ALGERIE 2 juillet 1998

Hommage a Aït Ahmed

Algérie : la nouvelle révolte des Kabyles.

plus un entretien avec Aït-Ahmed

Pourquoi la famille de Matoub Lounès a-t-elle interdit aux autorités officielles l’accès au village lors des obsèques ? Dans la foule, autour de la tombe, quand des villageois demandent « Qui l’a assassiné ? » à Malika, la sœur de Matoub ; elle répond : « Vous le savez. » Et ajoute : « Il y a sept ministres islamistes au gouvernement . Le pouvoir et les islamistes ne font qu’un ! » La foule approuve et reprend : « Pouvoir assassin ! Vengeance ! »

Ils sont jeunes, le torse nu, armés de barres de fer, de bâtons, envahis par une immense colère et scandent : « Imazighen ! », (« Berbères »), leur identité. Autour d’eux, dans Tizi-Ouzou, au cinquième jour des affrontements avec les forces de l’ordre, la rue est jonchée de pavés, d’ordures et de verre brisé. L’odeur des gazs lacrymogènes se méle aux colonnes de fumée noire qui montent du siège de la banque ou du gigantesque incendie qui dévaste une station d’essence. Les poteaux d’éclairage public ont été arrachés, le siège des entreprises publiques saccagées et toutes les enseignes rédigées en arabe ont été détruites.

Entretien Aït-Ahmed, leader FFS

"Les Kabyles ne se soumettront pas !"

- Aït-Ahmed : Je suis consterné et révulsé par cette exécution abominable. On a supprimé un homme emblématique, un homme de conviction. On a endeuillé une famille et toute une région. Le meilleur hommage a lui rendre doit être pacifique et non-violent, un hommage digne parce Matoub Lounès était un homme de dignité. Bien sûr, cet assassinat ne pouvait que déboucher sur une réaction populaire très forte parce qu’il représentait quelque chose de très puissant . Il y avait un rapport magico-mystique entre lui et la population. Et pas seulement avec les kabyles. Une sorte d’attachement à l’artiste qui sait trouver les mots pour exprimer les idées, les sentiments d’une population, de toute une jeunesse. Son désespoir, ses frustrations, son courage. Matoub Lounès, lui aussi, n’avait jamais peur. Ni des islamistes, ni du pouvoir. L’avoir exécuté, c’est vouloir atteindre la région et ceux qui l’habitent, en plein cœur.

Je comprend très bien la réaction de la jeunesse. Dégradation sociale, violence, exclusion politique, culturelle...cette région est un véritable baril de poudre et le pouvoir n’a, à l ‘évidence, rien compris aux émeutes d’octobre 88. Quant à l’identité de ses assassins, vous savez la difficulté en Algérie d’identifier les véritables auteurs de la violence. Dimanche, par exemple, à Tazmalt, c’est le maire, chef de la milice, qui a tiré et tué un manifestant. Cette prolifération des seigneurs de la guerre s’ajoute aux activités des groupes para-militaires et crée une situation inextricable. Voilà pourquoi nous avons demandé une comission d’enquête pour mettre fin à l’impunité qui encourage les règlements de compte.

- N-Obs : Les manifestations ont fait déjà trois morts. Pensez-vous que les mouvements de protestation vont continuer ? Au risque d’autres affrontements ?

- Aït-Ahmed : Quand on est dans une situation sans issue.. le désespoir éclate ! Et c’est un miracle que nous ayons réussi à éviter la radicalisation des esprits, à éviter que tout cela ne dégénère vraiment. Nous avons tout de suite pris l’initiative de manifestations résolument pacifiques pour éviter des débordements. Si les manifestations continuent, nous ferons tout ce que nous pourrons pour que cela se passe dans le calme. Mais je salue le courage de ces manifestants, leur révolte, au sens de Camus : ne pas accepter les choses . Car trop, c’est trop ! Et la mort de Matoub Lounès est la goutte qui a fait déborder le vase.

Continuer ? Le devoir des responsables politiques est d’étudier les moyens de rendre visible le refus d’une population d’accepter une normalisation autoritaire des institutions dans ce pays. Sortir dans la rue, c’est le seul moyen de dire son refus de soumission à un régime qui pousse l’Algérie vers le moyen-age . Nous savons que la population est à la fois contre le pouvoir et les islamistes. Il faut rendre sa visibilité à ce refus. Pour le montrer à la communauté internationale .

