FRANCE , GRECE

Un roman de Léonard Vincent

Athénes ne donne rien.

Nuit et jour, un homme marche dans les rues d’Athènes.

Il s’appelle Max, il est français, il est venu ici pour se faire oublier : en Grèce, l’effondrement est déjà une histoire ancienne. Athènes a été sacrifiée, mais sa lumière demeure. Aujourd’hui, les Grecs élisent leurs députés. Dans les rues de Kypselis et du Pirée, Max écoute leurs conversations et les chansons qui font toujours vibrer leur cœur. Il se frotte à leur orgueil, à leurs rêveries, leur peur et leur soif de liberté. Seule la palpitation des choses le guide. Il se lie d’amitié avec l’anarchiste Nikos, qui n’aime pas parler de politique, il apprivoise Antigone, une femme à la bouche de louve, et il tente d’aider Filmon l’Africain, qui a fui l’Erythrée et doit fuir à nouveau.

L’errance lui colle à la peau. Mais les dés ne sont pas encore jetés.

ATHÈNES NE DONNE RIEN

PREMIER CHAPITRE

Fantômes, portiques, palmiers, arcades, poubelles et motos — c’est là. Sur l’esplanade de la place Syntagma, le vieil homme s’est arrêté au milieu des passants. Max le regarde depuis un moment, assis sur un banc dans le soleil blême. L’homme semble hors du monde, un pas à l’écart. Il a manifestement pris soin de peigner ses cheveux blancs et de revêtir son costume bleu marine, des souliers propres et une cravate, nouée à l’ancienne. Il se place à l’ombre de l’un des grands cyprès de l’esplanade. Ses quelques pas de côté paraissent bien étranges pour un monsieur âgé. Cette désuète élégance de danseuse est hors de propos un matin de semaine, à l’heure de pointe. Il extrait de sa veste un morceau de papier blanc plié en quatre et laisse retomber son bras gauche, la feuille dans la main.

Autour de lui, les gens se croisent indifféremment sur la grande place, au pied du long immeuble à trois étages abritant le Parlement. On dirait qu’il parle mais personne n’entend rien. Posément, l’homme empoigne alors un petit revolver qu’il cachait dans sa poche, place le canon sur sa tempe et se fait exploser le côté droit du crâne. Son corps est aussitôt démantibulé un peu grotesquement dans ses éclaboussures, propageant la sidération dans la foule. C’est ainsi que meurt le vieux Dimitris.

Éblouissement, stupeur, cris de femmes, Max se lève. Les yeux grands ouverts, il est étourdi par le chaos qui envahit la place, automobiles, bus, piétons, sirènes. Trois ou quatre fois revient dans son esprit l’image du vieux bonhomme, là-bas, sous l’arbre, à une dizaine de mètres de lui. Le costume, les souliers, la feuille de papier, le pistolet, le tir, le sang, les morceaux d’os. Il ne bouge plus. Ilse convainc d’avoir vu cela, l’épouvante toute simple. La cravate proprement nouée, les lacets bien faits, la chemise impeccable, la main qui s’élève jusqu’à la tempe et appuie sur la détente. Le corps mort qui s’effondre sur un côté, le sang rouge qui se répand, la simplicité, une pure et redoutable simplicité. Son regard revient sur la banalité du monde, les gestes convenus des porteurs d’uniforme, les petites terreurs de chacun, la solitude de tous. Il cherche à savoir quoi faire, en détresse et incapable de revenir à lui-même, disparu avec le vieux pharmacien, c’est fini.

Des policiers isolent le cadavre. Max recule machinalement de quelques pas. Il prend ses distances. Une femme a posé sa main sur sa bouche, immobile. Un homme passe, les mains jointes. Des garçons cherchent à regarder derrière la rangée de secouristes. On ne voit que les chaussures cirées du défunt et leurs semelles un peu usées, grises, grêlées de petits cailloux. Cette couche de poussière, le vieux Dimitris l’a ramassée lorsqu’il était encore vivant et que son corps tiède trottinait jusqu’à la mort, une arme dans la poche.

