EX YOUGOSLAVIE 13 mai 1999

Voyage dans la Serbie en guerre

Belgrade : les « cibles » sont fatiguées

Après avoir observé les destructions effectuées par les raids aériens de l’Otan tout le long de la route conduisant du Monténégro à Belgrade, Jean-Paul Mari a passé dans la capitale la nuit de bombardements intenses au cours desquels l’ambassade de Chine a été touchée. Il a mesuré le désarroi d’une population partagée entre la colère et la lassitude

La petite route de montagne se perd dans le brouillard. On roule phares allumés en évitant les crevasses, la rocaille éboulée sur le chemin et quelques rares semi-remorques, trop lourds et trop larges, qui tanguent en klaxonnant entre mur de pierre et précipice. Soudain, au détour d’un virage serré, des sacs de sable entassés, une tente camouflée et un soldat, tenue de camouflage, bras levé et visage enfoui dans une cagoule dégoulinante de pluie : le premier contrôle militaire en territoire serbe. Le Monténégro est loin derrière nous, frontière insaisissable entre deux Etats distincts mais qui se veulent unis dans la même fédération yougoslave ; l’un s’acharnant à éviter la guerre, l’autre résolument martial. Entre les deux, une seule route, la dernière, passe par la ville de Prijepolje.

Ici, il y avait un pont de chemin de fer qui reliait Bar, sur la côte ensoleillée de l’Adriatique, à Belgrade. Aujourd’hui, la voie s’arrête là, au centre de ce tablier de béton et de ferraille, veine jugulaire tranchée net par un missile. La route directe vers le Nord continue encore quelques kilomètres, puis s’arrête à son tour, asphalte emporté par d’autres bombes. Pour progresser, il faut renoncer à la voie principale, et, dès Nova Varos, s’engager haut dans la montagne pour un difficile détour de deux heures dans cet interminable tunnel de brouillard, jalonné de barrages militaires et des bras tendus de réservistes, paquetage sur l’épaule, qui font du stop.

On passe des villages, des cols étroits et d’autres ponts, fragiles, en se disant qu’il suffirait d’un raid de chasseur bombardier sur ce dernier axe stratégique pour isoler la Serbie du Monténégro. On roule longtemps avant de retrouver un semblant de plaine à Ivanjica. Sur le chemin, se dressent, haut dans le ciel, deux immenses paraboles blanches de 30 mètres de diamètre, entourées de petits bâtiments de béton et de clôtures métalliques. C’était le centre nerveux de télécommunications par satellite de Yougoslavie, dont il ne reste qu’une toile d’araignée de ferraille.

A Cacak, le chauffeur d’un poids lourd, surpris par une crevasse au milieu de la chaussée, fait une brusque embardée, se rattrape de justesse et évite de peu la voiture en face. Sur le terrain contigu, plusieurs hectares de bâtiments détruits, toits et murs crevés, tout ce qui reste de l’usine d’électronique de la ville. On roule en suivant un itinéraire régulièrement jalonné, pendant huit heures de route, par le résultat de quarante-cinq jours de frappe. Et soudain Belgrade apparaît. Sa banlieue d’abord, plantée d’un imposant appareil industriel, de grandes cités, d’immeubles, de centres commerciaux et de jardins, grande capitale moderne qui avale la plaine. Aux arrêts d’autobus, des groupes compacts tendent le doigt en attendant un transport public qui ne vient pas. Sur le bas-côté de la route, sur près d’un kilomètre, une quarantaine de grands autobus sont arrêtés l’un derrière l’autre. En tête de file, un véhicule sans chauffeur, moteur éteint, et devant lui une station-service fermée et des pompes vides. Il y a quinze jours, chaque automobiliste avait droit à 40 litres par mois, 20 litres à peine désormais et la circulation dans la capitale a pris des allures de dimanche en province. Sur le trottoir, devant un kiosque de tabac, s’allonge une file d’attente de trois rangs sur 50 mètres de long, des Belgradois qui attendent, certains depuis deux jours, les 5 paquets de cigarettes maximum autorisés depuis la destruction de la manufacture de Nis... autre acte de guerre, psychologique. On marche. Au coeur de la ville, le soleil éclaire soudain un énorme bloc d’immeubles effondrés, château de cartes abattu de tonnes de béton, murs troués, fenêtres éclatées, rideaux déchirés et volets intérieurs qui pendent lamentablement : tout ce qui reste du QG du commandement militaire. Dans le quartier diplomatique, ce ne sont pas les raids mais des manifestants en colère qui ont lapidé les fenêtres, défoncé les portes de maisons cossues et noirci les murs de graffitis rageurs : « Otan assassins nazis ».

