la violence et refusent les affrontements entre algériens. "Le gouvernement sait qu’il y a une violente discussion au sein du mouvement, entre ceux qui veulent rester dans le domaine de l’action politique, faire le dos rond en attendant de reprendre la marche vers le pouvoir et les autres, ceux qui préconisent la surenchère de la rue. "Il y a une tendance qui pousse à sortir du cadre légal. Mais elle est pour l’instant toujours minoritaire" dit le ministre. Son plan consiste à ménager d’une main la partie du front qui accepterait de se couler dans le moule démocratique, d’oublier à jamais l’Etat Islamique. L’autre partie, irréductible, devrait "être combattue sans merci". Domestiquer le FIS ou le réduire par la force. L’idée repose sur une certitude :" le message des électeurs n’est pas un message religieux". Les algériens n’en peuvent plus de vivre sans espoir, sans travail, sans logement décent. Ils enragent d’avoir vécu trente ans sous le régime étriqué du parti unique, spectateurs impuissants de la privation des uns et de la corruption des autres, de leurs privilèges, de leur arrogance. Haro donc sur "la mafia du FLN", le président est parti, le parti ne lui survivra pas, le parti unique rejoindra tout droit le musée de l’histoire. Avec lui, pensent les hommes du premier ministre Ghozali, devrait disparaitre l’épouvantail qui fait voter FIS pour sanctionner un régime vomi. A l’autre bout du schéma politique, il reste à domestiquer le Front Islamistes ou à le détruire. Pas question de le dissoudre brutalement si la rue reste calme. Il suffit d’attendre la nouvelle loi sur les partis. Le texte draconien devrait interdire à un mouvement de se réclamer "de la religion, de la langue ou de la région". Le FIS serait alors condamné à devenir un parti politique et non un parti religieux, à changer de nom, de nature, quitte à se casser en morceaux. Le temps pour le gouvernement de lancer un programme de quatre cent mille logements sur cinq ans, de creér cent mille emplois par ans, d’ouvrir le marché du pétrole aux investisseurs étrangers pour regonfler la trésorerie du pays...Un scénario de rêve ministériel. Et un pari politique : "pour le moment, le FIS ne peut pas soulever les foules. Mais il pourra le faire si nous n’arrivons pas à redonner espoir au pays." A Bab El Oued, Ablatif, le jeune cadre du FIS secoue la tête :" c’est vrai, nous n’avons pas envie de donner l’ordre à nos militants d’affronter l’armée. Mais il est déjà trop tard. Les gens n’en peuvent plus. L’explosion populaire est inévitable. C’est une question de semaines. Pas plus. Et ce jour là, nous serons avec eux, dans la rue."

Par Jean-Paul Mari

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