ALGERIE 12 juin 1997

Résultats législatives juin 97 Algérie

Algérie : une démocratie en trompe l’oeil.

En Algérie, il existe un moyen quasi infaillible de connaître le résultat des législatives, avant même leur proclamation. Au matin des élections, il suffit de se rendre au Club des Pins, une station balnéaire réservée à la "nomenklatura", à une trentaine de kilomètres d’Alger. Là, debout, face au bleu aveuglant de la méditerranée, les pieds dans le sable chaud et les cheveux au vent, on respire l’odeur forte de la mer, calme et tranquille, comme un scrutin sans surprise. Bien sûr, pour accéder à ce bout d’Algérie épargnée, il faut quitter la grand route, franchir des barrages de gendarmes et de militaires accrochés à leur poste de radio ; passer des miradors, des barrières, un portail, quelques chaînes tendues et des blocs de bétons. Mais derrière cet état de guerre balnéaire, il y a des chalets et des murs blancs, noyés dans les lauriers roses, les palmiers et les eucalyptus. Avec des adolescents bronzés sur les courts de tennis, des femmes sans voile au bord de l’eau et des hommes du régime qui marchent d’un pas tranquille, sans gardes du corps. Un bel espace, ensoleillé, clos et protégé, ghetto de luxe qui détonne avec la misère et la violence des banlieues d’Alger. Beau et pathétique comme un coup de projecteur dans la nuit. Ici, aujourd’hui, pas de tension, pas d’attente fiévreuse. Comme si le pouvoir connaissait déjà les résultats. Le lendemain, le ministre de l’intérieur parle de "grand pas en avant" et "d’étape historique dans la construction de l’édifice institutionnel de l’Algérie.." Sur 380 sièges à la nouvelle assemblée, le RND, nouveau parti du président, en emporte 155, la majorité. En troisième position, le FLN, parti dinosaure revenu dans le giron du pouvoir, enlève 64 sièges. RND et FLN...Le régime conserve la majorité absolue. Entre les deux, avec 69 députés, s’intercale les islamistes conservateurs du MSP, ex-Hamas, flanqué d’un autre mouvement islamiste, concurrent inattendu, Ennahda, doté de 34 représentants. Et puis, relégué loin, très loin derrière, un mouvement démocrate atomisé entre le FFS d’Aït-Ahmed et le RCD de Saïd Saadi qui doivent se contenter de 19 sièges chacun. Et quatre sièges au Parti des Travailleurs dirigée par la charismatique Louisa Hanoune. Votes épars, sans danger pour le régime. D’autant qu’on a distribué 16 sièges à une myriade de candidats indépendants. Dommage. On espérait...Quoi, au fait ? Peut-être l’amorce d’un changement. Dans le résultat des élections, dans la forme, dans la méthode. Après une campagne désespérée, des meetings incantatoires où on parlait de justice sociale, de paix, du dégoût de trop de sang versé ; après ces cris de rage, de révolte, d’espoir, on espérait, au delà du retour au politique, un début de retour au réel. Imaginez un nouveau parti, le RND, crée de toutes pièces par le pouvoir pour servir la cause du président. Crée il y a trois mois à peine, véritable "bébé politique né avec des moustaches" selon l’expression d’un opposant, le voilà élevé au rang d’une institution nationale, présent dans tous les journaux télévisés. Pourtant, à quelques jours du vote, ils n’étaient que quatre cent personnes, fonctionnaires et militants, à la salle de fêtes de Kouba pour suivre sans passion le discours d’Ahmed Ouyahia, premier ministre et tête de liste. Et quand, deux jours plus tard, on réquisitionne pour lui le grand stade de Constantine et tous les bus de la région, on compte deux mille personnes à peine, perdus dans des gradins qui en reçoivent huit à dix mille, à chaque derby de football. Et loin de la tribune officielle posée au milieu du stade, la voix du candidat officiel a bien du mal à se faire entendre, perdue au milieu des cris de joie de centaines de gamins, occupés a se bombarder avec les sachets d’eau minérale distribués à la foule. Il n’empêche ; voilà son parti plébiscité, avec plus de trois millions et demi de voix, par une Algérie apparemment indifférente ! De quoi faire pâlir d’envie le magnat italien Berlusconi et son parti "Forza Italia" dotée d’une machine moderne de communication et qualifié, en son temps, de phénomène électoral. D’autant que le RND du président n’était pas seul à vouloir incarner l’ordre établi. A côté de lui, le FLN, champion de la légitimité révolutionnaire, exhibait ses cicatrices de la guerre d’indépendance. Aujourd’hui encore, pour le petit peuple, le FLN reste synonyme d’appareil d’état. Quand Ouyahia, champion du RND, fait distribuer quelques tenues de football à des jeunes sportifs aux pieds nus et qu’il fait ensuite demander pour qui ils vont voter, un adolescent, les bras chargés de cadeaux, n’hésite pas un instant : "Ne vous inquiétez pas, monsieur...Je vais voter cent pour cent FLN !"...La force de l’habitude. Aux dernières élections législatives en 1991, après trente années d’un pouvoir sans partage et d’une gestion économique catastrophique, le FLN avait laissé les électeurs de marbre et récolté une petite quinzaine de sièges. Aujourd’hui, le voilà crédité de 64 sièges, un million et demi de voix ! Et le pouvoir, le RND nouveau dans une main et le FLN vieillissant dans l’autre, sûr de la gratitude d’une quinzaine de candidats indépendants, dispose de la majorité absolue et retrouve le score du candidat Liamine Zéroual aux élections présidentielles. Sauf que cette fois-ci, les militants chargés de susciter la liesse populaire dans les rues d’Alger après le scrutin, ont sillonné longtemps en vain la capitale, klaxons bloqués et drapeaux au vent, dans une désespérante solitude. Ailleurs, dans les quartiers populaires de Belcourt, Bachjarrah ou dans les ruelles de la Casbah, le jour du scrutin avait des allures de jour de grève. Les électeurs fidèles à l’ex-FIS sont restés chez eux. Les autres ont voté pour le parti du