ALGERIE 23 novembre 1995

Liamine Zéroual élu président algérien

Algérie : Pas de chèque en blanc pour Zéroual.

Trois algériens sur quatre ont voté. Une participation record. Prés de deux électeurs sur trois ont choisi le candidat du pouvoir, Liamine Zéroual. La victoire est indiscutable ; la participation inespérée. Le président d’état est devenu président de la république.

Ce matin là, la baie d’Alger est étrangement calme. Presque immobile. Sans une ride sur la mer, sans un souffle de vent dans l’air. Aucun panache de fumée ne sort des cheminées des gros cargos et le front de mer, habituellement paralysé par les embouteillages, est pratiquement désert. Parfois, sous la lumière trop crue de l’automne algérien, on croit voir trembler la blancheur des murs de la cité. Comme si, bien calé entre le bleu du ciel et celui de la mer, Alger, inquiète, retenait sa respiration. Il est onze heures du matin. A la radio, le ministre de l’intérieur annonce le résultat officiel de l’élection présidentielle. Trois algériens sur quatre ont voté. Une participation record. Prés de deux électeurs sur trois ont choisi le candidat du pouvoir, Liamine Zéroual. La victoire est indiscutable ; la participation inespérée. Le président d’état est devenu président de la république. Dehors, un premier coup de feu, isolé, fait éclater le silence. Suivi de deux ou trois autres détonations. Dans les jardins du centre culturel, proche du ministère de la défense, des policiers en faction courent, surpris, en direction des détonations. Derrière eux, d’autres coups de feu éclatent aussitôt. D’abord isolés, puis en courtes rafales. Rien à voir vec une embuscade. Bientôt, des cortèges de voitures officielles, commencent à tourner gyrophares allumés et klaxons bloqués, sur les grands boulevards du centre ville : les forces de sécurité fêtent l’élection de leur président. Dans la rue, devant nous, un homme en civil sort un colt de sa veste, tire quatre fois bras tendu vers le ciel, rengaine son arme et reprend son chemin. A un carrefour sur les hauteurs d’Alger, un ninja encagoulé lâche de longues rafales pour saluer les voitures qui passent. On tire de plus en plus. On distribue des drapeaux algériens et des portraits du nouveau président. Les gosses commencent à sortir, s’approchent, tout excités, s’accrochent aux armes des policiers en criant : "Vas-y ! tires. Tires !" Dans les quartiers du centre ville ou sur les hauteurs cossues de la capitale, à Hydra et à El Biar, les rues, tout à l’heure désertes, sont rapidement envahies par la circulation. Véhicules 4X4 de ninjas accrochées aux portières, golfs neuves conduites par des hommes jeunes, pistolet à la main, véhicules banalisés occupés par des fonctionnaires, camionettes surchargées d’adolescents ; on roule, au pas, dans le bruit des klaxons, des sirènes et des cris de joie : "Vive l’Algérie ! Vive Zéroual !" On tire encore, on tire énormément. Des milliers de projectiles dans toute la ville. Un incroyable vacarme. Et on reste stupéfait devant le nombre de ces civils, jeunes, accrochés aux portières des voitures, le geste professionel et qui n’hésitent pas à brandir leur arme de service. Au fur et à mesure que la fête avance, on voit apparaître d’autres manifestants, militants des comités de soutien au président ou simples citoyens, certains venus en famille, avec femmes et enfants, participer à l’exutoire collectif. D’un côté, des hommes des commandos anti-terroristes, le teint blême, les traits tirés et durcis par trop de veille, de ratissages et de chasses à l’homme dans les quartiers islamistes, peuple de la nuit qui réapparaît brutalement au grand jour ; de l’autre, des habitants du centre ville, manifestants ou simple spectateurs, qui, depuis quatre ans, vivent au quotidien une violence inouïe. Ils sont là, souriants, exubérants, bouleversés de se retrouver dehors, surpris de retrouver un voisin oublié, de renouer des liens, en oubliant pour quelques heures les précautions habituelles, la méfiance, les regards en coin, les menaces. Tout heureux de crier à pleins poumons, de se montrer à visage découvert, de se défouler, d’exorciser la peur, de se réapproprier enfin l’espace de leur quartier, de leur rue. La fête ? Oui, mais pas partout. Il suffit de quitter le coeur de la ville et ses grands boulevards, de remonter vers Kouba, Bir-mandreis, Hussein-Dey, Bachdjarah et les quartiers populaires à majorité islamistes, pour ne trouver qu’un silence glacé. Ici, les rues sont