USA , MEXIQUE

Carnets du Rio Grande

Les Etats-Unis ont décidé de construire un mur le long de leur frontière de 3300 km avec le Mexique, pour lutter contre l’immigration clandestine venue d’Amérique latine. Projet fou, utopie ou réalité ? Jean-Paul Mari et Yann Le Bechec font le voyage du Golfe du Mexique aux côtes de la Californie. Ils racontent le parcours tragique de millions de migrants mais aussi les narcotrafiquants, la Border Patrol et les rêves et les espoirs du peuple de la frontière.

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Les Carnets du Rio Grande

1/ Rodéo à Houston.

Drôle de corral pour un rodéo. Du haut des gradins à sept étages, on aperçoit un cow-boy minuscule qui saute sur un cheval fou. Le « Rielant Stadium » est grand comme le Parc de France, avec une Foire du Trône sur le parking, des écrans immenses et une sono de concert géant. Ils sont 65000 debout dans les tribunes. Le rodéo annuel de Houston, Texas, a commencé par un discours sur la fierté d’être Américain en général et Texan en particulier, la force de l’engagement patriotique et le courage de « nos boys » là-bas, dans ce pays lointain. Un thème inévitable, par devoir lui aussi, mais avec moins de force qu’avant. Il y a quelques semaines, le présentateur a choisi comme modèles de héros des survivants du cancer. L’Irak ne fait plus vraiment recette. Dans l’arène, les vedettes sont les cow-boys venus concourir pour empocher leurs primes. Sur le grand écran, on les voit défiler un à un, gars solides et simples de l’Arizona ou du Montana. Ils ont la diction lente, embarrassée et des corps de lutteurs, souvent brisés par trop de chutes, à force de se jeter de leur cheval au galop pour coucher une vache, de rebondir sur des quarter-horses de concours ou des taureaux fous. Les « stars » mondiales du rodéo ont du payer 520 dollars pour participer à la compétition. Ils ont roulé parfois plusieurs milliers kilomètres pour venir jusqu’ici, dorment dans leurs voitures, soignent leurs bosses comme ils peuvent, montent avec un poignet cassé ou des vertèbres fêlées. Ils triment, cascadeurs saisonniers, intérimaires du mauvais coup, dans l’espoir d’un cheval à ressort, d’une prestation spectaculaire, quelques secondes de bonheur et une belle prime pour combler un trou sans fond à la banque. A chaque fois, les organisateurs ramassent une petite fortune, pas les cow-boys qui repartent le plus souvent les poches vides. On ne court pas toute l’Amérique pour l’argent… « Rodéo attitude ». Peu importe ! Le stade sent la bière, les pizzas, les tacos et la barbe à papa. Ce soir, il y a d’immenses drapeaux flottant dans la lumière, une cavalière blonde, debout sur son cheval qui galope en rond dans l’arène, un étendard US à bout de bras dont la hampe crache des feux de Bengale. Et tout explose dans un grand feu d’artifice tiré dans le stade. C’est l’heure de l’hymne, repris par 65000 bouches, chanté bien droit, la main droite à plat sur le cœur, jusqu’à l’ovation finale. Allez ! Ici, au cœur du Texas, on vibre encore.

2/ Boca Chica, kilomètre zéro de la frontière.

