AUSTRALIE décembre 2008

Sydney renoue avec sa mémoire aborigène

Australie : Le chant des pistes

La ville a enfoui son passé au point de croire que plus aucun descendant des clans traditionnels n’y subsiste. Pourtant des traces demeurent à l’ombre des buildings.

Sous la voilure blanche de l’opéra de Sydney, gisent des éclats de briques rouges. Enfouie dans les fondations d’un monument devenu symbole de l’Australie, repose la maison de Bennelong. Aborigène du clan Wangal, il est le premier de son peuple, en 1792, à traverser les mers du sud et les océans du nord, le premier à porter dentelles et jabot à la cour du roi George III où l’a emmené son ami et protecteur, le gouverneur Arthur Phillip, chef incontesté des Gubba, les fantômes blancs qui vivent désormais dans la baie de War-ran à qui ils ont donné le nom de Sydney. Les Anglais se sont installés, quatre ans plus tôt, pour faire de cette terre une colonie pénale où ils peuvent déverser le trop plein des geôles londoniennes. A son retour, en 1795, Bennelong cherche les siens. Mais le peuple Darug, qui va de la mer aux montagnes et se divise en une vingtaine de clans enracinés sur cette terre depuis plus de 40 000 ans, a été décimé

“Ils ont pensé que nous étions tous morts.” Emportés par la variole, le rhum et les armes à feu, disaient les livres d’histoire que lisait Chris quand elle était enfant, quand elle se croyait blanche… Dans le quartier de Rozelle où elle habite, sur cette terrasse en bois qui surplombe le fouillis d’un jardin où les pies font un raffut à couvrir le crissement des cigales, Chris raconte l’histoire de sa famille. Chris, à la peau de lune et aux yeux d’Irlandaise, découvre à 21 ans qu’elle est aborigène, du peuple Darug, descendante directe de Yarramundi dont la fille Maria épousera Robert Locke dans ce qui fut la première union officiellement enregistré entre une Aborigène et un bagnard. Neuf de leurs enfants atteindront l’âge adulte. En quelques générations et après plusieurs métissages, les descendants de Maria Locke ont presque tous la peau claire. Alors les parents taisent le passé, esquivent les questions et tiennent les enfants à l’écart du soleil de crainte qu’un bronzage trop foncé ne révèle soudain leurs origines. « Les agents du gouvernement cherchaient les métis pour les enlever et les placer en institution, pour les fondre dans la société blanche » raconte Chris à qui un parent par alliance annoncera, un jour, que son arrière arrière grand-mère était aussi noire que l’as de pique ! « Ce fut un choc et un soulagement. Soudain, je comprenais mon lien avec la nature, mes rêves, mon envie de dire des histoires comme le faisait Yarramundi dont s’était le rôle dans le clan » Chris est marionnettiste, une de ses cousines écrit des chansons, une autre est peintre et toutes les trois racontent un passé qui les a rattrapé. “Chaque jour, dans une ville que je croyais connaître, je découvre un autre monde, celui des Aborigènes qui vivaient à Sydney. Il suffit de savoir où regarder…”

Dans le jardin botanique, par exemple. Il se déploie à l’arrière de ce qui est devenu le promontoire de Bennelong Point où défilent, le temps d’une photo, les millions de touristes qui visitent l’opéra. Le parc est une flaque verte dans la ville. Ombragé, tapissé d’épaisses pelouses, plantés de palmiers et de rosiers, il est tout en douceur, tout en odeur. « Sentez ce parfum. » Entre ses doigts, Charles écrase les baies mauves que les Aborigènes ramassaient en traversant les forêts, il secoue le cône velu d’un Wad-ang-gari dont le nectar mélangé à l’eau des rivières faisait une boisson si sucrée que celui qui en buvait avait la force de marcher des jours durant, il montre les tiges des orchidées Wara-gal-darra qui étaient croquées aussitôt cueillies ou bien rôties sur les braises. « Nous sommes au cœur de la ville et dans ce jardin il y a tout ce qu’il faut pour se ravitailler. Pas besoin de magasins ! » Charles gronde d’un rire de locomotive qui fait s’envoler les canards du lac. Il est aussi noir que pouvait l’être l’aieule de Chris, adopté à la naissance, il ne sait rien de ses origines mais peut avancer les yeux fermés dans ce jardin où il a travaillé. Charles y revient parce que, dit-il, sous les arbres immenses, on peut entendre le rythme des temps anciens. Les hommes du clan Cadigal s’y retrouvaient pour des cérémonies initiatiques que les guides aborigènes du jardin botanique, chaque vendredi, racontent aux visiteurs. Un bora se trouvait là. Deux cercles de terre battues –un pour les femmes et les enfants, l’autre pour les initiés- reliés par un sentier où se déroulaient les rituels. Un lieu important certainement inscrit et chanté dans une des songlines qui traversaient ce qui est aujourd’hui le centre ville et qui permettaient aux Aborigènes, non seulement de trouver leur chemin mais aussi les repères qui indiquent la source d’eau, l’abri creusé dans la roche, la baie où les poissons étaient abondants. « La morphologie du centre de Sydney a totalement été modifiée » explique le docteur Melinda Hinkson… » « S’il reste des îles, des criques et des falaises identiques à ce qu’elle étaient avant la colonisation, la connaissance qui se rattache à ces lieux a disparu » A travers toute l’Australie circulent toujours les chants de pistes mais, à la lisière de Sydney, ils cessent brutalement, buttent sur une absence. « C’est ici que le choc a été le plus brutal, le plus frontal. La culture qui était la leur a été littéralement extirpée des Aborigènes. » Les gouverneurs se succèdent. Macquarie, qui a donné son nom à l’avenue qui longe le jardin botanique, veut civiliser ces sauvages, il crée une institution où les jeunes Aborigènes doivent renoncer à leur identité et adopter la vie des Blancs. Subsistent des bribes de coutumes, des dessins souvent enjolivés par les premiers artistes de la colonie, des lambeaux de savoir notés par les témoins de l’époque, ceux là même dont la présence a condamné les clans de Sydney.