vides. Pas de voitures, pas de drapeaux, pas de bruit de klaxons. Les "quartiers du refus" sont muets. Devant leurs immeubles, quelques jeunes, visage fermés, lèvres serrées, restent silencieux. Et, dans le regard des "barbus", quand passe un véhicule de police, on ne lit qu’un mélange de peur, de mépris et de rage mêlée. Dans un de ces immeubles, derrière une porte blindée, un homme se terre. Voilà des semaines qu’il vit là, caché, aux aguets, un sac de voyage bouclé à portée de la main et une arme sous l’oreiller. Lotfi n’est pas un islamiste, il n’appartient pas à un groupe armé et rejette la violence. Mais il fait partie de l’opposition, celle qui n’accepte pas les élections et tente de prôner le boycott..."Et depuis le début de la campagne, les pressions et les menaces n’ont pas cessé. Aujourd’hui, je sais que je suis directement menacé. En danger de mort," affirme Lotfi. Les adversaires des élections n’ont pas eu le droit de faire campagne. Une circulaire du ministère de l’intérieur assimile toute propagande en faveur du boycott a de la désobéissance civile. Djamel Zenati, principal animateur du boycott en kabylie a été arrété et détenu plusieurs jours par la gendarmerie. L’hebdomadaire "La Nation", très sceptique sur les présidentielles a été saisi trois fois en moins d’un mois. Plus grave ; douze jours avant le scrutin présidentiel, Embarek Mahiou, 46 ans, haut responsable des finances du FFS est abattu, au volant de sa voiture, devant son domicile de la cité Jolie vue, à Kouba. L’attentat n’est pas revendiqué. Lundi dernier, près de Tissemsilt, c’est Khaled Bensmain, secrétaire général du MDA, le parti de Ben Bella, qui échappe à un attentat. Les deux partis, signataires des accords de Rome, sont partisans du boycott..."Il y a au sein du pouvoir, un petit groupe qui a décidé de réduire l’opposition au silence. Par tous les moyens," dit Lotfi. Voilà près d’un mois qu’il ne sort plus. Et qu’il sursaute, électrisé, quand le téléphone sonne ou quand quelqu’un frappe à la porte. A l’autre bout de la ville, au comité de soutien au président Zeroual, ses partisans dansent en brandissant un grand drapeau algérien. Chaque chiffre, chaque résultat est acceuilli par une ovation. Plus de sept millions de voix, 61,34 % des voix, un taux de participation de 74,92 %.. Du jamais vu en Algérie ! " Même dans mes rêves les plus fous, je n’avais jamais imaginé des scores pareils," exulte un militant. Il a raison. Même dans les quartiers ou les villes à forte connotation islamiste, on a voté souvent plus que lors du premier tour des élections législatives de 1991. A Aïn-Defla, Sidi-Bel Abbes, Blida, Chlef...dans les régions sur-investies par les groupes armés islamiques, la population s’est rendue aux urnes, malgré les menaces du GIA et les consignes de boycott. Malgré le danger, malgré la peur, malgré ses réticences. Par choix politique ? Ou plutôt pour dire son dégout de la violence, son rejet de la guerre civile. "La population est fatiguée, épuisée, écoeurée par quatre ans d’attentats, de ratissages, de matraquage de tous bords. Elle en a assez de la violence, d’où qu’elle vienne ! "explique un intellectuel algérien. "Assez de sang, de morts, d’atrocités...voilà ce que les algériens sont allés dire, en masse, lors de ces élections." Au delà de l’élection d’un président, après quatre ans de silence forcé, les algériens ont assimilé le scrutin à un "référendum sur la paix", un début de rupture avec l’enfer du passé, la fin du cercle vicieux. Parfois, dans certains quartiers "chauds" comme la Casbah, les hommes ont hésité..Pas les femmes qui sont allés voter les premières, en masse, avec ou sans foulard islamique. Elles ont presque toutes perdu un mari, un fils ou un cousin ; pleurent un enfant policier abattu dans la rue ou un autre, islamiste, arrêté, torturé ou mort au maquis. "Combien de morts en quatre ans ? ..Trente, quarante, cinquante mille morts ? Plus ?" s’interroge un habitant de Kouba." Personne ne sait. Ce qui est sûr, c’est que cela fait autant de veuves, de mères en deuil. Et encore plus de familles éclatées. Dont le père, journaliste, flic ou islamiste ne rentre plus chez lui le soir. Depuis des mois ! Et cela, les femmes algériennes le savent mieux que les autres." Une chose est sûre : l’Algérie a voté. Et elle a choisi le pouvoir en place, l’armée et Liamine Zéroual ; par adhésion, par conformisme ou par souci d’un état fort. On a voté aussi pour les islamistes du cheikh Nahnah,(25,38%). Par