Tout commence ici, au bord de cette plage que les vagues attaquent en rangs serrés, blanches d’écume sous le vent du nord-est. On cherche le « Mur » que le gouvernement américain veut construire pour séparer les États-Unis du Mexique et empêcher l’immigration clandestine…Rien. Pas de traces de chantier. Même pas de « Border Patrol », la police des frontières, en vue. Seulement des pêcheurs, adossés à leur voiture, une bière à la main, la cagoule relevée contre les embruns, leur canne plantée dans le sable. Il y a le vent, ce soleil d’hiver, la lumière blanche et l’odeur forte de la mer, de grandes dunes, des coquillages séchés, des nuées de mouettes et encore un goût d’Atlantique dans le golfe du Mexique. Dimanche tranquille à Boca Chica. Où est le Mexique ? Là, tout près, de l’autre côté de l’embouchure du Rio Grande. On imagine un fleuve immense, comme les films de notre enfance, il n’est large que d’une centaine de mètres à peine et son flot se fait repousser dans son lit par le courant venu du large. De l’autre côté, à trois cents mètres à peine, un phare, grand, tout blanc...le Mexique. Pour venir de Houston jusqu’ici, il a fallu une journée de route, filer plein sud jusqu’à Brownsville, la ville frontière, son pont international, son centre-ville « historique » minable, patchwork américano-mexicain préservé comme un musée du Nouveau Monde. Des ruelles vides, une ville sans âme qui n’existe que pour être traversée. L’Amérique est censée finir ici. En réalité, elle se termine bien avant. Elle est forte encore à Houston, immense capitale du Texas, avec ses freeways, ses quartiers d’affaires, ses centres commerciaux jalonnés d’espaces assez grands pour y planter tout un village de France. Houston, Texas, USA ! Oui mais, qu’ils soient vendeurs de Mc Do, chauffeurs de taxi, femmes de ménage ou cow-boys, la plupart des texans ont le cheveu noir et la peau mate : des Mexicains immigrés, avec ou sans papiers, installés depuis une, deux, trois générations. Et leurs enfants aussi massifs que les jeunes du Texas. Vers le Sud, la route longe l’océan et les noms continuent à s’entrechoquer : « Chapmann Ranch » et « El Campo », « Vanderbauer Loop » et « Presidio road ». Au Texas, l’Amérique du Nord et l’Amérique latine forment déjà un vieux couple, sans effort, sans échappatoire, sans même de racisme. Au bout du chemin, à la pointe extrême du continent américain, il n’y a plus que cette plage de Boca Chica où le sable vole dans la lumière du soleil qui s’en va. Quelques dizaines de mètres d’eau douce et salée mélangée qui nous séparent du Mexique. De l’autre côté, il y a les mêmes voitures, les mêmes pêcheurs avec leurs cannes qui occupent le même dimanche. Et vu d’en face, le rêve américain, comme une tentation quotidienne. Une frontière, cette embouchure de « Boca Chica » ? Non. Tout au plus, une « petite bouche » avec deux lèvres qui se referment, se touchent, comme un baiser du fleuve.

3/ Reynosa : le goût sauvage de la frontière.