Bien sûr, nous n’avons pas envie de prendre le risque d’exposer notre population. Mais il y a aussi danger à se taire, à se soumettre. Le risque, c’est les débordements des ultras des deux bords, mais il y aussi danger de silence. Un événement comme la mort de Matoub Lounès vient rappeler au monde qu’il y a des crimes en Algérie. Et quand la comission internationale chargée des droits de l’homme à Genève fait l’impasse totale sur la situation en Algérie, cette « exception » faite à l’Algérie est une façon de traiter sa population comme une sous-humanité.

Oui, il nous faut refuser de se soumettre et tirer la sonnette d’alarme sur le plan international . C’est son soutien qui peut aider au succès d’une lutte non-violente. Et le pouvoir se sent « en danger de paix ». La Kabylie a constitué un noyau fédérateur de paix, le risque est qu’on essaie de briser ce bastion pacifique. Tant que nous sommes là, la kabylie n’explosera pas mais on redoute d’autres opérations à l’image de l’assassinat de Matoub Lounès. L’étape finale de la normalisation est de détruire les forces de contestation dans la société. Et le FFS a toujours été considéré comme un empêcheur de diviser en rond !

- N-Obs : Que doit faire le pouvoir, selon vous, pour dénouer cette crise ?

- Aït-Ahmed : D’abord suspendre et abroger cette loi sur l’arabisation . Comme il doit abroger le Code de la Famille et la loi sur la presse. Sur l’arabisation, c’est une mesure de détente indispensable. De plus, Zéroual pourrait annoncer l’ouverture d’un dialogue avec toutes les forces politiques de la société. Ne nous trompons d’analyse : jusqu’ici, la preuve a été faite que la mise en place des institutions, -élections présidentielles, référendum constitutionnel, etc-, n’allait pas réduire le niveau de violence et créer un climat de stabilité. Ce n’est qu’un processus de normalisation façon pays de l’est, une facade démocratique tournée vers l’extérieur : un leurre.

Il ne s’agit pas d’alternance démocratique, mais d’alternance clanique. La loi sur l’arabisation, les évènements violents prouvent qu’on va dans le sens inverse de la démocratie. Si il n’y a pas de solution politique, l’Algérie va vers le chaos avec la prolifération des armes, des seigneurs de la guerre, de la violence. La communauté internationale a un devoir de solidarité urgente et efficace, elle doit imposer les ONG, la presse et une commission d’enquête.

Nous, nous continuerons à manifester tant qu’il y aura des tensions dans la population. Mais si le pouvoir exprime enfin une volonté de trouver une solution politique, d’ouvrir un dialogue transparent avec toutes les forces de ce pays, je suis prêt à revenir en Algérie pour participer à une grande manifestation, comme en janvier 1992, une manifestation pour un sursaut national, sur le thème de la paix et de la reprise de la transition démocratique.

Reportage en Kabylie

« Nous ne sommes pas des Arabes... » hurlent les manifestants, démenti à l’écho historique à Ben Bella, à son retour en Algérie, en 1962, au lendemain de l’indépendance qui assénait comme une vérité historique : « Nous sommes Arabes, Arabes, Arabes ! » A l’époque, ces jeunes manifestants n’étaient pas encore nés mais, trente six après, envahis par le chagrin et la colère, soulevés par la révolte, ils n’écoutent plus ce responsable d’une association culturelle berbère qui vient les appeler au calme : « Pas de calme ! Nous voulons des armes ! » A Tizi-Ouzou la capitale de la région, mais aussi à Bejaïa, à Sidi-Aïch, Tazmalt, Akbou , des pneus brûlent dans la rue, les vitres sont brisées, des dizaines d’édifices publics, les sièges de partis et le mobilier urbain a été saccagé, détruit, brulé .

Dans les affrontements, trois manifestants ont été tué mais la rue ne cède pas. Les commerçants ont baissé leur rideau de fer en signe de protestation et les habitants , du haut de leur balcon, font passer des sachets de plastique remplis d’eau fraîche aux manifestants debout dans la chaleur écrasante de l’été méditéranéen : la Kabylie est en révolte.

