USA 9 janvier 2012

L’homme qui a mis Mohamed Ali au tapis !

Chuck Wepner, le vrai Rocky.

"un inespéré crochet du droit envoyé juste au niveau du cœur. Ali s’effondre..."

Sa carte de visite dit l’essentiel. Au recto : un boxeur dégarni, droit comme la justice, fier comme Artaban et sa victime, allongée pour le compte. Au verso : l’identité du géant (Chuck Wepner), sa raison sociale (représentant en spiritueux), son fait de gloire (a tenu 15 rounds face à Muhammad Ali) et son trésor de guerre (a inspiré le personnage de Rocky). Bienvenu chez l’anonyme le plus célèbre de la planète ! Impressionnant double mètre de 72 ans, hâbleur et rigolard, dont le parcours est encore plus invraisemblable que le compte rendu qu’en a fait Sylvester Stallone six films durant.

Bayonne [“ Baie-yonne ” dans la bouche d’un Américain moyen] est une banlieue incertaine. Située à moins de vingt minutes de Manhattan, mais à des années lumières de ses préoccupations fébriles. Des usines en suspens, des voitures de police qui rodent, des drapeaux étoilés qui donnent le change. Pas de doute, Tony Soprano habite dans les parages. Pas très loin de chez “ Chuck ” installé ici depuis toujours : “ Je connais tout le monde et ne peux passer inaperçu très longtemps. ” Ni lui, ni le “ Champ ” de la plaque minéralogique de sa Lincoln MKS qui, d’entrée de jeu, estampille le phénomène.

Le contraire d’un tocard. Ce que c’était, à tort, imaginé Don King, l’excentrique manager de Muhammad Ali, impatient de suggéré un adversaire sans importance à son pur-sang. Nous sommes mars 1975. Cinq mois plus tôt, le sommet de Kinshasa a consacré une fois pour toute “ The Greatest ”. Quatre semaines plus tôt, Elijah Muhammad, son guide et inspirateur, meurt à l’âge de 78 ans. Ali n’est pas au mieux. Mais néanmoins tenu de paraître et de rendre des comptes. Chuck Wepner est un palliatif tout trouvé.

“ Ca c’est passé en deux temps. Don King qui tirait toutes les ficelles m’a d’abord proposé un combat contre Terry Hinke. Avec une belle carotte à suivre : la possibilité pour le vainqueur de ce combat de rencontrer le gagnant du Ali-Foreman prévu peu de temps après ! ” Chuck se met à rêver. Il n’est même pas boxeur pro et bosse dans une affaire de spiritueux. Il s’entraîne quand il peut et n’a même pas de quoi se payer un sparring-partner. Il est planté devant sa télé et l’inspecteur Kojak (“ ma série préférée ”) quand sa mère, au bout du fil, lui apprend l’improbable : la tenue au Coliseum de Richfield, près de Cleveland, le 24 mai 1975, d’une inespérée rencontre Ali-Wepner. “ Je suis tombé de ma chaise et suis parti acheter une pile entière de journaux qui confirmait la nouvelle ! ”

La suite relève du miracle. Le sans grade récupère dans la seconde 25 000 dollars pour préparer son affaire, obtient une mise en disponibilité et quelques soutiens pour parfaire sa préparation : “ Ce furent, peut être, des six ou sept semaines les plus heureuses de ma vie. Pensez, de l’argent et du temps pour m’entraîner, cela ne m’était jamais arrivé ! ” Chuck est passé dans la pièce d’à côté. Il rapporte quelques vieilles photographies. Il aimerait faire comprendre que son destin répond à une certaine logique et que l’opportunité qu’il rapporte ne devait rien au hasard. On hésite. D’autant que la suite de l’histoire tambourine quelques aubaines, elles aussi, parfaitement singulières.

Le combat est organisé dans le fief même de Don King. Au milieu de ses obligés. Les juges et arbitres ont été choisi par ses soins. Les journalistes accentuent le paradoxe. Larry Marchant du “ New York Post ” suggère la confrontation “ d’un artiste de talent et d’un peintre en bâtiment ”. De fait, l’opposition de style est patente. Pendant qu’Ali entame sa traditionnelle danse de Saint Guy, le géant recule et accuse. L’issue n’a déjà plus d’importance. Sauf que Wepner résiste : “ Même boxeur à mi-temps, je ne voulais pas lâcher le morceau. Je n’ai jamais été un grand styliste, mais je suis un combattant. Gosse déjà, je refusais de décrocher. ”

Il faut revenir sur le parcours du futur “ Rocky ” (le parallèle tombe sous le sens). Sur sa mère ouvrière et ses deux doigts perdus sous une presse. Sur son père ex-boxeur lui aussi et ses perpétuels changements d’adresse. Sur ses classes à la Police Athletic Gym et son passage chez les Marines. L’archétype du boxeur de peu. Le frère, le fils de tous les “ blue-collar ” de l’Amérique réunie. Un modèle de pugnacité. La volonté de s’en sortir sans l’aide, ni l’appui de personne. Un palmarès courageux (30 victoires, 9 défaites, 2 nuls avant de rencontrer Ali), mais 328 points de suture et 10 nez cassés au passage ! “ The Bayonne Bleeder ” [le sanguinolent de Bayonne] pour les intimes. Respecté et applaudi pour cela. Proche de son public. Incarnation même du “ tout est possible, pour peu que l’on y mette du sien ” (C’est lui qui souligne).