C’est impressionnant un homme courageux qui a peur. Celui-ci supplie de ne pas donner son vrai nom. « Raoul » vit sur ses gardes et il a raison. A Reynosa, la mafia n’aime pas les curieux. L’année dernière, neuf journalistes ont été abattus. Il faut du cran pour travailler dans un centre d’études, recenser les émigrants, les vols, les noyades et les assassinats, les considérer comme des humains. Nous sommes au Mexique. Derrière nous, la dernière ville américaine : Hidalgo. Une ville ? Pas vraiment. Un bout d’avenue, une pompe à essence, un motel introuvable et miteux dont les volets se décrochent. Et un « office du tourisme » à l’enseigne écaillée qui a du fermer avant les élections de Georges Bush père. On fuit. Autant franchir la ligne, le pont international qui mène à Reynosa, au Mexique. Il ne sépare pas deux pays mais deux mondes, aussi différents que Berlin-Ouest et Bombay. Pas d’espace, des « avenues » étroites, un pavé défoncé, des habitations serrées, denses, la poussière, la pollution, les embouteillages, les coups de klaxon, la couleur et l’odeur de friture…Le Mexique vous saisit à la gorge, violent et sensuel. Officiellement, Reynosa compte 500 000 habitants ; en réalité, ils sont au moins un million. Il y a des cadenas sur les portes, des grilles sur les fenêtres ; les gens sont sur la défensive, parlent peu, se méfient. Le soir, le centre ville est désert, les rues sombres et vides, sans protections, abandonnées aux gangs qui volent, violent, assassinent. Surtout ne pas appeler la police, elle marche main dans la main avec la mafia. Histoire de contrôler le passage de la drogue, les deux cent mille ouvriers qui travaillent dans les « Maquiladoras », usines délocalisées et de dépouiller les émigrants qui, faute d’argent, viennent buter sur la frontière. Ils arrivent déjà exsangues de Monterrey, du Sud du Mexique et parfois d’Amérique Centrale, du Salvador, du Guatemala, du Honduras. A la descente du bus, les rabatteurs de la mafia les repèrent immédiatement : « Tu veux passer ? » Quand on a de l’argent, quatre à cinq mille dollars, tout est simple. L’organisation fournit de faux papiers pour franchir le pont et l’émigration. Ou mieux, un billet d’avion acheté sur Internet pour Houston, Texas, plate-forme aérienne qui ouvre la voie royale pour la Californie, Chicago ou New York. Pour les culs-terreux, c’est 85 dollars et l’échec assuré. Le « Coyote », le passeur, pousse l’émigrant vers la berge du Rio Grande, - « C’est là, de l’autre côté, c’est l’Amérique… » - et le paysan en loques qui traverse le Rio Grande à gué, de l’eau jusqu’à la taille, se jette dans les bras de la Border Patrol qui l’expulse aussitôt. Avec 2000 dollars, la méthode est plus lente, risquée mais éprouvée. D’abord, les « Coyotes » regroupent les émigrants, hommes, femmes, enfants, dans une « maison de sécurité », une cache. Après quelques jours, quand le groupe atteint vingt ou trente personnes, on passe le Rio de nuit, vers une autre cache côté US. Puis, départ en camionnette jusqu’au point de contrôle à 120 km à l’intérieur des terres. Tout le monde débarque, marche deux ou trois jours dans le désert en faisant un large crochet pour éviter le barrage de police et retrouver la camionnette des « Coyotes » qui les emmène vers Houston. Quant aux fous qui n’ont pas un sou et tentent de passer seuls, soit un tiers des émigrants, la mafia les attaque au bord du Rio, les volent, les assomme ou les tuent, histoire de montrer qu’on ne fait pas sans elle. Reste le fleuve du Rio Grande, bas, mais traître. Ceux qui savent le franchissent à pied, les autres se perdent, emportés par les tourbillons. Entre quatre-vingts et cent noyades par an depuis l’an 2000. Dimanche dernier à Matamoros, on a enterré le corps d’un inconnu, retrouvé sur la berge. La moitié des noyés ne sont jamais identifiés. Ce sont ces hommes sans nom, ces crimes, cette misère invisible que « Raoul » essaie de recenser, comme un clandestin de l’information, qui vit dans l’ombre pour ne pas se faire remarquer par la mafia. Il n’y a pas de touristes ici, pas d’étrangers, pas de témoins à Reynosa, ville dure, lourde, sale, toujours sur ses gardes et tendue vers la survie, posée sur un morceau de frontière où l’homme ne vaut pas grand-chose.

4/Reynosa, le Mexique dos au mur.