Qui, parfois, montrent du doigt le drapeau aborigène accroché aux flancs de ce bateau qui s’en va tout de guingois dans la rade de Sydney.

Le Tribal Warrior n’est plus de première jeunesse. Il y a cent ans, dans le détroit de Torres, des pêcheurs de perles vivaient à son bord. Aujourd’hui, racheté par une association aborigène, il embarque les touristes. Il part de Circular Quay, où les ferries qui, chaque jour, charrient les habitants d’un bord à l’autre du port, sont alignés. C’est là qu’un abri à bateau fut l’un des derniers campements aborigènes de la ville avant d’être, en 1879, nettoyé, dispersé…Le Tribal Warrior suit les traces des premiers habitants qui, sur les rochers des îles de la baie, ramassaient les huitres et les palourdes. Là où s’étire aujourd’hui l’arche du pont qui relie le centre ville aux quartiers nord, les Aborigènes pêchaient à la sagaie des wallumai aux écailles rosées qu’ils faisaient cuire sur de petits feux qui brûlaient en permanence, sur un nid d’algues, au fond de leurs pirogues. « Pendant ce temps là » explique Charles, « Les Anglais, qui trouvaient que la nourriture des indigènes était franchement infecte, crevaient de faim. » Le jardin botanique fut le premier potager de la colonie. Pour faire place au blé et au mais, on arracha les orchidées, les warathas et les fougères. En vain.

Quelques mois à peine après leur arrivée, les Anglais partent en expédition à l’intérieur des terres dans l’espoir de trouver un sol plus propice à la culture. Par crainte d’embuscades, ils évitent les pistes où marchent les Aborigènes sans jamais s’égarer, entre les eucalyptus bleus et les acacias dorés. Les Anglais suivent les boucles de la Parramatta qui part vers l’ouest, encadrée par des forêts de palétuviers. En souquant dur, les marins remontent la rivière en moins d’une journée. En ferry, une heure suffit aujourd’hui. La Parramatta est aussi découpée qu’une ancienne dentelle, avec des points serrés et des vides lumineux. Les îles, les anses et les criques - certaines presque vierges, d’autres couvertes d’une toison de maisons- s’emboitent et s’escamotent, brouillant la géographie des lieux. Dans un méandre, les Anglais trouvent enfin une terre fertile. Ici, ils auront leur première récolte et le gouvernement viendra s’installer au sommet d’une colline qui surplombe la Parramatta, l’endroit où s’allongent les anguilles, comme l’ont surnommé les clans de la forêt.

La Government House est toujours là, bardée d’une lourde porte, fermée par une clé antique que des guides bénévoles ne touchent qu’après avoir enfilé des gants de coton blanc avec lesquels ils effleurent le pan de mur dissimulé derrière un panneau de bois. Des briques rouges et du mortier incrusté d’éclats de coquillages, ceux que les Aborigènes mangeaient dans leurs campements et qui se sont accumulés sur plusieurs mètres d’épaisseur. Ces amoncellements sont partout dans Sydney. Ils surgissent dans les fondations creusées pour une nouvelle maison, sous l’herbe des jardins, dans les sous sols des immeubles, le long des rivières. Dans le parc qui encercle l’ancienne maison du gouvernement, des arbres portent encore les cicatrices laissées par les Aborigènes qui, dans les troncs, taillaient des pans entiers d’écorce pour faire des pirogues, des récipients, des berceaux...Les promeneurs, à pied, à la course ou en vélo, passent sans même un regard pour ces arbres à qui il faudra plusieurs siècles pour effacer les empreintes de cette autre vie. Elle est aussi inscrite dans les falaises au couleur de biscuit qui font un ourlet à l’océan Pacifique. Dans le terrain de golf qui surplombe la plage de Bondi où les hordes de surfeurs chevauchent les vagues, des silhouettes, gravées sur des roches plates, font écho à la mer. Un requin, des poissons et des baleines dessinés par les clans qui vivaient le long du rivage. Nul ne sait avec certitude si ces gravures sont de simples illustrations ou bien des signes laissés sur les pistes pour indiquer la présence d’un danger, un lieu de pêche, une baie où venait s’échouer des animaux désorientés qu’il serait facile de dépecer.