conviction religieuse, à défaut du FIS ou contre lui ? On retrouve en tout cas, la masse des trois millions de voix islamistes du premier tour des élections de 1991. Ce qui fait dire à Said Saadi, leader des "démocrates", que le scrutin a "permis de montrer le poids réel de l’intégrisme en Algérie." Vingt-cinq pour cent des voix, c’est une forte minorité, difficile à effacer d’un simple coup de gomme. Mais une minorité malgré tout qui, au jeu politique des élections, ne peut prétendre balayer le pouvoir en Algérie. Dans la même mouvance, mais partisan d’un islam moderne, Nourredine Boukrouh n’a obtenu que 3,78% des voix. Quant à Said Saadi,(9,29%), il est déçu : "La rupture à laquelle nous appelions n’a pas eu lieu.." Au soir des élections, on relevait d’autres perdants. Ceux qui refusé de participer au scrutin et prôné le boycott : le FLN, dont tous les militants ont voté en bloc pour Liamine Zéroual ; Le FFS de Aït-Ahmed qui n’a jamais cru que les élections auraient lieu et surtout le FIS dont les mots d’ordre n’ont pas été suivi par son électorat de 91. Echec politique mais aussi échec, sur le terrain, des groupes armés islamistes. Pendant la campagne où les candidats ont tenu meeting dans tout le pays, le jour même du scrutin dans les quartiers les plus chauds ou à l’annonce des résultats...Ils n’ont jamais réussi à perturber le cours de ces élections. Le dispositif militaire mis en place, était, il est vrai écrasant..."Ce n’est plus du tout sécuritaire mais de l’hyper-sécuritaire ! "résume un journaliste algérien. "On verra quelle sera la réaction du GIA, dans une à deux semaines, quand le dispositif devra être allégé". Une fois tournée la page des élections, le pouvoir doit maintenant décider ce qu’il va faire du mandat que le peuple vient de lui confier. "La grande erreur de Zeroual serait de croire que sa confortable victoire electorale est un chéque en blanc.." prévient Said Saadi. Que fera le président ? " Quand on parle pouvoir en Algérie", explique un ancien premier ministre, "on doit parler de clans du pouvoir. C’est là que se fera la décision." Et le président le sait. Quelques jours avant d’annoncer sa candidature, Liamine Zeroual a réuni la dizaine de généraux, chefs des différentes armes en Algérie. Ici, dans l’armée et au plus haut niveau, on fonctionne toujours par consensus. Les "grands électeurs", réunis ce jour là, ne parvenaient pas à trancher sur le candidat du pouvoir. Liamine Zeroual a longtemps laissé planer le doute sur sa candidature mais ses élections étaient son oeuvre, son initiative. Rapidement, le débat a abouti sur des élections avec le président-candidat ou ..pas d’élections du tout. On a un peu hésité ; Liamine Zeroual a préféré habilement reporté la réunion de quelques jours ; il l’a élargi à une cinquantaine d’officiers supérieurs, plus jeunes, et plus personne n’a osé s’opposer à la candidature du président. "Aujourd’hui, il a gagné. Et de quelle façon !" explique un fin connaisseur du pouvoir. "Il peut, dans une certaine limite, imposer sa volonté aux clans." Qui va-t-il écouter ? Les durs qui considèrent que le pouvoir est acquis et qu’il ne saurait être discuté ? Ou ceux, appartenant au courant minoritaire, qui souhaitent que l’armée se retire du devant de la scène politique ? Le président a promis des élections législatives rapides. Pour ouvrir le champ politique. Mais, au sein de son clan, on se partage entre ceux qui veulent aller vite, moins de six mois, pour capitaliser la dynamique présidentielle et les autres, ceux qui veulent que le président prenne le temps de constituer son propre parti...."Dans les villas autour d’Alger, sous prétexte de se congratuler, on se réunit et on parle beaucoup", sourit un homme politique algérien. Bien loin de là, au dernier étage de son immeuble d’une cité populaire, derrière sa porte blindée, Lotfi, l’opposant démocrate, accroché à sa peur et à ses convictions a un geste las : " Ils voulaient une victoire électorale : ils l’ont eu."Il se tait, laisse mourir le bruit des sirènes et des coups de feu qui montent d’un quartier proche. Et il secoue la tête, un peu las :" Une fois la fête terminée...la seule question est de savoir ce que Zeroual va faire de sa victoire. Continuer la guerre ou faire la paix ? Va-t-il jouer le statu quo, meurtrier ou entamer enfin un dialogue politique sans exclusive ? Comme il l’a promis. "

23 novembre 1995

Par Jean-Paul Mari

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