ARMENIE janvier 1989

300 000 morts dans le tremblement de terre à Iérevan et Spitak

Arménie : La longue marche

La voix du prédicateur résonne, terrible et forte, sous la coupole octogonale de l’église d’Etchmiadzine, le Vatican de toute l’Arménie. "Le désespoir et l’arménité sont deux choses contradictoires. Il ne faut pas que nos ennemis puissent crier : "Bien fait pour vous !" Il faut leur montrer qu’on se relève. Restez forts. Restez debout !" Droit et massif devant l’autel, le patriarche montre la croix d’une main et serre dans l’autre une crosse en or frappée d’un aigle. La pyramide de voile noir qui enchasse son visage lui donne l’allure sombre des moines du Moyen-âge. Il ne parle pas, il tonne. "Je suis allé voir LeninaKan, notre ville détruite. C’est une grande blessure.Mais il ne faut pas en partir. Faites de Leninakan un lieu saint. Ne quittez pas la terre d’Arménie, ne venez pas rejoindre la diaspora. Croyez-vous qu’il y ait plus de miel et de pain dans les autres pays ?" Karekine II, catholicos d’Antelias au Liban, est venu jusqu’ici exhorter ses frères , au nom de Dieu, de l’Arménie et de sa diaspora. Devant lui, la foule des fidèles écoute et se tait. Ce sont des hommes rudes, pétris par la glace de l’hiver et le vent des hauts plateaux, des hommes forts et têtus, durs à la souffrance, élevés dans l’austérité et le silence. Mais il y a eu les massacres en Azerbaidjan, la fièvre nationaliste arménienne brisée par les tanks russes à Erevan et maintenant cette terre qui tremble sous eux. "Nous n’avons qu’une seule terre, gronde Karekine II. Il faut l’agripper avec notre main, notre coeur. Sans elle nous sommes perdus. Je vous en conjure : gardez notre terre d’Arménie." La voix s’est tue. Une autre s’élève, pure, limpide et fragile. La plus grande cantatrice d’Erevan chante dans l’église d’Etchmiadzine. Alors les hommes pleurent, tous, serrés les uns contre les autres, sans retenue et sans honte. Ils ne versent pas de larmes sur leur sort, le deuil de leurs proches ou leur maison détruite. Ce dimanche-là, les hommes d’Arménie pleurent sur le destin de leur peuple. "Un an, un siècle de malheur. Toute cette noirceur, toute cette merde... Pourquoi ? souffle un chirurgien français d’origine arménienne. Est-ce qu’on est un peuple maudit ? Etrange destin des Arméniens. Ils ont la mémoire du génocide historique, ont connu l’exode et la dispersion et rêvent du même pays mythique qui bousculerait l’histoire et ses frontières. Ils sont trois millions ici, un million et demi dans le reste de l’Union soviétique, 650 000 aux Etats-Unis, 500 000 au Moyen Orient et 300 000 en France. Leur diaspora parle une même langue. Il suffit d’écouter trois médecins d’Erevan, de Damas et de Paris, se parler et se comprendre, d’emblée. Il suffit de voir cette jeune Lyonnaise de 26 ans, arrivée à Leninakan, dire : "Je me sens chez moi ici", et les vieilles femmes l’embrasser, comme si elle était une petite fille partie faire un tour dans le monde avant de revenir à la maison. De pogrom en tremblement de terre, ils accumulent les tragédies et pourtant elles les rassemblent, obstinés, accrochés à leur survie. Comme s’ils étaient en train de se judaiser. La force du séisme n’a pas seulement tué entre 50 et 100 000 personnes, écrasé deux grandes villes, 80 villages et volé en plein hiver le toit d’un demi-million d’hommes, de femmes, de vieillards et d’enfants. L’onde de choc a été encore plus puissante et plus destructrice. Elle a conforté ceux qui croient qu’une messe en Arménie ne peut être qu’un Requiem et qu’une catastrophe, ici, ne sera jamais naturelle. Ele a réussi à déchirer la conscience collective et à mettre à nu la vieille peur, celle de l’extermination, et l’obsession de la survie. Il suffit de rouler vers Spitak et Leninakan pour voir avec quel acharnement ils creusent des montagnes de décombres à la recherche des corps. Les regarder exulter de joie et de douleur mêlées quand ils parviennent à en arracher le cadavre d’un proche. Il suffit de voir quelle fièvre les gagne quand la rumeur - folle - parle d’évacuation, d’exode forcé, de parents séparés et d’orphelins adoptés loin d’Arménie par des familles étrangères. Alors ils