Ce que j’écrivais en 1973 :

J’avais été incorporé directement en Algérie, le 5 janvier 1961. Le Lido, un camp d’instruction de la cavalerie, situé à Fort-de-l’Eau, près d’Alger, abritait cinq à six milles soldats fraîchement incorporés. Après la période des « classes », j’avais fait un peu de maintien d’ordre à Alger. Nous avions suivi le putsch des généraux sur nos transistors, les paquetages alignés dans la cour. Le colonel commandant le camp avait jugé préférable de barrer les trois entrées du camp avec de vieux chars en panne. Muté début mai, au 2ème régiment de chasseurs d’Afrique, j’avais été versé au 2e escadron, à Sebdou, près de la frontière marocaine, au sud de Tlemcen. Je conduisais un G.M.C. et transportais une vingtaine de soldats du commando 127. Nous attendions les rebelles franchissant le barrage électrifié. Au mois d’avril 1962, je partis en permission en France. Aucun rebelle n’avait franchi le barrage depuis huit mois et les derniers « fells » accrochés dans la région, l’avaient été trois mois auparavant. Après trois semaines passées en France, je regagnais Sebdou. Mes premiers camarades me saluèrent avec une visible compassion. J’appris ainsi, par bribes, ma mutation à la « force locale ». Je découvrais ce terme : j’allais découvrir ce qu’il signifiait. Je me présentai aux bureaux de la force locale, qui étaient installés dans le casernement de mon ancien escadron. Nous avions le même capitaine, le même bureau, les mêmes cuisines et les mêmes radios. Je fus affecté au 2e peloton et fis mon entrée dans la chambrée. J’avais, à cette époque, 16 mois de service militaire, dont 12 à Sebdou. Je n’étais donc pas un « bleu ». Pourtant, j’eus l’impression de rentrer dans une chambrée de bagne. La chambrée, baraque préfabriquée en fibrociment de 15 m sur 5, contenait auparavant vingt personnes. Quarante lits superposés s’y entassaient à présent. Partout des soldats musulmans, aucun visage français. Des dizaines de transistors clamaient de la musique arabe. Des drapeaux de papier vert et blanc étaient épinglés sur tous les murs et partout des visages arabes qui me scrutaient. Et soudain, une frénésie sembla s’emparer d’eux. Les transistors hurlèrent à plein régime, un chant que j’entendis souvent ensuite : l’hymne F.L.N. chanté par « Farid-el-Atrach ». Les Arabes tapaient dans leurs mains, riaient, exultaient, au comble de l’excitation. J’étais pétrifié. Je rentrais dans un autre pays, salué par son hymne. Un visage connu s’avança. L’un de mes camarades du commando, un Charentais, me salua et je revins sur terre. Il était là depuis quinze jours. J’avais été muté durant ma permission. Le commandement avait choisi des éléments peu hostiles aux Arabes. J’étais chauffeur, je n’avais jamais eu l’occasion de manifester de l’hostilité aux Arabes. Nous étions dans la force locale pour apporter notre exemple et notre soutien moral à nos frères musulmans. Cette force locale, fruit des accords d’Evian, avait été formée avec les musulmans servant dans l’armée française. L’encadrement était mixte et chaque peloton avait un ou deux 2e classe. Notre escadron avait 3 pelotons de 90 hommes et cinq Français dans ces 3 pelotons. Je fus atterré. Le repas du soir m’apporta un peu de réconfort. Nos camarades des cuisines confectionnaient une gamelle pour les cinq Français avec parfois du cochon et toujours du vin. Je fis connaissance avec mes quatre camarades, ou plutôt, je les retrouvais, car ils étaient tous issus du commando 127. La faveur de nous réunir pour les repas nous fut retirée deux jours plus tard. Les musulmans s’étaient plaints de nos réunions de « comploteurs ». L’adjudant de quartier, arabe également, vint nous prévenir que nous déjeunerions dorénavant dans nos chambrées, avec les autres. Cela nous supprimait nos réunions, le cochon, le vin. Nous étions complètement isolés. Ce fut le désespoir dans notre petit groupe. Le lendemain soir, ce fut l’explosion. Nous avions décidé de solliciter du capitaine, la faveur de nous réunir entre Français, afin de partager les colis envoyés par nos familles. Le seul gradé du groupe, un caporal, se chargea de la démarche. Nous avions profité de la promenade du soir que les principaux officiers et sous-officiers faisaient ensemble dans la cour, pour présenter notre requête. Très vite, nous avons compris qu’elle n’éveillait qu’un mince intérêt. Au comble de l’énervement, je me suis précipité vers le groupe. Je m’adressai au capitaine qui me connaissait :
