AFGHANISTAN 9 novembre 2006

Afghanistan et trafic de drogue

Au coeur du royaume de l’opium

Dans la vallée de Jurm, trafiquants et planteurs de pavot sont les seigneurs d’un trafic d’héroïne qui représente 92 % du marché mondial.

L e mollah au turban blanc se frotte les mains. Dans le vaste salon aux tapis rouges qui ouvre sur la rivière Kokcha, à 2 000 mètres d’altitude, le religieux rend grâces à Dieu mais aussi à l’opium. « La récolte a été excellente. Alors, comme l’an dernier, je vais pouvoir envoyer cent pèlerins à La Mecque... » Dans la vallée de Fayzabad, au nord-est de l’Afghanistan, sous des cieux d’un bleu aussi intense que le lapis-lazuli, cette pierre précieuse que l’on trouve dans la région, les trafiquants bénissent le ciel pour ces moissons si généreuses, les pavots aux corolles rouges et blanches qui donnent un suc noirâtre, l’opium, et remplissent leurs coffres.

Entouré de paysans, tous cultivateurs de pavot, le mollah Hadji Qadir peut garnir sa mosquée poussiéreuse de nouveaux tapis. A 140 dollars le kilo d’opium et à raison de 45 kilos par hectare, l’affaire est entendue. En shalwar kameezbeige, le vêtement traditionnel afghan, les lunettes épaisses, la parole drue, le mollah s’y connaît en matière de drogue : lui-même cultive le pavot sur ses lopins de terre accrochés à la montagne. Il montre ses trésors d’un geste précautionneux : un gros paquet de pâte brune qui lui rapporte douze fois plus que le blé. Les trafiquants repartent ensuite dans les laboratoires nichés dans la montagne pour transformer l’opium en poudre blanche, l’héroïne. En cette période de ramadan, les mafieux ne chôment pas. Le mollah non plus. Du haut de son minaret, les paradis qu’il prône sont aussi artificiels.

Bienvenue au pays du peuple de l’opium ! Partout, en Afghanistan, le pavot est roi. 6 100 tonnes ont été récoltées cette année, un record. « Quarante-neuf pour cent d’augmentation en un an ! »soupire d’un air las Mohammad Yaqubi, responsable de l’Organisation des Nations unies contre la drogue (UNODC). Quatre-vingt-douze pour cent de l’héroïne mondiale provient désormais d’Afghanistan. Et le florissant trafic de drogue représente 60 % de son PNB. Le régime du président Hamid Karzai ? Totalement dépassé. Des ministres sont même achetés par les trafiquants. C’est l’opium du peuple au pays de la déconfiture. Quant au frère du président, Wali Karzai, une sorte de gouverneur bis de Kandahar, la grande ville du sud et berceau des talibans, il est mis en cause par un rapport confidentiel de l’armée américaine. « Il faudrait commencer par le mettre en prison,commente un proche de Karzai. Mais tout le monde ferme les yeux, à commencer par les Américains, qui ont besoin de lui, comme des anciens chefs de guerre reconvertis en trafiquants. C’est le règne de l’impunité. »

Plus haut dans les montagnes du Badakhshan, c’est pis. Les contrebandiers sont des seigneurs. L’opium est, plus qu’ailleurs, une culture de tradition. Marco Polo au XIIIe siècle avait déjà noté cette particularité. A Jurm, oasis aux vergers abondants et aux maisons fortifiées sous des falaises dentelées, mieux vaut ne pas traîner la nuit. Le bazar est le royaume des trafiquants. « Nous n’avons rien d’autre, clame Faizullah M., 48 ans, cultivateur de pavot depuis cinq ans. soixante pour cent des paysans ici n’ont pas assez de nourriture pour l’hiver. L’opium nous permet de joindre les deux bouts. »Avec les revenus du pavot, Faizullah M., visage taillé à la serpe, des rides profondes comme les vallées de son pays, s’est acheté une antenne satellite de télévision et construit une autre maison bordée par quelques plants de haschisch. A ses côtés, Habibullah raille ceux qui veulent détruire les laboratoires d’héroïne. Ancien moudjahid, combattant dans les rangs du commandant Massoud, il a fait toutes les guerres et son regard de tueur glace le sang. Depuis, il s’est reconverti dans un autre djihad moins glorieux, celui de trafic de drogue, et protège dûment ses royalties.

Les policiers ? Ils n’osent même plus s’aventurer dans ce bastion de contrebandiers. La dernière fois que les hommes de Qari Wadud, chef de la police de Baharak, sont montés jusqu’ici, ils ont été accueillis par une fusillade. Bilan : un mort côté trafiquants. Les contrebandiers jurent de se venger. « Si les policiers reviennent, nous les accueillerons à coups de kalachnikov !tonne Habibullah. Dans nos caches, nous avons aussi des lance-roquettes RPG 7, des mines, des grenades. Eux le savent ! » Karzaï avait promis, l’an dernier, la guerre à la drogue. Mais ce sont les trafiquants qui sont en passe de la gagner.