On s’est attaqué à l’ambassade de Pologne, de France, de Grande-Bretagne et surtout à celle des Etats-Unis où les étoiles d’un nouveau drapeau américain ont été remplacées par autant de croix gammées. Le McDonald’s, fast-food lui aussi saccagé, a rouvert ses portes, mais avec un sigle rénové et désormais coiffé d’un calot serbe. On marche dans une étrange ville où les ouvriers continuent à nettoyer un grand bassin municipal, où les maçons travaillent sur des chantiers de construction à côté d’immeubles éventrés par un missile. Sous les arbres d’un parc, une très vieille église russe orthodoxe, petit bijou blanc et bleu au toit d’or secoué par une récente déflagration. Sur le mur du lieu saint, une inscription : « Les enfants de Satan se regrouperont pour attaquer ».

Soudain, devant nous, des branches cassées qui pendent des arbres, des gravats et un immeuble de huit étages, coupé en deux dans le sens de la hauteur, sans murs mais avec tous ses paliers, ses fenêtres, ses salons, son mobilier et ses pièces qui donnent sur le vide. Ici, il y avait une télévision, des studios, des salles de maquillage et de montage. Au rez-de-chaussée, sur une porte encore debout, on a affiché dix photos entourées de croix noires, journalistes, maquilleuses ou techniciens victimes du raid. Face aux gravats, les femmes pleurent, les hommes se taisent, secouent la tête ou laissent parfois échapper une phrase rageuse, mais partout ailleurs la ville, le jour, est d’un calme sidérant.

Avec même un air forcé de kermesse patriotique dans le quartier piétonnier animé par un concert quotidien sur la place publique, des hymnes relayés par des haut-parleurs grésillants, les avertisseurs de voiture, les bruits d’une rue commerçante, les affiches d’un film d’Emir Kusturica à côté de l’inscription « Target ? » (« Cible ? »), emblématique de l’officielle résistance du pays à l’« agression ».

Au début, les concerts étaient un bol d’air pour une foule stressée. Mais le régime a vite récupéré la musique et l’emblème aujourd’hui n’est plus porté que par les partisans de Milosevic. Les autres ? On les trouve calmement attablés aux terrasses des cafés de la rue piétonne, entre l’agence d’Air France et le centre culturel britannique dévastés. A côté du marché aux légumes, toujours bondé, aux étals chargés de concombres, de pommes de terre, de choux et de courgettes dont les prix n’ont pas augmenté. Sauf ceux des produits d’importation, oranges et bananes, qui ont doublé. Plus loin, après le souterrain où les Belgradois changent au noir leurs deutschemarks en dinars, au bout de la rue piétonne s’ouvre le vaste parc qui borde les remparts de Kalemegdan, forteresse austro-hongroise qui surplombe le Danube. Sous les grands arbres, de belles femmes à l’élégance désinvolte promènent des chiens racés ; les enfants jouent sur les manèges et des adolescents font du roller autour des statues, et partout, sur un banc public, un coin de rempart ou face au Danube, flirtent des amoureux.