- Je n’ai pas demandé cette affectation ! Je ne les considère pas comme mes frères ! Je n’en ai rien à faire de la force locale ! Dès les premiers mots, le capitaine m’arrêta :
- Puisque vous le prenez sur ce ton, Renaud, je refuse de vous écouter. Il me tourna le dos. Fou de rage, je continuai à lui crier mon désespoir. Le lieutenant Ghazzi, un Arabe, militaire de carrière, me prit le bras et m’entraîna à l’écart :
- Qu’est-ce qu’il y a, Renaud ? Qu’est-ce qui ne ca pas ? J’étais incapable de parler, les larmes me brouillaient les yeux. Et je me dégageai sans douceur. Notre désarroi était total. Nous étions livrés aux ordres d’une armée arabe, commandés par des Arabes que nous venions de combattre un mois auparavant. Certes, les gradés étaient de bons militaires français. Mais tous étaient arabes. Ils étaient contents de leur indépendance et nous le faisaient sentir. Au milieu de tout cela, un Français pour porter le poste radio et un autre pour le fusil mitrailleur. Ces deux postes sont mal tenus par des musulmans. Nous partions en patrouille, 2 Français parmi 80 Arabes. Notre angoisse était telle que nous étions prêts à frapper, un officier de préférence, afin d’aller en prison. Le lendemain, un camion G.M.C. et une Jeep furent affectés au peloton. Je repris le volant et changeai de chambre. Huit jours plus tard, le peloton déménagea pour un poste situé 30 kilomètres plus haut : Bou-Hallou. Nous gardions une centrale électrique. Notre capitaine était resté en route et le lieutenant Ghazzi commandait le peloton. L’échéance fatidique approchait : le 1er juillet 1962, l’indépendance fut officielle. Nous sentions qu’il allait se passer quelque chose. Les bruits les plus alarmants circulaient : 3 « gus » avaient été égorgés par leur peloton à El- Arricha ou ailleurs. Nous étions une quinzaine de Français, y compris les gradés, perdus en plein djebel. Ce qui nous rassurait, c’est que les gradés étaient à la même enseigne que nous. Effectivement, le 30 juin au soir, un camion du régiment vint nous chercher. Le paquetage fut vite bouclé. Le soupir de soulagement qui souleva nos poitrines à la sortie du camp reste, dix ans plus tard, présent à ma mémoire. L’aventure « force locale » était terminée. Dans la nuit, le drapeau F.L.N. remplaça le tricolore. L’épuration commença aussitôt. Tel sergent assomma un autre sergent farouchement francophile, lui. Depuis dix ans, ils mangeaient au mess l’un en face de l’autre. Notre lieutenant- colonel responsable de l’intendance du régiment voulut récupérer le matériel : camion, Jeep, radio, chambre froide, etc... On lui barra l’entrée, baïonnette sur l’estomac. Cette période reste pour moi le plus mauvais souvenir des deux années passées là-bas. Nous avons été livrés à une force locale préfigurant la nouvelle armée algérienne. Pour nous, elle l’était déjà. Nous venions de combattre le F.L.N., depuis seize mois pour ma part. Du jour au lendemain, nous devions le servir. Nous avions la nette impression d’avoir été livrés aux vaincus comme prisonniers de guerre. Nous n’étions pas volontaires. Pour respecter je ne sais quelle clause d’armistice, nous devions servir cette armée au drapeau incertain. M.C.R... Quelques compléments d’explications de texte :
- Les indications sur l’absence de faits de guerre depuis plusieurs mois sont là pour montrer que le F.L.N. était vaincu dans la région de Sebdou. C’est bien l’impression que nous avions alors. Les cinq derniers « fells » accrochés trois mois auparavant étaient, paraît-il, au bout du rouleau, avec un vieux revolver pour cinq.
- La compassion des premiers camarades rencontrés à mon retour de permission : je l’avais ressentie tout de suite mais sans en comprendre la cause. J’ignorais tout de la force locale mais eux savaient déjà que c’était un guêpier.