Là-bas, on pleure de rage et de tristesse la mort du chanteur Matoub Lounès, 42 ans, assassiné au bord d’une petite route de montagne, à une petite quinzaine de kilomètres de Tizi-Ouzou, en allant vers Beni Douala, sur le chemin de sa maison natale de Taourirt Moussa, chez lui, chez eux, au cœur de la Kabylie de ces jeunes en colère. Il était 13H 30, Matoub

Lounès roulait à bord de sa Mercédès, sa femme Nadia et ses deux-belles soeurs avec lui. Ce coin de montagne est réputé dangereux, parcouru par une Katibat, une phalange obéissant à Hassan Hattab, un chef du GIA. Ici, à Tibarqouqin, la route est sinueuse, enroulée autour de la montagne kabyle . Soudain, dans un virage en épingle à cheveux, un feu nourri part des deux côtés de la route : une embuscade. Les trois femmes sont blessées. L’une d’elles, Farida, a raconté que les assaillants « cinq hommes ou plus » ont arrêté la voiture, saisis l’arme que portait sur lui Matoub Lounès avant de l’abattre. Puis ils sont repartis, à pied, en criant : « Allah Akhbar ! » (Dieu est grand).

Ce n’est pas le premier chanteur assassiné en Algérie. En spetembre 1994, Cheb Hasni, vedette du raï, avait été exécuté par le GIA à Oran. Six mois plus tard, un célèbre musicien et producteur, « Rachid » avait lui aussi été abattu à Oran. En septembre 1996, « Cheb Aziz », vedette de 28 ans, était retrouvé assassiné à Constantine. Et en aôut denier, Lila Amara, chanteuse kabyle, a été tuée par balles et égorgée avec son mari, près d’Alger. Les Islamistes n’aiment pas la musique, déclarée « illicite » parce qu’elle détourne les croyants du Coran et, dans certaines régions, ils ont réussi à la bannir des lieux publics et des cérémonies de mariage.

Matoub Lounès, poète, chanteur et rebelle, n’aimait ni les islamistes, ni le pouvoir. Il n’avait peur de rien et ses textes le disaient haut et fort, à travers les hauts-parleurs de toutes les radios-cassettes de Kabylie. Les jeunes l’adulaient. Au premier rang des émeutes d’octobre 88, blessé de plusieurs balles au ventre par les gendarmes, il avait survécu par miracle. Six ans plus tard, enlevé et détenu quinze jours par un commando du GIA, il avait été finalement relâché après une extraordinaire mobilisation de la population, les jeunes kabyles menaçant de s’en prendre aux familles des militants islamistes.

D’où vient alors ces cris des manifestants qui dénoncent le « Pouvoir assassin... » ? Pourquoi la famille de Matoub Lounès a-t-elle interdit aux autorités officielles l’accès au village lors des obsèques ? Dans la foule, autour de la tombe, quand des villageois demandent « Qui l’a assassiné ? » à Malika, la sœur de Matoub ; elle répond : « Vous le savez. » Et ajoute : « Il y a sept ministres islamistes au gouvernement . Le pouvoir et les islamistes ne font qu’un ! » La foule approuve et reprend : « Pouvoir assassin ! Vengeance ! » Et quand un hélicoptère de l’armée apparaît dans le ciel , un fusil-mitrailleur surgit de la foule en deuil et tire une rafale en direction de l’appareil. Accompagné d’un grand cri : « la guerre ! » Paradoxe : Matoub Lounès a été abattu par des « terroristes islamistes » et on s’en prend...au pouvoir d’Alger.

Pour le comprendre, il faut remonter loin dans l’histoire de ces montagnes du Djurjura, toutes enneigées l’hiver et brûlantes l’été. Matoub a été enterré entre un cerisier et un figuier, au milieu des oliviers, des amandiers, entre des maisons de pierre aux toits de tuile protégés par les épines des figuiers de barbarie. Ici, les femmes ne portent pas le voile islamique mais le foulard rouge ou blanc des paysannes ; les fenêtres ont des grilles de fer forgées mais les toits sont truffées de paraboles. Ici, nous sommes au pays des « Imazighen » comme ils se nomment eux-mêmes, « les hommes libres » . Peuples et villages « barbares » ont dit les Romains devant ces rebelles menés par leur roi Jugurtha ; « Kbayl », gens des tribus comme les appelleront les colons.