Cheikh Nahnah, ex-Hamas. Lui seul à réussi à séduire une partie des algériens dans ses meetings. Avec un mélange de discours islamiste "modéré", de conservatisme adapté à chacun de ses auditoires, flattant à la fois l’électorat de l’ex-FIS et les citoyens algériens écoeurés par la violence des groupes armés islamistes, le cheikh, Frêre musulman et vieux renard politique, avait toutes les chances de réaliser un score impressionnant. Six ans après ces élections de 1991 et le raz de marée des islamistes du FIS, la machine du Hamas, non violente et docile au pouvoir, avait pour mission de chausser les sandales du parti dissous. Mais le cheikh Nahnah, emporté par sa deuxième place aux élections présidentielles, a fait l’erreur de s’enflammer contre le pouvoir, se moquant du chef de l’Etat, menaçant de "sortir des dossiers" et exigeant la première place au soleil algérien. Résultat : avec plus d’un million de suffrages et 69 sièges, il est certes en deuxième position mais bien loin de son score des présidentielles. A côté de lui, a surgi un autre islamiste, Djaballah, dirigeant du Ennahda, petit parti assagi, qui a renié les accords de Rome ; il obtient 34 sièges et près d’un millions d’électeurs inattendus. De quoi rappeler au Hamas du cheikh Nahnah qu’il aurait tort de croire voler de ses propres ailes. Du coup, le pouvoir a renoué avec la méthode éprouvée du clonage de l’opposition : deux partis islamistes, frères ennemis, valent mieux qu’un. Même procédé à gauche où les "frères ennemis" démocrates se retrouvent, brutalement, au coude à coude. Le FFS d’Aït Ahmed, bête noire du régime et signataire des accords de Rome, a longtemps hésité avant de participer à des élections qualifiées de "surréalistes". L’absence physique du leader charismatique a sans doute pesé sur sa campagne, tout comme sa mise à l’écart systématique par le régime et les discussions provoquées à l’intérieur du parti par la signature, avec le FIS, de l’offre de paix de San Egidio. Il n’empêche : son discours, basé sur la priorité de l’arrêt de la violence, résonne toujours dans une partie de la société algérienne. Avec 19 sièges, le FFS, retrouve son score des législatives de 1991. Et le RCD de Saïd Saadi, opposé à tout dialogue avec les islamistes, auteur d’une campagne énergique et bien organisée, ovationné dans les meetings d’Alger, ne retrouve que la moitié de son score des présidentielles. Comme si on avait décidé là aussi, de couper l’élan des démocrates. Et de les réduire à leur origine Kabyle. Mais comment analyser le vote des Algériens, scruter l’effet de plus cinq années de guerre, percevoir leurs aspirations en disséquant un vote que tout le monde dénonce avec force. Les plus sages, observateurs internationaux de l’ONU, mettent en cause les bureaux de vote "spéciaux", réservés aux militaires et aux corps constitués, qui "ne fournissaient pas suffisamment de garanties de neutralité et de transparence". Ou, pire encore, les bureaux de vote "itinérants", réservés à l’origine aux nomades, étendus "exceptionnellement" à ...cinq mille bureaux sur trente cinq mille. Le rapport final note : "Bien que les observateurs aient pu circuler sans se sentir menaces, plusieurs ont éprouvé des difficultés à exercer leurs fonctions pour évaluer de façon objective ces élection." En clair, on a parfois refusé l’accès des bureaux au moment du dépouillement. Avant même la clôture du scrutin, les partis ne cachaient pas leur colère. Bureaux itinérants, dépouillement à huis-clos, observateurs des partis exclus ou menacés, résultats locaux brutalement renversés en l’espace de deux heures... "On a assisté à des dépassements (irrégularités) nombreux, répétés et volontaires" denoncé Saïd Saadi pour le RCD. En privé, il confie : "la fraude a toujours été massive en Algérie. Mais cette fois-ci, la méthode est étonnante : brouillonne, chaotique et parfois, brutale." Côté islamistes, le Cheikh Nahnah, pour le Hamas, laisse éclater sa colère : "Ceux qui ont commis ce crime (électoral) sont aussi coupables que ceux qui égorgent des innocents !" Au FFS, déjà sans illusions pendant la campagne, on hausse les épaules : " Force est de constater que ce scrutin n’a été ni libre, ni transparent, ni honnête. Une fois de plus, la fraude est massive." On espérait...Quoi, au fait ? Peut-être que la démocratie ne soit pas incarnée par un simple appareil démocratique. Après avoir verrouillé la constitution et réduit l’assemblée à un simple rôle de tribune, on voulait croire que le pluralisme parlementaire allait faire ses premiers pas en Algérie. En réalité, le pouvoir avait décider de faire oublier l’annulation du deuxième tour des élections de 1991 ; de créer un nouveau parti du pouvoir, le RND, neuf et donc plus présentable que le vieux FLN ; de remplacer pièce par pièce le FIS dissous par un autre mouvement islamiste, le HAMAS et de réduire à la portion congrue les partis démocratiques, hostiles à une conception arabo-islamique de la future Algérie. "Le résultat est un joli travail de laboratoire" ironise un opposant. Cinq ans de violence et trois élections plus tard, le pouvoir peut se prévaloir aux yeux du monde, -n’est-ce pas là l’essentiel-, d’un appareil d’Etat élu, donc légitime et redevenu présentable. Imparable : " Que peut-on faire ? " demande un intellectuel algérien, désabusé, " Déposer des recours devant le conseil constitutionnel ? Il est contrôlé par le pouvoir ! En appeler à la communauté internationale ? Personne ne bougera le petit doigt. Tout le monde s’en fout !" Pour le reste, il suffira encore d’une petite élection communale, d’une réduction des visas aux observateurs étrangers, d’une répression soutenue contre des maquis affaiblis mais chroniques, d’une assemblée et d’une presse verrouillée pour faire retomber pour longtemps une lourde chape de silence sur le problème de l’Algérie.