La guerre ? Elle était loin, comme ces canons et ces tanks historiques de la Seconde Guerre mondiale, peints en vert et exposés devant le fort, quincaillerie moquée par des tags mais soudain redevenue d’actualité en ce jour anniversaire du 8-Mai. La guerre ? Elle s’approche avec le jour qui baisse et découpe sur l’autre rive du Danube le dessin du Business Center qui avait le tort d’être doté de grandes antennes, édifice high-tech, frappé, à demi carbonisé et qui pointe son doigt noir, hideux, vers le ciel de Belgrade. La guerre ? Elle est là avec la nuit et cette coupure brutale d’électricité. Il est 21 h 30. On pense à ces bombes au graphite lâchées par les avions alliés sur les fils et les usines électriques, dernière arme secrète qui piège l’électricité et plonge tout un pays dans le noir absolu. Belgrade ne le sait pas encore, mais elle va vivre la nuit la plus dure, la plus longue de cette guerre.

Dans l’obscurité, on suit les détonations et les flammèches de la DCA qui éclairent le ciel. Des explosions secouent la ville. Un peu avant minuit, le gouvernement de Serbie et le QG militaire, déjà en partie détruits, sont à nouveau touchés. Puis on aperçoit l’incendie qui dévaste le Yougoslavia ; l’hôtel est la propriété du président du parti JUL dont la femme de Milosevic est vice-présidente mais il abrite aussi un casino aux mains d’Arkan, leader paramilitaire et criminel de guerre dont le seul nom semait la terreur en Bosnie. Les raids ne s’achèveront que vers 3 heures du matin. Entre-temps, les avions alliés vont commettre l’erreur la plus grave depuis le début du conflit. A trois reprises, venus de trois directions, des missiles frappent de plein fouet le toit, la façade gauche et l’arrière de l’ambassade de Chine à Belgrade ! On compte pour l’instant deux morts. Ce n’est pas une bavure, c’est une catastrophe diplomatique au moment où l’Otan recherche un consensus international. C’était une erreur des services de renseignement. Aussitôt, le lendemain, un cortège chinois défile en plein centre de Belgrade, mené par trois hommes, juchés sur une voiture et brandissant un drapeau rouge, façon révolution culturelle. Sous les applaudissements des passants.

Parmi eux, Milan, 32 ans, chirurgien à l’hôpital militaire où l’on opère à coeur ouvert 200 malades par an. Aujourd’hui, l’hôpital a été vidé pour accueillir les soldats blessés du Kosovo. Milan croit dur comme fer qu’il n’y a pas de nettoyage ethnique au Kosovo et que « l’exode des réfugiés Albanais et Serbes a commencé avec les bombardements de l’Otan ». Pour lui, il n’y a qu’une seule guerre, celle, incompréhensible, menée par l’Otan contre son pays. Milan est amer, déçu, mais il proclame que le pays, sous les bombes, est plus fort et plus uni qu’avant. Paroles de militant qu’on a du mal à entendre ailleurs. Chez Maïa, par exemple, serveuse dans un restaurant, qui a les yeux battus par des nuits sans sommeil et qui répète que « plus personne n’est à l’abri. Nulle part en Yougoslavie. Militaires ou civils ».

Maïa n’en peut plus. Comme elle, les habitants rêvent que tout s’arrête. Belgrade est sonnée, confuse. Ebranlée par des semaines de raid, elle est partagée entre l’indignation devant les bombardements et l’idée que, comme le dit un capitaine de l’armée, « Milosevic est le problème parce qu’il ne sait pas arrêter un conflit après dix ans de guerre ». Jusqu’ici, malgré l’embargo, le pays s’était identifié à son homme fort, qui tenait le coup et défiait l’étranger. C’est fini, le consensus apparent est brisé. Mais Belgrade est prise aussi par la colère de voir son pays, la Yougoslavie, ravagé par les bombes de l’Otan. Et chaque raid augmente un peu plus le ressentiment contre l’Occident et ses missiles. La télévision recommence à parler de « cinquième colonne » et à donner des noms. Comme si on se préparait à jeter des politiques en pâture à l’opinion en cas de défaite politique. « A moyen terme, ce pays peut devenir un volcan », avance un observateur. Pour l’heure, Belgrade vit au jour le jour.

Un jour qui s’achève et force Maïa et ses voisins à courir se réfugier dans leur cave. La sirène d’alarme vient à nouveau de retentir sur toute la ville. Belgrade entre dans la nuit. J.-P. M. 

13 mai 1999

Par Jean-Paul Mari

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