- J’insiste, de nouveau, sur le choc de retrouver, dans des locaux qui m’étaient familiers depuis un an, une structure inconnue. Le Charentais qui m’a accueilli, n’avait pas quitté sa chambrée et sa " baraque Maroc ". Le choix des Français mutés dans cette force locale :
- J’ai longtemps pensé mon explication exposée ici, juste. Mon ami charentais, par exemple, est un garçon d’une placidité à toute épreuve. Je ne l’ai jamais vu, ni alors, ni depuis, élever la voix et à fortiori, se mettre en colère. Notre caporal, lui, était le type même du petit garçon bien respectueux. Cependant, depuis une conversation avec le capitaine, en 2000, je me demande si un choix quelconque a été effectué et si oui par qui. Le refus de responsabilité de ce capitaine, son absence de souvenir, sa façon de se poser en victime me font penser que ses décisions, du moins celles qu’il osait prendre avaient moins d’importance que les plis du dos de sa chemise. Le sort des soldats qu’il avait versé dans ce merdier équivalait au zéro du bas de l’addition de toutes ses qualités de capitaine. Il m’a indiqué qu’il n’était pas resté longtemps à la force locale et que le colonel l’avait appelé auprès de lui. Mais il était bien là, dans la cour, à faire les cent pas, ce soir-là ! Selon lui, le colonel lui aurait dit : - Dites, votre commando 127, on n’en a plus besoin maintenant. On va transformer ça en force locale. Le capitaine : « - Après, il arrivait des musulmans de partout. On les mettait là. Puis après mon départ, je ne m’en suis pas occupé ! Je n’avais jamais entendu parler des conditions de vie que vous aviez » Forcément, il avait refusé de m’écouter et m’avait tourné le dos ! L’épisode du lieutenant-colonel allant réclamer son matériel : « - Laperche ne m’avait pas dit ça ! » Je ne suis pas sûr que Laperche était lieutenant-colonel, peut-être n’était-il que commandant. Mais il avait un bon bedon et prenait un malin plaisir à faire mettre la « boule à z’ » aux soldats punis. J’y ai échappé de justesse ! Maintenant, il serait bien embarrassé pour me l’ordonner ; il lui faudrait chercher mes cheveux ! Le capitaine poursuit : « - On ne savait pas comment les occuper. Je leur avais fourni des ballons pour qu’ils jouent au foot. » Magnifique ! Quel hiatus entre ses souvenirs et les miens ! Avions-nous attendus son bon vouloir pour jouer au foot  ? Ou au volley, ou à toute autre occupation du bon bidasse. Par contre, j’ai fait du saut en hauteur. En short réglementaire, nous avons passé un après-midi à jouer au saut en hauteur. Les musulmans ne savaient pas sauter ; moi j’avais appris à sauter, à l’école, en ciseaux. A la fin des éliminations, nous n’étions plus que deux : le chef du peloton et moi. L’élastique qui remplaçait la barre en hauteur devait culminer à 1,15 m. Comme j’en avais marre de ces conneries, je suis parti pisser. Au retour, le chef de peloton m’a interpellé. Il était sergent chef de carrière. C’était un arabe un peu voûté : « - Mettez vous au garde à vous quand je vous parle » Le premier juillet, il a eu une promotion immédiate dans l’A.L.N. : il est devenu lieutenant immédiatement, selon différentes sources. Sa loyauté vis à vis du F.L.N. devait être sans tache. Le lieutenant Ghazzi, lui, un arabe du sud, un peu basané, militaire depuis des années, bon français, qu’est-il devenu ? Cherchez donc son sort dans le journal de marche du 2ème RCA et s’il n’a pas été massacré, venez me le dire ! Par contre, nous avons fait du ratissage autour de Sebdou. Un jour nous sommes partis, le peloton ou le demipeloton à la sortie de Sebdou, dans la plaine nue et plate comme ma main. On nous a déployés en ligne et on nous a fait avancer. Moi, on m’avait mis le poste 300 sur le dos et je devais suivre cet individu. Pendant ce temps, l’autre français portait le F.M. Edifiant ! Le passage sur les arabes qui ne peuvent tenir les deux postes : le fusil mitrailleur et le radio.