tremblent de panique et d’indignation, vous agrippent par le bras et vous racontent le génocide des Arméniens par les Turcs, les deux millions de morts, les familles éclatées et jetées sur les routes de la diaspora, les générations d’orphelins et surtout les corps sans sépulture, abandonnés sous les ruines ou au bord du chemin, les morts sans mémoire... C’était en 1915, il y a 73 ans. Pour eux c’était hier. Même au coeur des vallées les plus perdues, rien n’y fait. Il ne reste plus grand chose du village de Nalbande. Tout est gris, en morceaux, éclaté. Les survivants cherchent des bouteilles vides et un peu de nourriture pour les déposer autour des tombes. Par tradition. Ici, on vit avec les morts, on leur rend visite pour boire et manger avec eux. La terre noire vous colle aux semelles, les pierres tombales sont penchées et une veille femme à genoux plante ses doigts tout droit dans la boue. On tente de la relever avec brutalité, entre émotion et pudeur. La paysanne résiste, s’accroche comme si elle cherchait à comprendre cette terre qui s’est ouverte sous leurs pieds, cette terre qui les a trahis. Sur le chemin, un grand portail est resté intact, ses battants fermés par un cadenas. Personne n’a cherché à l’ouvrir, tout autour, le mur d’enceinte est rasé. Seul le portail est resté debout. Au pied de la colline,la maternelle n’a pas été touchée, elle était vide. Le reste de l’école s’est effondré sur 800 enfants. Sur le sol, traine encore un écorché d’anatomie, une équerre, un compas et un cartable jaune. Au stylo, un élève y a gravé "Adidas" en lettres majuscules, le rêve occidental d’un gamin de l’Est. Un homme de 50 ans veille sur les ruines, il a perdu là un garçon et une fille. Et que dit-il ? "J’ai mis dix ans pour construire ma maison. Et je reconstruirai. Ici, toutes les pierres sont mes amies. Et je ne veux pas que les "Turcs" prennent ma place." Les Turcs ? Ils sont pourtant loin là-bas, de l’autre côté de la grande frontière. L’Armenie d’antan a longtemps vécu à cheval entre l’empire des tzars et l’empire ottoman. Jusqu’a la première guerre mondiale, la déportation de la population par les turcs et la proclamation en 1918 de l’arménie indépendante reconnue par le traité de Sèvres. Quelques lignes sur un papier pour un pays éphémère. En 1920, quand les turcs reviennent,l’Arménie, doit troquer son indépendance contre la protection du géant de l’Est : elle devient une république d’URSS. La peur aujourd’hui ? Elle se lit sur une carte plus vaste, plus complexe. En bas, de la Mer Noire à la Mer Caspienne, la Turquie et l’Iran bordent l’Empire soviétique. Au-dessus, à l’Ouest, la République arménienne, à bout touchant de celle d’Azerbaïdjan, une République de six millions d’Azeris, Musulmans et Chiites, mais Soviétiques. Qu’importe ! Pour les Arméniens, les Azeris restent ceux qui s’inclinent dans les mosquées et maudissent les églises, ceux qui ont toujours parlé la même langue qu’à Ankara, ceux qui les persécutent. En Arménie, les Azeris restent "les Turcs". L’histoire et la volonté de Moscou les ont pourtant forcés à se mélanger.Quelques milliers d’Azeris en Arménie, cinq cent mille Arméniens en Azerbaïdjan avec, entre les deux républiques, l’enclave du Haut Karabakh, peuplée à 80% d’Arméniens mais rattachée par Staline à la République d’Azerbaïdjan... Trois quarts de siècle de coexistence et de silence. C’est fini. Aujourd’hui les Azeris d’Arménie bouclent leurs valises et 170 000 Arméniens fuient les "Turcs". Le réveil nationaliste, quelques pogroms et un tremblement de terre ont fait ressurgir les vieilles haines. L’amitié forcée entre les peuples a vécu. Qui oubliera jamais les massacres de Soumgaït ? C’était il y a près d’un an, le 27 février 1988, au bord de la Mer Caspienne, à côté de Bakou, la capitale d’Azerbaïdjan : "Un samedi, un jour de noce pour la famille, on mariait ma nièce..." raconte Larissa Grigorian, ancienne institutrice d’une école maternelle de Soumgaït. Elle a 35 ans, de grands cernes sombres sous les yeux et un coeur désormais malade qui la force à garder le lit. Mais elle n’a rien oublié. D’abord la fête dans ce petit restaurant au bord de l’eau, le retour du cortège des noceurs un peu ivres, en