Ici, à Reynosa, ville frontière mexicaine, personne ne veut y croire. Ni les clandestins qui piétinent en attendant la nuit au bord du Rio Grande, ni les hommes d’affaires qui se nourrissent de la frontière. « L’Amérique, regardez, elle est là. Il suffit de tendre le bras… » dit un commerçant dont les trois enfants vivent de l’autre côté. « Alors, comment parler d’un mur qui n’existe pas encore ? » Est-ce une construction de l’esprit, une utopie américaine, un mensonge, le délire d’un pays paranoïaque ou bien une certitude, un grand chantier public voté et planifié, un projet politique, voire idéologique ? Sans doute les deux à la fois. Quand on parle du « Mur » qui doit séparer le Mexique des États-Unis, on entend une double clôture métallique, renforcée de plaques de métal, de capteurs électroniques, de radars, de tours de guet et un chemin de ronde patrouillé par des policiers de la Border Patrol à pied, leur chien en laisse, en 4X4 ou en hélicoptère, comme il en existe déjà une version de 23 km entre San Diego et Tijuana. Un peu comme le mur de Berlin, qui a tenu trente ans avant de s’effondrer. Ou le mur en Israël qui enferme toute une population en Palestine. Sauf que l’un ou l’autre ressemblent à un aimable jeu de Lego comparé à celui prévu ici. Du Golfe du Mexique aux côtes californiennes du Pacifique, la frontière que nous remontons court sur 3139 km. Sur une grande partie du trajet coule le fleuve du Rio Grande, frontière naturelle. Le mur prévu sera composé de plusieurs tronçons qui, bout à bout, s’étaleront sur…1132 km. De quoi couper la France en deux, d’un grand coup de hache, de Lille à Marseille. Sur le papier, le projet paraît déjà fou. Il a pourtant été voté par la Chambre des Représentants, approuvé en janvier dernier par le Congrès en janvier dernier et le gouvernement a déjà débloqué 1,2 milliard de dollars pour le financer. Au nom de la sécurité de l’État, de la « guerre contre la terreur », du contrôle des frontières et de l’immigration sauvage. Ici, deux mondes s’entrechoquent, à peine séparés par un pont, un champ, un ranch : l’Amérique, puissante et prospère, 26% de la richesse mondiale, face au Mexique, pays du tiers-monde, 1,2 % du PNB et des salaires de misère. Le résultat est spectaculaire : du bout du Chiapas jusqu’aux bas-fonds de Reynosa, toute l’Amérique latine se rue chez son voisin du Nord. Avec des papiers en règle quand elle le peut ; clandestinement quand elle le doit. Chaque année, quatre à cinq cent mille clandestins passent la frontière illégalement, en camion, à pied, à la nage. Le nombre de clandestins, - sept millions !-, a plus que doublé ces dernières années. A eux seuls, en 2006, les Mexicains installés ici ont envoyé 20 milliards de dollars à leurs familles, de quoi nourrir un village, une région, un pays. L’armée des 12 000 policiers de la Border Patrol, - 18 000 prévus fin 2007 -, a beau intercepter et renvoyer chez eux un million de clandestins, rien n’arrête la marée humaine des affamés venus du Sud. Du coup, qu’importe les 3 600 cadavres de migrants découverts depuis 1995 dans le désert ou les eaux sales du Rio Grande qui coule aux pieds de Reynosa ! Et cette grande muraille que l’Amérique veut ériger pour couper un continent en deux ! Pour un coût de deux milliards de dollars promet l’administration Bush, en réalité, 8 et 30 milliards de dollars, répondent les experts, l’équivalent de sept mois de guerre en Irak. Oui, c’est cher. Mais il faut beaucoup, beaucoup d’argent pour faire la guerre aux pauvres d’ici

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5/ El Cenizo, Texas : A la conquête du pouvoir !