Au cinquième round, le combat tourne vinaigre. Wepner saigne bien évidemment et Ali accélère. En vain. Quatre rounds encore. La riposte s’organise, annonciatrice d’un inespéré crochet du droit envoyé juste au niveau du cœur. Ali s’effondre. La nuque dans les cordes, le cul sur le tapis. Jusque là, seuls trois de ses adversaires (Banks, Cooper et Frazier) ont réussi pareil exploit. Le public est debout. Et Wepner tout autant. Le retour de bâton ne se fait pas attendre. “ Il était comme fou, précise Wepner, comme si j’avais outrepassé mes droits et rompu un accord préalable ”. La pluie de coups à suivre est un calvaire. Mais Wepner-Rocky n’est pas torpillé pour autant.

A dix-neuf secondes près, il tiendra jusqu’au terme des 15 rounds, obligé à son tour de mettre un genou à terre avant que l’arbitre ne le revoie dans son coin. Le public chavire. Pour Ali, mais surtout pour Wepner. Sous la voûte du Coliseum de Richfield, mais aussi dans les quelques mille cinémas autorisés à distribuer le combat en circuit fermé un peu partout à travers les Etats Unis.

A Philadelphie, un jeune acteur sans grand succès a payé sa place 20 dollars. Il est originaire de la région de New York comme Wepner. A connu 14 écoles en 11 ans, travaillé comme pizzaiolo et coursier, participé à quelques spectacles déshabillés et tourné dans deux films porno. Son nom ? Sylvester Stallone. Qui, a posteriori, témoigne : “ J’ai vu en Wepner comme un gladiateur du XXè siècle. Une métamorphose de la vie. ” La légende rapporte que l’admirateur transi a écrit les 90 pages du scénario de “ Rocky ” durant la nuit qui suivit.

La vérité, confirmée par Wepner, fait état d’un premier coup de téléphone quelques jours seulement après l’événement. L’émissaire hollywoodien se recommande de Stallone en personne. D’autres interrogatoires suivront. Plus précis, plus systématiques. “ J’ai parlé, parlé… De ma passion pour Rocky Marciano, le “ Boucher de Brockton ”, qui a donné son prénom au film et dont on retrouve le poster dans la chambre miteuse de Rocky Balboa. De ma femme et de nos confidences. De mon coach et de nos connivences. Lorsque j’ai vu le film, je me suis vraiment retrouvé en terrain de connaissance. Le fameux : ‘’ Même si je ne gagne pas, j’aurai démontré que je suis là !’’ est évidemment de moi. ”

Vingt-huit jours de tournage suffisent à résumer la fable. John G. Avildsen est derrière la caméra. Stallone omniprésent devant. Et puisque l’on est à Philadelphie, quelques situations sont empruntées à Joe Frazier, le boxeur du cru : les marches du Musée d’Art moderne qui servent de terrain d’entraînement et les quartiers de bœuf de sac de mise en forme. Au final, le film coûte un million de dollars et en rapporte 117. Obtient dix nominations aux Oscars et trois statuettes en bonne et due forme. D’autres épisodes suivront. Cinq au total. Pour une recette globale qui avoisinera le milliard de dollars.

“ Forcément, je me suis senti lésé. ” Chuck hésite à s’engager sur ce terrain. Linda, sa troisième femme qui vient de s’installer à ses côtés, est moins empruntée. Elle a connu son champion de mari dans d’autres circonstances. A une époque où elle travaillait dans un boite de nuit de Manhattan où lui-même obéissait à des habitudes auquel aucun boxeur ne semble pouvoir se préserver. “ Comme beaucoup, je suis tombé dans le piège. J’aimais m’amuser, sortir, jouer. ” Et davantage le cas échéant. En 1985, le nightcluber invétéré est arrêté au petit matin, la poche lestée de 120 grammes de cocaïne, et condamné à dix ans de prison ferme. Un appel clément et une conduite irréprochable réduiront la peine à trois ans, mais pas la mise à l’épreuve.

“ Grâce à la boxe, je me suis maintenu en forme. J’ai bénéficié de pas mal de soutien. Même Stallone est venu me voir… ” En 1989, à l’occasion du tournage de “ Haute sécurité ”, programmé au sein même de la prison de Hoboken où il était cantonné. La star n’a pas à s’employer beaucoup pour améliorer l’ordinaire de son modèle. Entre les deux hommes, le courant est rétabli. Et la bataille des avocats interrompue. Au final, Wepner fut dédommagé. “ Il m’a même proposé de jouer dans un des épisodes. J’avais trente deux lignes de script à mémoriser. Mais cela ne m’a pas plu. Je ne suis pas un acteur, je suis un boxeur. ”

Un vrai. Qui pendant 42 mois navigua entre la huitième et dixième place mondiale. Qui croisa les gants avec Sony Liston et George Forman (en échange de 120 points de suture supplémentaires !). Qui, surtout, inspira l’image du boxeur essentiel. Celui qui toujours espère et jamais ne renonce.

UN NOUVEAU FILM

A chacun son tour. Trente-sept ans après sa belle résistance face à Muhammad Ali, trente-trois ans après la sortie du premier “ Rocky ”, le film qu’il a inspiré au premier chef, Chuck Wepner va, enfin, et en son nom propre, connaître l’honneur du grand écran. Au printemps 2012, “ The Bleeder ” (le sanguinolent) réunira Jeff Feuerzeig (à la réalisation), Liev Schreiber (dans le rôle de Chuck) et Naomi Watts (dans celui de sa femme). Par ailleurs, un documentaire (“ The Real Rocky ”) a récemment été produit par Mike Tolin et présenté sur la chaîne américaine ESPN.

(décembre 2011)

9 janvier 2012

Par Benoît Heimermann

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