fin d’après-midi , vers Soumgaït, et puis cette étrange atmosphère à l’approche du centre ville. Les rues vides, inquiétantes, puis les premières vitrines brisées, les magasins pillés et ces groupes d’Azeris armés de pierres, de gourdins et de barres de fer qui courent la ville à la recherche des Arméniens. "Les Turcs pénétraient dans les maisons de nos quartiers, avec des listes de noms à la main. Ils arrêtaient les voitures privées, vérifiaient les papiers de conducteurs, retournaient les voitures des Arméniens, les arrosaient d’essence et les incendiaient. Dans les cafés, on forçait nos filles à danser à la manière arabe." La nuit de Soumgaït brûle et la police reste invisible. Larissa s’enferme chez elle. "Le lendemain matin, je suis sortie chercher du pain et j’ai vu les dégâts." Deux policiers sont en faction. "Camarades miliciens, pourquoi ne faites-vous pas régner l’ordre ?" - "C’est pas ton affaire. Laisse tomber et rentre chez toi. Vous n’aviez pas à demander le retour du Haut Karabach !" Larissa ne comprend pas. Née à Soumgaït, elle a souvent entendu les Azeris la traiter de sale Arménienne. Cela n’allait jamais plus loin et elle n’y faisait pas attention. Mais ce dimanche 28 février, du 3ème étage de son appartement, place Lénine, elle peut voir des milliers d’Azeris se masser, armés , prêts à continuer le pogrom. Un homme tient un haut parleur : "Il disait : "Tuez tous les Arméniens. Ne détruisez pas la ville car nous vivons ici. Ne brûlez et ne tuez que dans les maisons arméniennes." Il était à trente mètres de moi, je le connaissais, c’était Muslim Zade... le premier secrétaire du Parti. J’ai compris qu’il n’y avait plus d’ordre, plus d’autorité. Tout pouvait arriver." La suite va lui donner raison.Les réfugiés parlent d’atrocités, du viol de vieilles femmes et d’enfants et de cadavres brulés dans la rue. "Ils sont entrés chez ma collègue de travail, Ira Babayan. Elle a 32 ans et sa mère près de soixante. Ils les ont violées toutes les deux jusqu’à ce qu’elles s’évanouissent et sont partis en pillant l’appartement. Et cet ami de mon frère, Micha, 48 ans..."Elle passe son doigt sur la gorge. "Ils ont violé sa fille devant lui puis ils l’ont égorgé." Larissa a voulu fuir. Avec son mari, ils sont allés dans la cuisine prendre des ciseaux, des couteaux et des tournevis et sont descendus dans la rue arrêter un véhicule. Les conducteurs leur claquaient la porte au nez. Enfin, pris de pitié, un Azeri ouvre sa voiture et met son doigt sur la bouche. "Surtout ne dites pas qui vous êtes. Ne parlez pas." Toute la famille passera la nuit barricadée chez des parents dans un immeuble de banlieue, "Prêts à se jeter du 4ème étages avec nos enfants si les Turcs nous attaquaient." Essouflée, la main sur la poitrine, Larissa s’interrompt. Un homme en noir, pâle et barbu, s’asseoit au pied de son lit. Suren Grigorian, 39 ans, ancien chauffeur du directeur d’une usine de textile à Soumgaït, était le voisin de Larissa. "Le 28 février au soir, vers 19 h, 150 personnes ont attaqué mon immeuble avec des pics et des haches..." Au rez de chaussée, habitent deux frères, Alik et Valerik Ovanessian. "Les Turcs ont arraché la porte de l’immeuble. Alik a voulu s’enfuir, il l’ont tué dans la cour d’un coup de hache dans la nuque. Le deuxième frère, Valerik, a couru vers l’autre sortie ; quelqu’un lui a fait un croche-pied puis ils se sont acharnés sur lui à coups de pic." Valerik Ovanessian est laissé pour mort, une femme russe veut l’aider, un Azeri l’arrête. "Si tu le touches, on te tue." L’Arménien remue encore. On l’achève en lui écrasant la poitrine avec une grosse pierre. "Ils sont restés là, tous les deux, couchés à 25 mètres l’un de l’autre. J’ai téléphoné à la milice, "Comment ? vous êtes encore vivant ?" a répondu quelqu’un, et il a raccroché." Les cadavres sont restés là toute la nuit. "Deux Russes en costume et cravate sont venus avec quatre soldats, ils ont pris des photos et ils sont repartis. Plus tard, quelqu’un est venu changer les vitres brisées de la façade, pas celle de la cour intérieure." Suren Grigorian passera la journée chez lui derrière sa porte, une hache à la main. Mais les "Turcs" ne reviendront plus. Au soir