Il a vingt-trois ans, une cravate rouge sur une chemise écarlate et, quand il sera grand, il sera gouverneur du Texas ! A 14 ans déjà, Raoul Reyes, citoyen US né d’une mère de Corpus Christie et d’un père mexicain de Nuevo-Laredo, dirigeait le Club des jeunes « boys and girls ». À 19 ans, à peine arrivé à El Cenizo, il se présente aux municipales. Quatre ans plus tard, il est élu et devient le plus jeune maire du Texas. En 2006, il est réélu triomphalement avec 82% des six mille cinq cents âmes de ce bled sauvage planté sur la frontière au bord du Rio. En espagnol, El Cenizo veut dire « Cendres ». Au départ, ce n’était qu’une « Colonia », des rues en terre, un amas de baraques, de mobile homes posés sur des parpaings et des lots de terrain loués 80 dollars par mois aux nouveaux immigrants mexicains. Le promoteur avait promis eau, électricité et bonheur… juste avant de faire faillite et de disparaître. Depuis, le maire a fait recouvrir les rues, refait les trottoirs, mis des ordinateurs à disposition à la mairie et créé un site internet. Rébellion. Quand la municipalité a décrété que les documents administratifs seraient rédigés dans la « langue prédominante », l’espagnol, les autorités du Texas ont vu rouge et ont envoyé des patrouilles en armes contrôler les papiers des insurgés. « Ils arrêtaient même les bus scolaires et vérifiaient les documents des gosses ! » dit le maire. Avec 30% de clandestins, El Cenizo risquait de se dépeupler rapidement. Du coup, le jeune maire se rebelle, tient une conférence de presse, en appelle aux « Human Right commission » et, très vite, le shériff et ses policiers assurent la circulation devant les écoles. « Depuis, on travaille main dans la main avec la Border Patrol… » sourit le maire. Même les « Coyotes », les passeurs d’immigrants, attendent sagement la relève des patrouilles avant de franchir le fleuve. Et une équipe de volontaires municipaux tournent la nuit pour dissuader les narcotrafiquants pendant que les hélicoptères survolent la frontière. El Cenizo est en ordre et le restera. Au moins jusqu’en 2010. Ensuite, Raoul Reyes abandonnera son mandat, le temps de se préparer à concourir au poste de gouverneur du Texas : « Ce pays est prêt à élire un candidat issu de l’immigration hispanique ! » Il choisira le parti Démocrate, moins par conviction que parce que les Républicains sont mal vus sur la frontière. Et d’ici là, il est sûr de ne perdre aucun mandat : « Ici, au Texas, on n’aime pas les perdants ! »

6/ Nuevo Laredo, Mexique : La paix règne sur la ville.

