ALGERIE

Emeutes à Serkadji

Algérie : Le ramadan sans pardon

D’abord, le vieil homme a cru entendre les cris d’une manifestation. Si tôt ? Il est quatre du matin, l’heure de prendre le dernier repas de la nuit du Ramadan, le S’hour, avant la longue journée de jeûne. Ensuite, il ira installer son étal et vendre son persil, dans une petite ruelle, tout près de la prison de Serkadji, d’où viennent précisément les cris qu’il entend toujours, de plus en plus fort.

Serkadji, l’ancienne prison Barberousse, est plantée au sommet de la Casbah d’Alger, à une quarantaine de mètres du commandement général de la gendarmerie, à moins de deux cent mètres d’une caserne de l’armée. Il est pratiquement impossible de s’évader de ces murailles construites pendant la colonisation française sur les lieux mêmes d’une ancienne fortification turque, place forte des pirates berbères, ceux qui terrorisaient la méditerranée.

Difficile d’oublier son histoire, les militants du FLN guillotinés pendant la guerre d’Algérie, la prison reconvertie en musée avec l’indépendance, symbôle de l’oppression coloniale" visité par une génération de gamins effrayés puis, très vite, dans les années soixante-dix, redevenue prison du régime de Boumédienne. Les cris viennent de là, derrière ces murs, le vendeur de persil les entend distinctement : "Pour lui, -(l’islam)-, je vis ! Pour lui, je meurs !.." Et aussi : "La démocratie est impie !"

A l’intérieur, il y a au moins mille deux cent détenus qui s’entassent à six détenus dans des cellules individuelles. Il y a surtout plusieurs centaines d’islamistes dont soixante condamnés à mort isolés en quartier de haute sécurité. Et des responsables importants du FIS et des groupes armés islamiques.

Parmi eux, Abdelkader Hachani, président du bureau exécutif provisoire du FIS, le politique du mouvement, emprisonné depuis trois ans et qui attend son jugement ; Abdelhak Layada, ancien chef du GIA, arrêté au Maroc, Ikhelf Cherati, immam de la Cité populaire la Montagne, président de la commission de la prédication, la "Dawa", auteur de la Fatwa qui a rendu licite la lutte armée conte "l’état et ses agents" ; Kacem Tadjouri, membre du Madjliss Echoura, le parlement secret islamiste ; Ahmed El Ouedi, dit Ahmed "le Pakistanais", un des dirigeants d’un mouvement très dur,"Hijra Wa El Takfir", Exil et Expiation, ceux qu’on appelle les Afghans, qui portent le chèche noir, les yeux passés au kohl, comme le prophète et ont déjà combattu le "communiste athée" du côté de Kaboul... une longue liste d’hommes sous haute surveillance.

Et aussi, Lembark Boumarafi, un ancien membre du Groupe d’Intervention Spécial de l’armée. Lui était chargé de protéger Le président Boudiaf ; il l’a abattu d’une rafale de pistolet-mitrailleur dans le dos le 29 juin 1992.

Une comission d’enquête a conclu à un "acte isolé" mais l’Algérie n’y croit pas et attend son procès. Serkadji n’est pas une prison comme les autres. Politiquement, c’est un volcan.

Quand le jour se lève sur la Casbah, le vendeur de persil voit des blindés arriver et les "Ninjas", les hommes en cagoule des forces d’intervention spéciales de l’armée, pénétrer dans la forteresse. Puis, il entend les explosions renvoyées par les murs de Serkadji : on tire à l’intérieur de la prison.

A l’heure du S’hour, une trentaine de détenus islamistes ont pris sept gardiens en otage. Ils sont armés de barres de fer arrachées aux sommiers des lits, aiguisées comme des couteaux, forcent les premières portes avec les clés prises aux gardiens, se retrouvent dans la cour et exigent de pouvoir quitter la prison. Qui négocie ? Qui mène la tentative d’évasion ? On sait peu choses.

Les murs de Serkadji sont bien trop épais, les informations souvent contradictoires, les communiqués officiels trop succints. La négociation échoue, les détenus lancent un ultimatum pour six heures trente et se retirent dans la prison où ils ouvrent les portes des cellules. On retrouvera quatre gardiens, égorgés. L’heure passe et les hommes en cagoule occupent tout le chemin de ronde, tireurs d’élite et fusil-mitrailleurs en batterie. Premier assaut.