du 28, l’Armée rouge a investi la ville. "Le 5 mars, quand je suis allé chercher les corps à la morgue de Soumgaït, il y en avait une cinquantaine entassés dans une première salle,affirme Suren Grigorian. Et presqu’autant de cadavres dans une autre salle." Après les évènements, la presse soviétique a parlé des posters de Khomeiny en tête des manifestations, Moscou a envoyé 220 enquêteurs sur place, 7000 personnes ont été interrogées et 430 condamnés à des peines de prison, 213 membres du Parti dont 130 dirigeants ont été sanctionnés et 13 d’entre eux limogés. Aujourd’hui, il ne reste plus que 700 vieillards sur les 18 000 Arméniens qui vivaient à Soumgaït. Les trains et les avions pour Erevan étaient combles, les dernières places s’arrachaient vingt fois leur prix au marché noir. Larissa a dû faire un long crochet vers la frontière russe au nord, avant de gagner l’Arménie. "Les fonctionnaires azeris sont venu nous dire que tout était calme et qu’on pouvait revenir. Comment voulez-vous qu’on les croie ?" Fin novembre, les affrontements reprennent. A Bakou, 150 000 Azeris proclament que le Haut Karabach leur appartient et demandent le départ des Arméniens. A Kirovabad, la foule attaque les militaires à coups de coktails molotov, tue trois soldats soviétiques et brule des autobus et le siège du Parti. Et quand, onze mois après Soumgaït, le séisme crucifie l’Arménie, des manifestations de joie éclatent dans les rues de Bakou et les Azeris envoient à Erevan des télégrammes de "félicitations pour le tremblement de terre." La tragédie n’a pas lézardé le mur de la haine. "Il n’y a rien à faire. Ils nous insultaient bien avant notre naissance. On ne pourra jamais fraterniser avec eux," dit un homme sur le quai de la gare d’Erevan, au milieu des exilés. Lui n’est pas un réfugié comme les autres. Il n’a pas peur, il se cache. Il n’a pas fui pour échapper aux Turcs mais à la police soviétique. Il vient d’un village près de Stepanakert, au coeur du Haut Karabach. Après Soumgaït, les cent jeunes gens de sa région ont formé un "comité d’autodéfense". Ils ont pris des torches, des bidons d’essence et des grenades et sont allés vers les maisons des Azeris. "On faisait sortir les familles et on brûlait tout, sans leur laisser le temps d’emporter autre chose que quelques vêtements. Celà a duré toute une journée et toute une nuit." Dès les premières arrestations, il est parti à pied et a marché 120 kilomètres vers le Sud. Il est passé dans un village musulman peindre des croix sur les tombes "turques". Et il a continué son chemin. "Tous les villages de ma région ont formé des groupes d’autodéfense. Ils peuvent arrêter nos dirigeants et envoyer leurs tanks à Erevan, cela ne s’arrêtera plus jusqu’à ce que le Haut Karabakh soit rattaché à l’Arménie, ou à la rigueur placé sous le contrôle direct de Moscou", a dit le jeune Arménien. Et il a regagné la clandestinité de la foule. Larissa, la jeune institutrice de Soumgaït, au coeur fatigué, ne s’est jamais rebellée. Elle avait même commencé à oublier. Un comité d’entraide arménien l’avait bien accueillie, il lui avait donné de l’argent, trouvé un travail et un bel appartement de quatre pièces. A Leninakan. "On était heureux là-bas. Il n’y avait pas d’usines, l’air était plus froid mais plus pur. J’habitais le quartier des roses." Le 7 décembre dernier, quand elle a entendu "ce drôle de vent sous la terre", elle a pris son enfant dans les bras, regardé par la fenêtre et n’a pas compris pourquoi l’immeuble de neuf étages en face s’effondrait d’un seul bloc. "J’ai voulu sortir, mais il n’y avait plus de cage d’escalier. Elle s’était écroulée sous les pieds de mon voisin, un ancien réfugié lui aussi. Il est mort, comme beaucoup de mes amis". Alors elle restée debout, sur le seuil de sa porte, au sixième étage, face à l’abîme, et elle a crié : "A l’aide." Dans l’église d’Etchmiadzine, la voix de la cantatrice s’est tue, la foule s’est retirée et le chirurgien français arménien, homme posé et rationnel, n’a pu s’empêcher de répéter : "Un an, un siècle de malheur. Mais qu’est-ce qu’on a fait à Dieu ?"

Jean-Paul Mari

janvier 1989

Par Jean-Paul Mari

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