Le cordon de police s’est mis en place. Des gyrophares silencieux protègent la scène. La grande marée urbaine a repris son mouvement, place Syntagma, au centre d’Athènes. Autour de Max, les gens passent et repassent, une nuée de petites crises personnelles. Contrairement à Dimitris, ils ne se sont pas encore tués. Pourtant, leur intimité aussi est tourmentée. Ils trimballent silencieusement leurs dettes, mais également celles des autres, des leurs, de la nation. Dans ce centre-ville affairé, les citoyens circulent sans rien dire entre les immeubles tatoués de graffitis. Chacun dissimule un licenciement humiliant, un petit frère qui pleurniche, un salaire divisé par deux, une maison familiale captée par la banque.

Ils ont tout un tas d’ennemis, mais ne laissent rien paraître. En apparence, des hommes triment, un téléphone dans une main et un jus d’orange dans l’autre. Des filles aux longues jambes arpentent les boulevards l’après-midi, masquées par de grandes lunettes de soleil et les bras encombrés de dossiers. Eux ont un emploi, un salaire, une place. Mais ils résistent à la tentation de voir que le diable ricane sur leur épaule. Ils ne remarquent pas ceux qui ont été stoppés en chemin. Max et les autres, eux, ne sont plus que des coquilles vides à la recherche d’un peu de nourriture, déchus de leur petit paradis de rien du tout.

Or Athènes ne donne rien. Elle se laisse arpenter, elle tolère le promeneur, elle lui offre quelques terribles regards, comme une vieille lionne couchée sur le flanc, une magicienne maternelle et souveraine. Sa grande tête parfois, au bout d’une rue, accorde aux passants un toisement de Médée, sous sa couronne d’acropole. Barrée de boulevards immenses, striée de câbles de trolleys, hérissée d’antennes de télévision, la voici étendue dans la plaine venteuse de l’Attique, mer de terrasses blanches, cavalcade d’immeubles jusque sur les flancs de montagnes pelées, femelle en sueur, anarchiste, brûlante mégapole de crève-la-faim mélancoliques et de chauffeurs de taxi acariâtres.

Dans les tavernes, les tables sont encombrées d’assiettes barbouillées de tomates, de bouteilles embuées, de paniers pleins de quignons, d’oignons rouges et de papiers gras. Café bouilli, viande morte, huiles et rôtissoires dominent dans les bas-fonds. Pins, aloès, poussière rouge et herbes sèches embaument les collines. Athènes se parfume au gasoil et au jasmin.

Et voici Max, boulevard du 3-Septembre, montée Akadimias, rue Athinas, avenue Syngrou, traversant la ville, stupéfait. Il est maintenant debout sur un coin de trottoir. D’un geste banal, il jette son téléphone portable dans une poubelle. L’appareil tombe dans un bruit de gong, suivi aussitôt par sa carte de crédit qui ne vaut plus grand-chose de toute manière, un papillon mort. Il se dit qu’il doit tout abandonner. Depuis qu’il a quitté Paris, une série de suicides inexpliqués apparaissent dans les colonnes des journaux. Des hommes de la quarantaine se jettent des toits des immeubles, l’après-midi. Le premier, un lundi, à Petralona. Un autre, le mardi, à Galatsi. Un employé de banque est même monté sur l’Acropole pour se jeter du haut du rocher, à l’ouverture du site.

Max, à Paris, sans travail, se débat avec des questions similaires. Il s’est réveillé depuis quelque temps de la nuit tiède du cynisme, un luxe qu’il ne peut plus se permettre. Il a épuisé tous ses bluffs. Pour lui, deux solutions : le suicide ou la ruine. Ou une ultime échappée : l’effort pour être un honnête homme, honnête d’abord avec ses cahots, c’est tout ce qu’il sait pour commencer. Ce matin-là, Athènes lui semble au moins le lieu parfait pour se dissoudre et qu’on l’oublie, lui et tout ce qu’il doit cacher.

L’été s’est imposé et ankylose l’Europe. Max est seul, loin de chez lui. Une fois de plus, comme toutes les fois où il a ressenti le besoin impérieux de quitter pour un temps sa chambre à courants d’air, il a débarqué dans une cité lointaine, à la recherche d’une planque éternelle. Il a voulu voir s’il pouvait s’effacer tout à fait — et il a vu" .........

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ATHÈNES NE DONNE RIEN 18 € paru le 9 janvier 2014

Editions des Equateurs

ISBN 9782849902790

Par Léonard Vincent

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