On tire jusqu’à dix heures du matin. Quand le silence revient, on entend toujours des hommes crier : "Allah Akbar !" Nouvelle négociation, nouvel échec. Les combats reprennent. Ils ne s’arrêteront qu’à la nuit, vers vingt et une heure. A l’extérieur, les familles, affolées, essayent d’avoir des nouvelles : "mon fils est là, à l’intérieur.." explique une vieille femme,"je ne sais pas s’il est mort ou vivant." On voit passer les camions militaires, les blindés et beaucoup de véhicules sanitaires : "j’ai vu du sang dégouliner d’une ambulance sur la chaussée" dit une femme.

Il faudra plusieurs jours pour tenter d’établir un bilan. Un communiqué du ministère de la justice parle de " quatre gardiens atrocement égorgés, de victimes et de blessés plus ou moins graves." La direction exécutive du Fis à l’étranger condamne "avec force le carnage exécuté à l’encontre des sans défense" ; le ministre de l’intérieur a annoncé le lancement d’une enquête mais cinq avocats de détenus islamistes exigent une commission d’enquête "neutre".

t Ali Yahia, président d’une des ligues algériennes des droit de de l’homme demande la publication de la liste des victimes et l’envoi d’une déléguation d’Amnesty International. Le bilan provisoire est déjà terible : au moins une centaine de morts dont quatre vingt six prisonniers islamistes, dix détenus de droit commun et quatre gardiens ; et des dizaines de blessés dont treize militaires. Ikhlef Cherati, l’immam de la Cité la Montagne et Ahmed El Ouedi, "le pakistanais" seraient morts à Serkadji.

Quant à Kacem Tadjouri, membre du parlement islamiste ; Abdelkader Hachani, le "politique "qui aurait été transféré très vite dans une autre prison et Abdelhak Layada, accusé d’avoir joué un rôle important dans la mutinerie..Ils seraient vivants mais on n’a aucune nouvelles des trois hommes.

Et Boumarafi, le dernier témoin capital de la mort d’un président ? Il ne serait que blessé de plusieurs balles dans la jambe. "Comment a-t-il fait pour se retrouver au milieu de cette rebellion ?" se demande l’éditorialiste du journal El Watan. "On le croyait pourtant sous bonne garde, isolé, avec une protection spéciale !"

A la télévision, on montre cinq grenades, quatre pistolets et deux chargeurs et Alger parle de complicités des gardiens qui les auraient introduit à l’intérieur de Serkadji. Déjà, l’année dernière, pendant le ramadan, on avait parlé de complicités dans l’attaque lancée par les islamistes contre la prison de Tazoult-Lambèze qui avait permis à un millier de détenus de s’évader, dont une centaine condamnés à mort.

Il y a trois mois à peine, une autre mutinerie avait éclaté à la prison de Berrouaghia, à 80 kilomètres au sud d’Alger. La répression, sanglante, aurait fait plus de soixante dix morts. Depuis l’instauration de l’état de siège, les cent seize prisons d’Algérie, surpeuplées par vingt sept mille détenus dont plus de sept mille islamistes, sont de plus en plus difficiles à contrôler.

"Dans ma prison, les islamistes étaient les maitres" dit Moktar. Il a vingt deux ans, s’est fait rafler un jour dans la rue et a passé plusieurs mois en détention avant d’être acquitté et libéré. A l’intérieur, il découvre que chaque salle est gérée par un émir, un Majdliss Echoura, une assemblée reliée au grand Majdliss de la prison.

Les prisonniers sont divisés en "Gourbis", en "familles", où tout est partagé et surveillé. Ce sont les islamistes qui acceuillent les nouveaux, souvent brisés par la torture, eux qui soignent leurs blessures, les lavent, les nourrrisssent. Eux qui imposent la discipline et la loi islamique. Pas de désordre ; pas de vol. Interdiction de faire circuler de la drogue, de fumer dans la salle publique. On ne discute pas les consignes. Tout contrevenant est immédiatement emmené dans la "salle d’eau", les toilettes, et sévèrement battu. "En cas de litige, même les droits communs demandaient l’arbitrage des islamistes", explique Mokthar.