Des gravures similaires sont éparpillées dans la ville, ensevelies sous le béton des maisons et l’asphalte des rues. Elles ornaient les rives d’une cascade où les Aborigènes polissaient leurs armes de pierre sur les galets. Les Anglais la baptisèrent Tank Stream parce que, le long de son cours, ils construisirent des réservoirs pour en stocker l’eau. En quelques années, elle fut souillée, réduite à un égout, enfouie sous la ville. Mais elle court toujours. De fines sculptures, incrustées dans les trottoirs, bleues comme les rouleaux de l’océan, indiquent son tracé de Circular Quay à la zone piétonnière et commerçante de Pitt Street. Si discrètes que les passants ne savent rien de cette rivière qui coule sous leurs pas. Quand les pluies sont violentes, elle charrie les eaux qui débordent et les accompagne jusqu’au port.

Un sentier aborigène suivait la rivière, il est devenu George Street. Une des avenues principales de la ville qui, avec une trajectoire de flèche, part du quartier des Rocks, traverse Bridge Street où un pont de bois enjambait le Tank Stream, longe les banques et des hôtels, fait les vitrines des magasins du Queen Victoria Building, effleure Chinatown et se plante aux portes de Redfern. La fougère rouge. Le nom ne manque pas de poésie, il pourrait être celui d’une légende aborigène mais il est seulement celui du docteur William Redfern, chirurgien et mutin, qui fut déporté en 1802. Sydney aime à brouiller les pistes...Elles mènent jusqu’à ce quartier noir où était installée la gare centrale. Y descendent, à la fin des années 20, les Aborigènes que la Dépression a chassés du bush. Ils rejoignent des cousins, trouvent du travail -toujours moins bien payé que celui des Européens- dans l’usine de locomotive de Redfern, s’entassent dans des maisons délabrées qui forment aujourd’hui un dernier carré, surnommé le Block, où Tony Mundine, qui fut l’un des boxeurs les plus célèbres du pays, entraine tous les gamins qui se présentent dans sa salle. Lui aussi est venu de la campagne. A 15 ans, parce qu’il avait une allonge à fendre la pierre, il échappe aux mines d’amiante où travaille et meurt empoisonnée une partie de sa famille. Son premier combat lui rapporte un poulet. Les autres, des dollars et la gloire. Aux murs de la salle, sont accrochées les photos des Aborigènes à qui le sport a offert une échappée. « Souvent, en ville, les Blancs ne nous voient pas...Ils nous applaudissent sur un ring, sur un terrain de rugby, un court de tennis. Dans la rue, nous redevenons invisibles. Pour eux, comme pour les touristes d’ailleurs, les « vrais » Aborigènes vivent dans les déserts ou dans le Territoire du Nord.... » A moitié nus, avec des peintures sur le corps et des plumes sur la tête, à chasser les goannas, jouer du dijiriddoo et à peindre des toiles mystérieuses qui racontent en pointillé des histoires de kangourous. « Nous avons été figés dans un stéréotype » explique Chris « Mais les Aborigènes sont dans la ville. »

Caméléons, ils ont survécu et reprennent le fil que beaucoup croyaient brisé. Aujourd’hui, tous les conseils municipaux qui composent l’agglomération de Sydney découvrent une histoire aborigène qu’ils avaient totalement négligée. Le mouvement de « réconciliation », lancé par le gouvernement fédéral au début des années 90 pour réduire le fossé entre les Blancs et les Noirs, a porté ses fruits. La commune de Ryde, qui longe la Parramatta, est fière d’annoncer que Bennelong est enterré dans un de ses jardins. Marrickville, –quartier grec et vietnamien- qui reconnait que les Aborigènes furent les premiers propriétaires des lieux avant « l’invasion européenne », a dédié un site internet aux clans Cadigal et Wangal La très chic municipalité de Whollarra a, elle, recensé quelques 70 emplacements liés à cet « héritage aborigène. »… « Cette reconnaissance du monde aborigène est sans doute la chose la plus importante qui ce soit produite ces dernières années en Australie » estime l’anthropologue Melinda Hinkson.

A l’angle de Phillip et de Bridge Streets, sur l’esplanade ensoleillée du Musée de Sydney, se dresse une forêt. Des mâts pour les voiliers venus jusqu’ici, des totems et des troncs pour les arbres disparus. Sculpture qui commémore la plus improbable des rencontres entre un peuple immémorial persuadé d’appartenir à la terre et les représentants d’une nation qui se croyait maître du monde. Dans les poteaux de bois et de métal ont été scellés des coquillages, des cheveux, des brisures d’os, du miel, des fleurs séchées et des enregistrements de voix aborigènes des clans Dharawal, Guringai, Cadigal, Darginung, Gundunggurra.... qui s’échappent en un murmure permanent. Comme un souffle qui cherche les chants des pistes évanouis. Comme le chant d’une rivière invisible qui, à travers le temps et l’espace, en dépit des obstacles, poursuit sa route.

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décembre 2008

Par Florence Décamp

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