- On nous expliquait que les arabes ne parlaient pas bien le français. Ils leur étaient donc difficile de répondre alors que les ordres étaient toujours en français. Quant au fusil mitrailleur, je n’ai jamais vu un arabe tenir ce poste. Je n’ai jamais vu un arabe avoir de bons résultats au tir, d’ailleurs ! Notre " mission " de français dans la force locale :
- Dès le début, mes camarades m’ont fait part de la formule de notre ordre du jour : « Apporter notre exemple et notre soutien moral à nos frères musulmans » Etant en permission, je n’ai pas entendu cet ordre du jour. Je n’avais jamais entendu jusqu’alors le terme : « Force Locale » . Néanmoins, je comprenais que le nouvel état indépendant ait besoin d’une armée. Je comprenais que tous les arabes appelés qui faisaient leur service militaire dans l’armée française n’aient plus raison d’être dans cette armée devenue étrangère. Mais je ne comprenais pas pourquoi on m’avait livré à l’ennemi. Cinq français dont un caporal parmi 250 à 280 arabes ! Si on avait voulu donner en exemple quelques français à ces arabes, on avait qu’à demander des volontaires ! Je n’ai pas connaissance que dans aucune armée du monde, on ait livré en otages, des membres de cette armée à l’ennemi. C’est pourtant ce qu’on m’a fait ! La Force Locale, fruit des accords d’Evian :
- Je ne me souviens pas avec certitude si on nous l’avait présentée ainsi. Je pense que oui. Cependant, et très rapidement, personne n’en a parlé. Depuis lors, je n’ai trouvé aucune étude sur ce sujet. J’en étais arrivé à la conclusion que j’avais rêvé une situation extrême, que mon attitude n’était pas rationnelle. Cet épisode était un épiphénomène sans importance dans la guerre d’Algérie qui en a connu bien d’autres. En France, personne ne m’a jamais dit avoir eu connaissance de ce fait. Après mon courrier dans la revue Historia, je n’ai eu aucune réaction. La manière dont la création a été relatée officiellement est différente suivant les deux sources : française et algérienne. L’épisode de l’interdiction de manger ensemble pour les cinq français :
- C’est quand même paradoxal que ce soit 250 ou 280 arabes qui se soient plaints que 5 français " complotaient " ! Qu’aurions-nous pu faire pour saboter l’unité ? Nous vivions, deux français dans chaque peloton, parmi eux, dans la promiscuité que l’on peut imaginer ; l’un de nous était, lui, seul ! Pour ma part, je n’aurais pas supporté cette situation plus longtemps. J’ai donc lâchement abandonné mes camarades dès que j’ai reçu le volant du G.M.C. Cependant, j’ai toujours accompagné mes quatre camarades et surtout celui qui est venu avec le peloton à Bou-Hallou. Mais je n’étais plus directement dans le chaudron et sous les ordres de ce sergent chef voûté qui me demandait de me mettre au garde-à-vous pour lui parler et que je dominais, alors, de toute une tête. Le camion venu nous chercher au soir du 30 juin 1962 :
- La psychose du massacre des français était énorme parmi nous, à mesure que le 1er juillet approchait. Comme je l’indique, nous pensions quand même que le régiment ne nous laisserait pas tomber ; essentiellement à cause des gradés qui étaient parmi nous. Dans mes souvenirs, parmi la quinzaine de français qui ont fuit, ce soir-là, le poste où flottait toujours le drapeau français, il y avait : un sous-lieutenant appelé, un sergent-major engagé qui s’occupait de l’intendance. Je n’ai pas souvenir d’autre gradé parmi les secrétaires, radios, cuisiniers ou autres services. Nous laissions, le lieutenant Ghazzi, ( un bon soldat, issu de l’Indochine, mais limité dans ses aptitudes de commandement, dixit le capitaine, en 2000) des sergents arabes, dont le mien. Il avait avec lui, également, un sergent arabe, une tête brûlée, avec peut-être quinze ou vingt ans de service. Je l’ai revu, à Sidi-bel-Abbès, après son évasion d’un camp F.L.N. où il avait été interné pendant l’été. Il avait la marque des fers aux poignets, des marques anciennes persistantes et pas factices. Il avait l’emplacement du mors de cheval dans les mâchoires : on met une barre de fer, en travers de la bouche et les dents sautent. Çà, je l’ai vu ! Encore maintenant, j’ai dans la tête le souvenir de ce soupir en passant la porte de ce poste. Et je n’ai pas rêvé, il n’y a pas que moi qui l’ai poussé. Je nous revois encore à l’endroit précis et je revoie les têtes de mes camarades. C’est bien la preuve que nous savions nous échapper d’un mortel péril !