Jean-Paul Mari

Encadré : L’information sous escorte.

Dès son arrivée à l’aéroport d’Alger, le journaliste étranger est pris en charge par les autorités. Conduit sous bonne escorte vers le seul hôtel autorisé, " L’Aurassi", bunker de luxe sur les hauteurs de la capitale, il n’a plus le droit d’en sortir sans une voiture de policiers en civil qui se fraye un chemin à toute allure et à grands coups de klaxons dans les embouteillages d’Alger. Impossible dans ces conditions de rencontrer un opposant sans attirer l’attention sur lui. Impossible de prendre le pouls de la rue. Même si beaucoup d’Algériens, courageux, refusent ce silence obligé. A la Maison de la Presse, un membre de l’escorte n’hésite pas à interrompre une discussion avec des journalistes locaux : " Viens ici. De quoi parlez-vous avec le Français ?". Qu’une déflagration résonne dans tout Alger et il faut soudain près d’une heure avant de pouvoir réunir l’escorte et se rendre sur place...Le temps d’enlever les morts et de nettoyer les gravats. Sur place, les témoins se figent, subitement muets, à la vue des accompagnateurs. Du coup, les reportages télé, se résument souvent à des micro-trottoirs vides de sens : - "Qu’est-ce que vous pensez des élections ?" - "Heu...C’est pour l’Algérie..Inch Allah !" Quant aux "reportages" dans la plaine de la Mitidja, dévastée par les attentats et les massacres, ils se font à toute allure, encadrés par des voitures de gendarmes, nerveux, le doigt sur la gâchette. Pour le reste, les journalistes en sont réduit à la couverture des meetings électoraux et des conférences de presse officielles. Ou doivent se livrer à d’incroyables contorsions pour tromper une "protection" qui est d’abord une surveillance rapprochée. Téléphones sur écoute, censure locale, escorte obligatoire, espionnite...Plus personne en Algérie ne peut prétendre faire de l’information. D’autant qu’en dehors des élections, les visas de presse, sont distribués au compte-goutte. Ou tout simplement refusés.

12 juin 1997

Par Jean-Paul Mari

plusPhotos

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


ALGERIE