En révolte dès 1871 contre les français ; en rebellion encore en petite kabylie, noyée dans le sang, en 1945 où la répression fait au moins dix mille morts ; en guerre pour l’indépendance dès 1954 où les kabyles fournissent le gros des troupes des premiers insurgés. A la libération, Ben Bella les écarte et ignore leurs aspirations à la reconnaissance de leur langue, de leur culture. Cette fois, c’est l’insurrection armée contre le régime FLN dont l’armée écrase les maquisards kabyles menés par Aït-Ahmed. En 1973, Ahmed Taleb Ibrahimi, ministre de l’Information et de la Culture n’hésite pas à écrire : « Avancer que la population algérienne se compse d’Arabes et de Berbères est historiquement faux. »

Il n’y a donc qu’une seule nation et elle doit-être arabo-islamique. C’est compter sans les vingt à trente pour cent de Berbères, sans leur langue, sans leurs chansons manifestes-politiques, sans cette écriture à l’allure d’équations mathématiques ; paysans et montagnards accrochés à leur culture qui ont donné des écrivains comme Mouloud Mameri et Kateb Yacine ; habitants d’Algérie, qui exigent la reconnaissance du fait Berbère mais ne réclament pas l’indépendance, témoin l’inhumation du corps de leur chanteur idole drapé dans le drapeau algérien. Longue bataille...Quand, le 1O mars 1980, la police interdit une conférence sur la poésie donnée l’écrivain Mouloud Mameri , l’université explose et la rue avec elle .

C’est le « Printemps berbère » : déjà, on lutte contre la politique d’arabisation générale et on revendique « le berbère langue nationale ». Manifestations, grèves, arrestations, la police investit le campus, on parle de trente deux morts et de deux cents blessés. Depuis lors, on manifeste chaque année à la même époque : « Entre 80 et 85, le pouvoir a envoyé 34 fois ses troupes anti-émeutes en kabylie » a dit Meheni Ferhat, autre chanteur célèbre de kabylie. En 1990, le pouvoir concède deux universités et des chaires de langue et de culture berbères ; pour la première fois, on écrit en Tamazight sur le fronton des mairies. Au grand regret des partisans de l’arabo-islamisme qui ne voit là qu’un « complot contre l’unité nationale soutenu par les impérialistes français ».

Il y a sept ans, quand l’Algérie est prise dans la tourmente de l’islamisme armé, la région est forte de deux partis aux ambitions nationales : le FFS (Front des Forces Socialistes) mené par un leader historique, Aït-Ahmed, qui , lors des élections législatives de 1991, emporte la majorité en kabylie et se trouve en ballotage avec le FIS à Alger . Et un autre parti, plus jeune, né avec le « Printemps berbère », le RCD ( Rassemblement pour la Culture et la Démocratie » dirigé par Saïd Sadi. Tous les deux sont d’essence kabyle, démocratiques et laïcs mais l’un prône le dialogue avec toutes les forces politiques du pays, l’autre est résolument opposé à tout contact avec le FIS. Et les deux partis-frêres deviennent ennemis.

En 1996, l’Algérie modifie sa constitution par référendum, le texte reconnaît bien « l’Islam, l’arabité et l’Amazighité » mais il refuse la langue des berbères comme langue nationale. Et l’Etat s’engage à interdire les pratiques « contraires à la morale islamique ». Révulsés, les kabyles voient le pouvoir mener d’une main une guerre à outrance contre les islamistes armés du GIA et, dans le même temps, faire entrer les islamistes « modérés » du Hamas au gouvernement, consacrer un Code de la Famille archaïque et annoncer, pour le 5 juillet prochain, l’application d’une loi...généralisant l’usage de l’Arabe en Algérie.

Entre les nationalistes-arabes au pouvoir et les islamistes tenants de la langue du Coran, les kabyles comprennent qu’il n’y a plus d’espace pour eux dans un pays qui met le cap sur un Arabo-islamisme très conservateur. Quant aux partis démocrates et laïques, ils crient que sept années de violence folle, de guerre civile, de massacres et de souffrances, la militarisation de la société et la mise en place de nouvelles institutions n’ont rien changé à la nature profonde du mal algérien .

Alors, quand, sur une petite route de montagne en plein cœur de la kabylie, des assassins exécutent un chanteur rebelle et provocant qui préparait une parodie en berbère de l’hymne national ; quand les tueurs, fous d’Islam s’en repartent en criant « Allah Akhbar ! », les jeunes de Tizi-Ouzou, de Bejaïa ou d’ailleurs refusent d’écouter les appels au calme de leurs responsables politiques et ils descendent dans la rue, fous de chagrin et de colère, détruisent tout ce qui peut évoquer l ‘arabité en pointant un doigt accusateur contre le pouvoir d’Alger. Et, une fois encore, ils laissent éclater toute leur révolte.

JPMari

2 juillet 1998

Par Jean-Paul Mari

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