Il s’appelait Damien Boiteux. Lieutenant Damien Boiteux, pilote de SA342 Gazelle. Il est décédé hier soir en opération au Mali sous un tir d’arme légère et est la première victime française d’une intervention armée que soutient le pays, nos alliés, les organisations internationales et l’écrasante majorité de la population africaine. Il avait choisi la voie des armes, ses risques et ses honneurs, et nous saluons tous sa mémoire.

Pourquoi en parler ici ? Il y a au moins trois raison pour citer ce pilote.

Des outils que nous comprenons La première est que l’ALAT (Aviation Légère de l’Armée de Terre), dont le 4eme Régiment d’Hélicoptères des Forces Spéciales, dans lequel officiait le Lieutenant Boiteux, fait parti, est la composante de nos forces armée restée la plus proche de notre type de pilotage. Il faut avoir échangé avec les pilotes de PC6, de Gazelle ou autres AS532 Cougar pour comprendre que leur passion croise la notre avec autant de force que leurs frères d’arme de l’Armée de l’Air mais qu’en plus leurs matériels, en majorité, sont restés très proches des notre. Trop même peut être. Le courage qu’il faut avoir pour aller au feu rapproché avec pour seule protection une bulle de plexiglas doit se comparer à la technicité qu’il faut déployer pour maitriser toutes les finesses des systèmes complexes du Rafale. Bien sûr, ceux qui voleront prochainement sur EC665 Tigre HAD dans les mêmes conditions auront des chances de survie (et des capacités d’intervention) bien améliorées, mais en attendant, la France est le seul pays aux forces armées significatives à envoyer en première ligne des machines de 40 ans sous motorisées dont l’armement (canon fixe de 20mm) implique une trajectoire rectiligne vis-à-vis de l’objectif et à sa proximité, et dont le pilote ne bénéficie d’aucun blindage, même contre des armes légères. Que les retards dans la mise en œuvre du Tigre viennent de changements constants des spécifications, de délais des industriels ou de décalages budgétaires, au bout du compte c’est un pilote qui meurt et une mission qui n’est pas remplie.

Des missions, donc des moyens Et c’est la deuxième raison pour parler de cette perte dans nos colonnes. J’ai largement souligné dans le passé combien l’Armée nous avait aidé dans notre histoire. Parfois de manière intéressée (le recrutement, la formation, la mise en place d’infrastructures communes dans le passé), le plus souvent par pure passion partagée. A nous de faire savoir, dans un débat démocratique ouvert, que nous tenons à ce que les jeunes que nous faisons rêver par nos activités, que nous attirons vers les carrières les plus pointues, bénéficient d’un traitement à la hauteur de leur engagement. Notre responsabilité n’est pas seulement d’attirer vers le vol comme nous le faisons si bien, tous les yeux adolescents tournés vers le ciel. Il est aussi de nous assurer que devenus professionnels, civils ou militaires, l’état leur assure les infrastructures et le matériel qui leur permettent d’accomplir leur mission (transporter des passagers dans des appareils correctement certifiés et maintenus, ou intervenir en notre nom dans des pays lointains face à tout type de menace) avec une sécurité comparable à leurs camarades étrangers. Nous sommes citoyens et avons le droit, et le devoir, de le dire à nos responsables politiques.

Un futur des armes qui utilisera davantage les outils de l’aviation civile L’évolution des types d’opérations militaires de ces dernières années, illustre que les forces du futur pourraient bien retrouver, en se modernisant, des outils plus proches de notre culture d’aviation générale. Si les appareils de première ligne, aptes à délivrer (et recevoir) le feu, doivent sans cesse évoluer pour une meilleure efficacité et une meilleure protection, les budgets n’existent plus pour des avions spécialisés dans des fonctions de support.

Il faudra trouver les vecteurs aériens, et les types d’organisation, les plus banalisés possibles, pour assurer l’essentiel des missions « annexes » à un coût acceptable.

Une fois décidé, par exemple, le rôle exact des drones, en fonction d’un coût d’infrastructure énorme et d’une dépendance accrue de l’étranger dés que l’on sort d’un rôle purement d’observation tactique, il est clair que les fonctions d’observation, de surveillance et de renseignement, de transport léger, voire de sauvetage en mer devront dépendre de moyens assez proches des outils de l’aviation générale ou commerciale. La Douane française en donne un bon exemple avec l’achat de Beech 350 suréquipés pour contrôler les mers, et les pays étrangers adorent le Diamond DA42 MPP, plateforme à très faible coût pour surveiller de vastes territoires. Nos outils se rapprochent donc, ainsi que leur mode de gestion. De nombreuses forces étrangères sous traitent à des structures civiles les missions non exposées au feu, et les appareils militaires, et leur maintenance, sont maintenant certifiés par l’EASA.

Alerter Le monde des aéroclubs a deux rôles. Il est une structure d’accueil pour des milliers de pratiquants de loisir qui ne demandent rien d’autres que de jouir du droit, que l’on espère inaliénable, de profiter d’un ciel qui est à tout le monde. Il est aussi le tremplin de centaines de jeunes se destinant à une carrière aéronautique et dont certains iront servir leur pays, dans des actions que l’on peut approuver ou pas, mais toujours en notre nom collectif.

Il n’est peut être pas inutile, en montant dans un DR400, de se rappeler que nous avons partagé les mêmes sièges.

Je ne peux dire si la disparition du Lieutenant Boiteux a servi la France autant qu’il pouvait l’espérer, mais je suis sûr qu’elle pourrait servir ses frères d’arme en attirant l’attention sur l’urgence, malgré le climat de restriction budgétaire, de donner à ceux qui exposent leur vie pour nous, les ailes modernes, sûres et efficaces qu’ils méritent à travers des budgets correspondant aux missions demandées.

Pierre Duval