Ils sont venus en pleine nuit, chez lui, sont entrés dans la chambre et ont ouvert le feu. Mauro, le journaliste mexicain, a sauté de son lit pour éviter les balles, mais son fils de 20 ans a été blessé aux jambes. En novembre dernier, il est à la morgue de la ville pour photographier les six corps d’un massacre de narcotrafiquants. Un commando débarque dans l’hôpital, le séquestre, détruit son appareil et prévient : « C’est la dernière fois, tu entends ? » Mauro m’a donné rendez-vous dans un café discret. Il a 53 ans et vit ici depuis vingt-cinq ans, son diagnostic est clair : « La ville est entièrement contrôlée par la mafia. » Toute la ville…c’est-à-dire, la sécurité ou plutôt l’insécurité de sept cents mille âmes, les commerces, les bars, les restaurants rackettés, les entreprises de travaux publics et le réseau de l’immigration clandestine. Mais aussi les cliniques et leurs médecins, les avocats, les politiques bien sûr et même les journalistes, « une honte pour notre métier ! » dit Mauro qui, impuissant, doit mesurer le moindre mot de ses articles. Et la police ? Il sourit. Le dernier reporter venu de Laredo, la ville américaine de l’autre côté du pont, était jeune et plein d’allant. Il a écrit deux ou trois articles spectaculaires avant de se faire arrêter à la frontière par les policiers mexicains qui l’ont interrogé, fouillé et menacé : « Si nous ne le faisons pas, « d’autres » le feront »… le reporter n’est plus jamais revenu ! Les autres ? Ce sont les membres de deux gangs qui se disputent la ville : le « Cartel du Golfe » installé à Nuevo Laredo et le « Cartel d’El Chapo » qui a décidé de prendre la cité d’assaut et de s’assurer le contrôle de la route Interstate-35, axe majeur entre le Mexique et le Canada, où transitent chaque jour 6000 poids lourds dont certains chargés de cocaïne, de marijuana et d’immigrants. Du coup, les rues de Nuevo Laredo sont devenues un champ de tir à ciel ouvert. Mauro se souvient pourtant d’une ville calme dans les années 70. En 1979, les bandes s’entretuent à l’extérieur de la ville, version Chicago des grandes années et le gouvernement envoie un procureur de fer, justement nommé « El Toro » et la vie reprend gentiment, au rythme d’un mort par mois. Aux élections de 1999, le gouverneur change et le fond de l’air aussi. Les gangs, constitués en véritables armées, tuent tout ce qui résiste, proteste et critique au rythme de 55 à 75 assassinats par an. Des enfants des rues commencent à jouer de la gâchette entre 8 et 14 ans. Et les tueurs des cartels inaugurent un nouveau procédé appelé « El guiso » : une forme de baril-chaudron, un tonneau vide, un tiers d’essence, un supplicié mort ou vif et une allumette. En 2005, 182 morts ; en 2006, 186 cadavres : Nuevo Laredo panique, 600 commerçants ferment leurs portes, « El Rancho », le plus célèbre restaurant du coin, déménage en Amérique, de l’autre côté du pont et 3000 familles, les plus riches, font de même. Terrifiés, les émigrants clandestins, pourtant durs au mal, préfèrent faire un large crochet et passer le Rio trente km plus loin. Et puis soudain, cette année, tout semble s’arrêter. « Comme si l’un des deux cartels avait gagné la guerre », souffle Mauro. Il s’interrompt, un garçon de café s’approche de notre table. Coup d’œil alentour et Mauro explique à voix basse : avec les « nettoyeurs », des groupes en camionnette qui ramassent les corps et les abandonnent dans le désert, il n’y a plus d’assassinats à élucider. Il sait que la véritable raison de cette « paix » est que les gangs contrôlent désormais la ville de bas en haut. Désormais, les mafieux sont devenus patrons d’entreprise, PDG de société ou directeurs de banque, des gens respectables. Bientôt, ils seront élus. Et ce n’est pas la police ou la justice qui ira les contrarier. Quant aux douaniers mexicains, dont l’intégrité est discutée, ils n’osent plus se promener côté américain parce que la Border Patrol US a reçu l’ordre de leur retirer leur passeport ! Peu importe. A Nuevo Laredo… tout est calme ! Ou presque.

7/ Alpine, Texas : le désert est blanc.