En contrebas dans la vallée, les rangs de la police sont infiltrés. Le chef de la garnison, le bedonnant et très autoritaire Qari Wadud, n’est autre qu’un ancien chef de la milice islamiste du Hezb Islami. Ses hommes gagnent 3 000 afghanis par mois, soit 50 euros, quand les soldes sont versées. Tel l’inspecteur Gholam Haïdar, censé traquer les contrebandiers. Un matin, lui et ses deux policiers tentent, sous nos yeux, d’intercepter un trafiquant. Des villageois l’ont renseigné, contre une belle récompense. A l’heure dite apparaissent le passeur et son âne. Quand les policiers s’approchent, le contrebandier file. Sur le bât de son âne, 3 kilos d’héroïne et deux kilos d’opium. A 20 mètres de là, le trafiquant enturbanné ne s’était guère pressé pour prendre la poudre d’escampette, comme s’il était au courant de l’opération. En fait, tout ce petit monde a organisé une pitoyable mise en scène...

Alors, comment s’étonner que les prisons du Badakhshan soient vides ? « Quand je les mets en taule, Kaboul appelle pour les libérer »,feint de s’offusquer l’inspecteur Abdul Farouk. Il oublie de dire que souvent les policiers s’entendent afin de libérer les détenus. Pour l’opération manquée en montagne, la troisième descente seulement de l’année, il ne craint pas de demander 2 000 dollars au journaliste du Pointdevant un parterre de galonnés, rigolards et avides de toucher leur part.

Un autre jour, c’est un certain ingénieur Moussa qui est arrêté sur la piste de la vallée. Dans son 4 x 4, marqué du sigle de l’ONG Afghanistan Technical Clearance, 3 122 kilos d’héroïne. Le chauffeur est mis sous les verrous, mais le trafiquant Moussa, nanti d’une fausse carte d’identité pakistanaise, parvient, lui, à négocier sa fuite. « Que voulez-vous, je suis souvent menacé de mort »,se plaint l’inspecteur. Un trafiquant dans un village voisin, lui, donne la vraie recette : « Ici, on se connaît tous. Quand l’un d’entre nous est intercepté, il suffit de payer. Et le gouverneur, lui, ne veut pas d’ennuis... »

Dans sa maison-forteresse, au bout d’une route de 200 mètres, la seule goudronnée de toute cette province grande comme deux départements français, le gouverneur prend des allures de pacha. Barbe blanche, solide carrure, Mumchi Abdulmejid est un dur, un homme, lui aussi du Hezb Islami. « Comment pourrais-je contrôler toutes ces montagnes ? Les trafiquants ont tout, des téléphones satellitaires, de l’argent, des Toyota neuves, alors que mes hommes ne disposent que de vieilles voitures russes pourries de l’époque soviétique »,dit-il en désignant les sommets alentour. « Mais que les pays étrangers soient rassurés, la drogue n’est pas un problème en Afghanistan, se reprend-il aussitôt. La preuve, on éradique. »

Plaisanterie ! Les gouverneurs de province trichent sur les chiffres. Une enquête confidentielle de l’Onu le confirme. Jusqu’à la moitié des récoltes sont « oubliées » dans les registres ! On fait mine d’envoyer des policiers brûler des champs, alors que les rois du pavot négocient en sous-main avec les officiels. « C’est un nouveau djihad, une nouvelle guerre sainte que nous devons mener contre les trafiquants, dit l’officier de police Ibrahim Rahimi, à Taloqan, dans le nord du pays. Mais ce combat est inégal. Ici, un kalachnikov vaut 300 dollars. Soit 2 kilos d’opium. Les contrebandiers qui achètent des armes paient directement avec la drogue. »Idem pour les lance-roquettes à 700 dollars, les roquettes à 40 dollars, les balles de 7,62 (le calibre du kalachnikov) à 230 dollars la boîte de 700. Un chef de police de district reçoit, lui, 60 euros, soit un mois de salaire, pour fermer les yeux lors d’une campagne d’éradication. Plus loin, les talibans offrent des mines antipersonnel aux paysans pour empêcher les soldats de brûler leurs précieuses récoltes. M., un notable influent de Fayzabad qui connaît tous les seigneurs de guerre et officiels du coin - ce sont souvent les mêmes -, raconte ainsi qu’une escouade de policiers a récemment arrêté un passeur se rendant au Tadjikistan depuis Iskashim avec 2 kilos de poudre. Quelques heures plus tard, sur la piste, les agents relâchent le contrebandier en échange de 5 000 dollars. « Le plus drôle,ajoute le notable, c’est que des complices ont tendu une embuscade aux policiers et ont récupéré les 5 000 dollars... »Un épisode qui le fait bien rire !

