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Portrait de l’écrivain Báo Ninh, par Jean-Paul Mari.

Au pays des âmes hurlantes.

"Le chagrin de la guerre"

Portrait de l’écrivain Báo Ninh, par Jean-Paul Mari.

Le livre de Báo Ninh n’est pas un ouvrage sur la guerre, il est la guerre. C’est un pays, un monde, une dimension de l’homme. La guerre a un pays qui porte le nom de « Terre des âmes hurlantes » ; où les morts parfois se rassemblent pour des cérémonies de l’enfer comme pour la revue des troupes.

On peut entendre leurs voix dans le murmure des ruisseaux, leurs plaintes étouffées dans la jungle la nuit, les hurlements du vent dans les creux de la montagne. Tendez l’oreille, écoutez les oiseaux sangloter et gémir comme des humains. Ce pays a une couleur, rouge, effrayante, sanglante comme des blocs de chair vive, parcouru par des animaux étranges, des lucioles géantes, phosphorescentes.

Ici, le temps n’existe pas. Il n’y a pas d’avant, pas d’après. Báo Ninh le soldat vietnamien est un des dix survivants des cinq cents hommes de la 27e brigade. Dix ans de guerre. La guerre est fi nie, fi nie et encore fi nie. La guerre, c’est toujours. Le mort-vivant marche dans la rue, navigue à contre-courant. Une odeur de grillade et il se bouche le nez, écœuré à vomir par l’odeur des corps décomposés d’un corps à corps sanglant. Un bruit de ventilateur fait surgir des hélicoptères terrifiants chargés de napalm. Son sang bout, il crève de peur, petit enfant saisi par l’effroi et, au même instant, réclame à nouveau la barbarie, la sauvagerie de la jungle.

On est au-delà de la raison, de la morale, du bien et du mal. L’écrivain dit « Je » puis « Il » en parlant de lui au passé, à sa table de travail, puis « Nous » quand d’autres invisibles le regardent écrire. L’homme, le Moi s’est désintégré. Un gamin est parti se battre autrefois, le but semblait clair, la mort héroïque et bienvenue. Il est revenu et la paix ne ressemble à rien. Ceux à qui il a offert un futur le regardent comme un objet inutile, désuet, un jouet cassé. Il a aimé lui aussi, une femme, une seule, une femme d’avant. Ils sont là tous les deux, lui, brisé, elle, violée, survivants et morts de l’intérieur, comme leur histoire désormais impossible.

Au pays de la nuit éternelle, le chagrin de l’amour et de la guerre sont les mêmes. Approchez-vous de l’être aimé et ses cheveux bourdonnent comme des milliers de mouches noires, celles qui accompagnaient les hommes marchant à côté des chenilles de leurs chars, vermine avide des fragments de chair et de cheveux accumulés à force de rouler des corps. Comment murmurer des mots à l’autre, la caresser quand votre tête résonne des voix des mourants qui vous appellent gentiment à les rejoindre, quand votre peau suinte la sueur aigre, l’odeur douceâtre de la boue et de la mort ? La guerre est ce que la nuit est au jour, notre moitié, un simulacre de vie sans lumière. Elle est là, à chaque expiration, posée sur l’oreiller, sensuelle et glacée, vous pousse à l’abandon, à la paix éternelle, au repos, enfin.

Juste avant l’aube, Báo Ninh la sent gagner, le temps d’un éclair. Quelque chose en lui, innommable, figé, durci en une pointe glacée. L’esprit se pétrifie, la lame le transperce et la vie s’en va, d’un coup, comme l’eau d’un vase fissuré. Et il s’évanouit. Quel combat pour ne pas mourir, survivre encore une fois, échapper au pays des âmes hurlantes ! Après, il n’y a plus qu’à boire, encore et encore. Et à tenter d’écrire, tentative désespérée d’effacer.

Je ne connais pas Báo Ninh l’étranger mais j’ai reconnu d’emblée un ami, un frère humain de douleur. Ébranlé.

Jean-Paul Mari

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Báo Ninh Né à Hanoï le 18 octobre 1952 sous le nom d’Hoàng Au Phuong, biochimiste et romancier vietnamien. Durant la guerre du Vietnam, dès 1969 et jusqu’en 1975, il sert au sein de la « 27e Brigade Glorieuse de la Jeunesse ». Il est l’un des dix survivants des cinq cents soldats de sa brigade. En 1991, Báo Ninh écrit Le chagrin de la guerre, son unique roman, proscrit par le régime communiste en place au Vietnam mais acclamé par les critiques littéraires du monde entier.

A LIRE :

"Le Chagrin de la guerre" [1991], trad. (vietnamien) P. Hui Dong, Picquier, 1994, réed. 1997.

Par Jean-Paul Mari

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