Tous les détenus font la prière et assistent aux cours théologiques assurés par les hommes du FIS. On y parle du Djihad, de la guerre sainte, de la légitimité d’abattre un immam du pouvoir, des écrits du prophète...Une véritable école islamiste. Plusieurs délinquants rejoindront la prière avant, une fois libérés, de rejoindre les maquis et de mourir au combat. Certes, il y a des divergences entre les militants de l’AIS (Armée Islamique du Salut, branche militaire du FIS) et les hommes des GIA (Groupes Islamiques Armés), les uns sont plus murs, plus politiques et ne parlent pas de Califat ; les autres sont souvent plus jeunes, plus tendus et ne rêvent que de Djihad et de martyr.

"En prison, L’AIS et Le GIA avaient des cercles théologiques différents et alternaient les prêches chaque vendredi,"explique Mokthar, "mais ils s’entendent bien et prient ensemble." Dans la cour, pendant la promenade du matin, tout le monde fait de la gymnastique et s’entraine aux techniques du close-combat ; le soir, entre deux discussions sur la religion, on sélectionne les plus instruits pour leur enseigner, de bouche à oreille, la technique de fabrication des explosifs.

Et les gardiens osent rarement intervenir : "Ils sont plutôt conciliants avec les islamistes et achètent, pour eux, des objets interdits, ciseaux, rasoirs à main, musc et khôl pour les afghans. En fait, ils crèvent de peur !" Beaucoup d’entre eux préfèrent, depuis des mois, dormir à la prison où ils recoivent..la visite de leur famille. "Pendant mon séjour, il y a eu trois gardiens tués en rentrant chez eux. Un autre portait une vilaine cicatrice à la gorge ; on l’appellait "Madbouh", l’égorgé. Celui là évitait la cour et préférait rester sur les miradors.."

Du coup, des armes entrent à la prison, par complicité ou cachés dans la nourriture apportée pendant les visites :" pendant le ramadan, les familles apportaient des seaux de semoule et de gâteaux. Avec parfois, une arme planquée dans un double fond.." Les contrôles seront plus durs, après la tentative d’évasion de septembre 1993. la mutinerie est un échec, déjouée par un indicateur qui prévient les gardiens : "on s’est tous retrouvé nu, dans la cour, asphyxié par les gazs lacrymogènes, à courir entre deux rangées de gardes armés de barres de fer..."

Le nom de l’indic a été diffusée par Radio Wafa, la radio islamiste : "je l’ai vu venir pleurer, supplier les chefs du Majdliss de ma cellule. Demander pardon." En vain : "Dès sa sortie de prison, c’est un homme mort. Et il le sait." Les autorités ont transférés une trentaine de "responsables" de la mutinerie vers la prison de Lambèze : "ce n’étaient pas les vrais chefs", explique Mokthar, "mais ceux qui s’étaient porté volontaires, bien avant la tentative d’évasion, pour se dénoncer en cas d’échec. Et devenir "martyrs".

De ce jour, à El Harrach,tous les droits communs sont devenus solidaires des islamistes.

Près de deux ans plus tard, les islamistes des prisons d’Algérie continuent à se mutiner mais la répression est plus brutale. La centaine de morts à Serkadji conforte ceux parmi les groupes armés qui ne croient pas au chemin politique et ne jurent que par la force du Djihad. Témoin le communiqué publié par un des groupes de l’AIS dans son bulletin Fath El Moubine..." la tuerie collective par laquelle le tyran a répliqué est aussi une preuve que ce dernier ne comprend que la langue de fer.

Tout dialogue ou réconciliation avec lui ne peut-être qu’une trahison des moudjahidine.." affirment les durs de l’AIS. Et personne ne peut, pour lors, leur opposer un language modérateur. De leur résidence surveillée, Abassi Madani et Ali Benhadj, les deux principaux responsables politiques du FIS, avaient soutenu les accords de Rome qui demandaient un dialogue avec le pouvoir.

Ils sont, depuis lors, au secret : Abassi Madani à l’hôpital militaire de Aïn Nadja et Ali Benhadj à Tamanrasset. Le ramadan est maintenant terminé. Le pouvoir était décidé à briser toute résistance et les durs des groupes armés islamistes voulaient en faire le mois du Djihad. La période de "prière et de pardon" a commencé par l’attentat terrible contre le commissariat central d’Alger et elle s’est terminée par la répression sanglante de Serkadji. Pour une fois, tout le monde avait raison. On avait prévu un ramadan sanglant. Il l’a été.

Par Jean-Paul Mari

plusPhotos

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


ALGERIE