« Grands reporters, Carnets intimes »
« Pourquoi écrit-on ? (…) Si j’examine les circonstances qui m’ont amené à écrire – je ne le fais pas par complaisance, mais par souci d’exactitude – je vois bien qu’au point de départ de tout cela, pour moi, il y a la guerre. » Le 7 décembre dernier, à Stockholm, Jean-Marie Gustave Le Clézio commence ainsi son discours tandis que quelque cinquante années plus tôt, le 10 décembre 1957, Albert Camus affirmait dans ce qui restera le « Discours de Suède » : « Le rôle de l’écrivain (…) ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. » À l’heure où le recueil « Grands reporters, Carnets intimes » vient de paraître, entendre le premier discours et se replonger dans le second, interpelle. Car là est bien le thème de ces carnets, alors que 21 reporters ont tenté de partager l’émotion qui les tenaille depuis des années voire depuis des décennies. Eux dont le métier consiste à couvrir l’actu en se limitant aux faits pour éveiller les consciences. Eux qui se doivent d’être distants de leur sujet, mais qui voient, immanquablement. À travers chaque récit – 21, chacun le sien – on découvre une histoire, des histoires. Ainsi, Alain Mingam se remémore la découverte de Sabra et Chatila en 1982, les cadavres, corps entassés pêle-mêle ou tombés mains ligotées dans le dos, une vision d’horreur à laquelle se superpose, irréelle, l’image de ce cheval égaré, apeuré, fou, survivant de l’impossible. Puis, c’est au tour de Lizzie Sadin de se souvenir. En septembre 2001 à la prison pour mineur Saint-Pétersbourg, elle a croisé le regard de Dimitri, le souffre-douleur de la cellule n°90 pour son reportage « Mineurs en peine ». Un « regard perdu ». Suit Patrick Robert, en l’Afghanistan en 1989, au cœur de ce « cercle d’acier », cercle formé par des fusils mitrailleurs, qui revit comme un instant de vie suspendu, ce moment d’incertitude où la peur peut céder la place à la panique, où les hommes peuvent tirer, où il peut être abattu. Puis, c’est Alain Buu et « l’expérience qu’[il] n’aurai[t] jamais voulu vivre », quand le temps s’abolit pour lui, le prisonnier de la prison d’Abou Ghraïb. Et Olivier Weber, pénétrant dans le fief de Pailin au Cambodge, royaume où vivent et prospèrent en toute impunité les Khmers rouges d’hier, bourreaux sans remord, trafiquants sans scrupule, pour une plongée en enfer. L’ordre des témoignages n’est pas celui-là, mais qu’importe. Chacun nous ouvre ses souvenirs ou ses peurs. L’intime n’a pas sa place dans le reportage, et souvent, faute de pouvoir être compris, ils n’ont pu partager leurs émotions. Pourtant, l’écrit permet de faire son deuil comme le rappelle Jean-Paul Mari dans la postface de l’ouvrage. Recueillis par Élise Dürr, ces récits laissent alors entrevoir à quel point le passé reste présent. D’autant qu’une biographie rappelle le parcours de chaque reporter et qu’en amont, une réflexion de Jean-Claude Guillebaud sur le grand reportage introduit ce recueil. La réalisation d’ensemble, d’autant plus forte et dense qu’elle est collective et multiple, invite alors à la réflexion : quel est le prix de l’information ? Pour aller plus loin : • « Grands reporters, Carnets intimes », Ed. L’Elocoquent, 330 pages, novembre 2008. • Discours de J.-M. G. Le Clézio : http://nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/2008/clezio-lecture_fr.html • Albert Camus, « Discours de Suède », Gallimard, Coll. Folio, 85 pages, rééd. 1997.
« Permis de croquer »
Je l’atteste : cette expo mérite le détour. Autour de cinq thèmes différents (Délits d’humour, Affaires d’État, Portraits des « puissants », Le choc des cultures et SOS Terre), 28 dessinateurs nous donnent à voir l’actualité autrement. De l’affaire de la caricature de Mahomet, à l’Irak et l’embourbement des États-Unis, de l’assassinat d’Anna Politkovskaia aux Jeux Olympiques de Pékin, l’actualité - principalement de ces deux dernières années, réinterprétée par des caricaturistes du monde entier, fait d’abord sourire, avant de révéler tout son engagement. D’autant que, réunis autour du projet de la Fondation « Cartooning for Peace », une idée de Plantu, soutenue par Kofi Annan, ces journalistes ont tenu à jouer le jeu, offrant des inédits, des originaux voire des esquisses en progression. Mon préféré ? Peut-être Condoleezza Rice habillé de cuir et fouet à la main réfutant la thèse de la torture en Irak, tout en s’assurant, volontairement intimidante, que son propos ne sera pas discuté… « Permis de croquer », à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, jusqu’au 8 mars 2009. Pour en savoir plus sur la fondation : www.cartooningforpeace.org
22e édition du FIPA
Du 20 au 25 janvier 2009, le Festival International des Programmes Audiovisuels (FIPA) réinvestit Biarritz. À l’affiche, fictions et feuilletons certes, mais aussi documentaires de création et essais, grands reportages et faits de société, pour une télévision ouverte sur le monde, rassemblant des professionnels des cinq continents. L’optique retenue est la « télévision idéale : des regards lucides, indépendants, exigeants, des approches sensibles et révélatrices du monde actuel, sélectionnés dans la production internationale de l’année écoulée. » Après, pour savoir ce que nous réservera le cru 2009, il nous faudra patienter encore un peu. Toutefois, confrères journalistes prenez garde : il ne vous reste plus que 15 jours pour demander une accréditation. En savoir plus : www.fipa.tm.fr
Signalons en outre deux soirées cette semaine à Paris :
• Lundi 15 décembre à 19h, au Théâtre du Rond-Point, un débat public sur la liberté de la Presse en France, organisé par Médiapart et Reporters Sans Frontières et animé par Edwy Plenel et Jean-François Julliard. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin Roosevelt, 75008 Paris (métro Franklin Roosevelt). Entrée libre et gratuite. Réservation au 01 44 83 84 84
• Jeudi 18 décembre à 20h30, projection-hommage de Amok, film réalisé par Souheil Ben Barka, avec Miriam Makeba, la chanteuse et actrice sud-africaine connue pour ses positions affichées contre l’Apartheïd, suivie d’une rencontre animée par Catherine Ruelle. Musée Dapper, 35 rue Paul Valéry, 75116 Paris (métro Charles de Gaulle – Étoile). Entrée libre dans la limite des places disponibles. Réservation au 01 45 00 91 75

Commentaires
1. mardi 13 octobre 2009 attime 15:15, :: film gratuit
2. jeudi 15 octobre 2009 attime 14:41, :: télécharger mininova
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