Les talibans sont impliqués dans le trafic. Ils contraignent le paysan à s’endetter, lui proposent des semences, puis récupèrent la mise en opium. « Les islamistes ont même instauré des taxes sur la drogue »,rappelle Guillaume Fournier, de l’association Conseil de Senlis à Kaboul, qui oeuvre pour la transformation de la drogue afghane en opium pharmaceutique. L’insurrection met ainsi en oeuvre une double stratégie de déstabilisation par la guerre et par la drogue. Résultat : l’anarchie s’installe dans certaines zones. Ainsi, dans trois districts frontaliers avec le Pakistan, où 26 écoles ont été abandonnées.

Les talibans fournissent ensuite aux cultivateurs de pavot des milices pour les protéger des troupes de l’Otan qui détruisent de temps à autre des arpents de ces fleurs du mal. Même le ministre antidrogue, qui siège dans un bunker à Kaboul, s’avoue impuissant. « Si le monde veut que l’Afghanistan vive, il faut nous aider à endiguer le business de la drogue, lance Habibullah Qaderi. Et aussi contrôler les frontières : les trafiquants se rendent facilement en Iran et au Pakistan. »

L’ennui, c’est que l’Etat lui-même est totalement gangrené par le trafic. Sur les 2,8 milliards de dollars de chiffre d’affaires de la drogue en Afghanistan, 600 millions vont aux paysans et 2,2 milliards aux trafiquants, passeurs, contrebandiers. Lesquels arrosent les gouverneurs, les chefs de police, les députés. Quant à la charité internationale, bien souvent elle ne dépasse guère Kaboul aux faubourgs reconstruits, aux villas neuves, aux rues embouteillées de superbes tout-terrain.

Au-delà s’étendent des terres dures parsemées de villages en torchis où la générosité sans frontières ne s’est pas arrêtée. Seuls 6 % des Afghans ont accès à l’électricité, cinq ans après la chute des talibans. Pour les paysans du Badakhshan, rien n’a changé depuis des lustres. Pis, les membres du gouvernement et responsables de district rachètent des terres et les forcent à planter du pavot à leur tour. A 5 400 dollars l’hectare, les profits sont, il est vrai, alléchants. « Ce pays est devenu un narco-Etat, constate un responsable humanitaire. Eradiquer l’opium est une tâche presque impossible. De la drogue, ici, il y en a pour vingt ans. »Un député, ancien chef de guerre, s’insurge : « Vous voulez arrêter le trafic dans ce pays ? Coffrez la moitié des membres de l’Assemblée et contrôlez les ministres, leurs avions, les voitures des commissaires. »Sentence d’Ali Khan, un trafiquant des zones tribales, planteur d’opium dans le village de Chinwar, fief des talibans : « Nous continuerons le trafic jusqu’à la mort... »

A regarder les montagnes du Badakhshan, les sentiers de la dope s’avèrent bien défendus et les narcodollars font florès. « Il est rare qu’un fumeur quitte l’opium, écrivait Jean Cocteau. L’opium le quitte en ruinant tout. » En Afghanistan, l’opium a déjà pourri le pays. Et grassement enrichi les va-t-en-guerre.

Olivier Weber

Les prix de l’héroïne :

Pour produire un kilo d’héroïne, dix kilos d’opium sont nécessaires.

Prix de 10 kilos d’opium en Afghanistan : de 1 000 à 1 400 dollars (rendement par hectare : de 35 à 70 kilos).

Prix d’un kilo d’héroïne dans le Badakhshan, à plus de 80 % de pureté : 2 000 dollars (soit 1 600 euros).

Prix à Kaboul : 4 000 dollars.

Prix au Pakistan : de 4 000 à 5 000 dollars au minimum (la pureté a tendance ensuite à diminuer, la drogue étant sans cesse recoupée par les intermédiaires).

Prix en Iran : de 6 000 à 8 000 dollars

Prix à Paris : 150 000 euros.

Etant donné que l’héroïne est coupée avec plusieurs additifs (talc, farine, sucre glace), un kilo à plus de 80 % de pureté peut donner plus de quinze kilos lors des transactions au détail. Ce qui signifie que le kilo « pur » à 150 000 euros peut engendrer en théorie des ventes totales estimées à 1 800 000 euros. La plus-value théorique est donc de 1 à 1 125 : de 1 600 euros, le prix de départ, à 1 800 000 euros. Aucun autre produit ne permet une telle plus-value.

Sur 500 tonnes d’héroïne produites dans le monde, de 20 à 50 tonnes sont saisies, selon les années, 210 tonnes sont consommées dans les pays occidentaux. Le reste est utilisé par les drogués du Pakistan et d’Iran

09/11/2006 - © Le Point

9 novembre 2006

Par Olivier Weber

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