Mohammed a été blessé hier à Beni Walid. Mohammed Ballout, un ami reporter pour la BBC en arabe, était entré dans la ville de Beni Walid avec les rebelles. Il discutait avec l’un d’eux quand il a vu exploser la tête de son interlocuteur. Une balle de sniper kadhafiste a tué un premier homme, traversé le corps d’un deuxième puis a frappé sous le bras de Mohammed, dans l’interstice de son gilet de protection, a pénétré le poumon pour venir se loger au milieu de la poitrine. Elle y est encore, longue d’un doigt, visible à la radio. C’est une balle de Dragunof, un fusil de précision russe de gros calibre, très puissant. Voilà pourquoi a traversé le corps de trois personnes.

Sur son lit d’hôpital hier soir tard, Mohammed m’a dit que, sous le choc, il avait eu le sentiment irréel d’être renversé par une voiture. Il a eu très peur quand les rebelles l’ont évacué en ambulance vers Tripoli, à deux heures de route, en roulant comme des dingues. Mohamed s’en est sorti, son état est stable, reste maintenant à extraire la balle. On respire. Mohammed est un ami de longue date, croisé sur tous les terrains de conflit. C’est un homme charmant, cultivé et fin connaisseur du moyen orient et du Liban où il est né. Il vit à Paris, a travaillé pour toutes chaines de télévision qui utilisent son expérience et écrit pour le journal Al Safir.

Hier soir, en salle de réanimation, il était calme et précis, comme à l’accoutumée. J’espère qu’il va être évacué d’ici rapidement et opéré à Paris ou à Londres. On s’était retrouvé avec joie dans l’avion de Paris à Djerba et décidé de faire la route ensemble jusqu’à Tripoli. Deux jours plus tôt, nous avions passé toute la journée à Beni Walid. Mohamed a du métier, il connaissait le danger, il n’a pas pu l’éviter. Saleté de sniper !

Le panier de crabes de Beni Walid.

Les rebelles n’arrivent pas à prendre cette ville du désert. Une route entre deux parois montagneuses, un petit col, une plongée vers l’oued et un pont, puis la ville, large et surmontée d’un plateau rocheux. Un véritable place forte naturelle. Surnommée le « Château » ou les « Dardanelles ». A chaque fois qu’on s’engage au-delà du col, on est sous le feu. Dans la ville, les kadhafistes sont retranchés dans les maisons au milieu des civils qui servent de boucliers humains. Ce sont des troupes d’élite, composés de soldats souvent issus de la ville et qui n’ont plus rien à perdre. Ils matraquent tout ce qui avance, les rebelles en pick-up, à coup de mortiers de 40 mm. Et quand les rebelles entrent dans la ville, c’est le tour des snipers qui abattent d’une balle au cœur ou en plein front les hommes qui essaient de progresser.

J’ai parlé longuement avec des combattants qui avaient réussi à atteindre le centre-ville, ils ont passé une partie de la nuit terrés dans des maisons favorables à la révolution mais n’ont pu faire un pas dehors. Les Fusils Dragunof, maniés par les tireurs d’élite de Khadafi, ne leur ont laissé aucune chance. A l’aube, ils ont fait retraite en laissant pas mal d’hommes au sol.

Les rebelles piétinent. Et l’aviation de l’Otan ne peut pas écraser les maisons bourrées de civils, même si beaucoup d’entre eux s’échappent, sous le feu, pour arriver par familles entières, hagards mais saufs, jusqu’au premier check-pont des rebelles. Un peu plus loin, l’hôpital est plein. Et les rebelles s’énervent et finissent par se quereller entre eux.

Beni Walid, sa montagne, ses snipers...Mohammed racontait tout cela devant les caméras de la BBC. Il ne suivra pas la fin de la bataille. Mais l’ami est vivant.