Bienvenue en Bavière. Au fin fond du Texas, le nez sur la frontière, soudain, plus un Mexicain en vue. Une région « blanche », un patronne d’hôtel aux cheveux argentés, les yeux bleus et la peau rose. « Alpine » porte bien son nom. Au saloon, on sert saucisses Bradwurst, grands bocks de bière maison et la « spécialité Eldeweiss ». Un coup d’œil sur le patio coquille d’œuf façon latino et les deux chanteurs de country, - guitare irlandaise, contrebasse à une corde - raconte l’histoire de la colonisation allemande de ces hautes montagnes, où les exilés semblent s’être perdus. Entre un homme en étrange habit, maigre, l’œil noir et képi bleu sur la tête. Suivi d’un colosse blond et rose, sombrero de paille, barbe et cheveux de Robinson, en short et grosses bottes de montagnard. A la table d’à-côté, queue de cheval blanche et lunettes rondes, un vieux trappeur à la retraite dîne seul…Étranges clients. Ici, on vit trop loin des autorités et tout près de la montagne, entourés de coyotes, de pumas, de vautours et d’aigles des cimes, dans un désert brûlé à 50 degrés par l’été. Highway 118. Canyons, défilés, doigts rocheux. Les cactus géants sont violets et l’herbe des grandes prairies jaune paille. Au loin, des pitons émergent de la brume de chaleur. Les plateaux fissurés laissent échapper d’énormes blocs qui pavent le désert de chaussées de géants. La route est droite sur 50 km, l’horizon plat, piqueté de fleurs d’épines des agaves. Le désert est mauve à l’aube, blanc le jour, ocre rouge avec le soir. A midi, tout prend feu. C’est fort et doux à la fois. Dans cet espace sans limites et sans freins, les hommes d’ici passent d’un sentiment de puissance à l’écrasement. Ils sont seuls et maîtres. Seuls et perdus. Un zeppelin dans le désert. De loin, on croit à une vison. Il est là, posé sur le sable. Un énorme aérostat blanc d’une trentaine de mètres. Lâché au bout de son câble, haut dans le ciel, il domine le pays et son radar détecte tout ce qui vole au-dessous de 5000 pieds. Encore une idée des techniciens de la D.EA, unité anti-drogue, et des douanes, pour essayer de repérer les petits avions bourrés de marijuana qui arrivent du Mexique et de Colombie. Il y en a trente-cinq autres tout au long de la frontière, pour compléter un dispositif de radars au sol, d’hélicoptères et d’avions de surveillance. Le seul problème est que les « Aérostat Radar Balloon » sont souvent cloués au sol. A cause de pannes mécaniques. Ou des tempêtes. Comme celle qui est en train de nous venir droit dessus. Tornade sur Van Horn. Soudain, le ciel devient tout noir. Oublié la canicule et les couleurs du désert. Il fait très froid. Des rafales de vent font voler de gros rouleaux d’herbes sèches. Des tourbillons géants emportent tout vers le ciel : on joue « Twister » au Texas. Puis vient le tambour de la pluie, des éclairs verticaux de plusieurs km et une averse de grêlons gros comme des billes d’écoliers…l’hiver. La route est blanche, couverte de givre et le chemin inondé par cet orage des grandes plaines. C’est rapide et brutal. Ne reste que des toits troués, une vingtaine de blessés, des automobilistes en détresse et les sirènes des voitures de police qui font la tournée des dégâts.

8/ Van Horn

Trois enterrements. Le « Sands Café » a un air de déjà vu. À l’intérieur, des affiches du film de Tommy Lee Jones tourné ici, dans cette cafétéria du désert. « Les trois enterrements de Melchiades Estreda » est sans doute l’un des meilleurs films de ces dernières années. Un policier de la Border Patrol tue brutalement un clandestin mexicain et son ami américain va le forcer à déterrer le corps et à accompagner son cadavre pour l’inhumer chez lui, dans son village de l’autre côté de la frontière. La serveuse latino du « Sands Café » n’a pas aimé la fin, trop triste. Et les fermiers du coin ont n’ont pas apprécié l’ego du réalisateur. Du coup, le cinéaste a vendu le ranch qu’il possédait dans le coin pour se retirer plus au Nord. Et le « Sands Café » a retrouvé ses habitués et son anonymat. Randy le camionneur. Il a la mèche soigneusement ourlée, le regard gris vif et un air de prof de collège. Randy est routier. Voilà cinq ans qu’il fait le trajet entre Austin, ville plutôt libérale, et Phœnix, ville franchement désertique. Dix heures de route dans un sens, dix-huit heures dans l’autre, entre l’usine qui fabrique des néons au mercure et le dépôt qui les recycle. Ici, la C.B passe mal, on ne capte plus rien et la radio satellite joue toujours les mêmes rengaines. Le désert a beau être magnifique, Randy a fini par se lasser du paysage. Alors, il lit au volant. Ou plutôt, il écoute des livres enregistrés qu’il emprunte à la bibliothèque d’Austin. Les classiques, les polars, les grands romans, il avale tout. En ce moment, il découvre l’œuvre de John Irving. Il a adoré « Le monde selon Garp », « L’épopée du buveur d’eau » et « Une prière pour Owen ». Mais il a failli sortir de la route en écoutant le dernier ouvrage : « seize heures d’enregistrement, c’est un peu fatiguant, non ? » C’est l’heure, son poids lourd et un bon bouquin l’attendent sur le parking. Randy est sans doute le routier le plus cultivé de tout le Texas. Un convoi pour la Maison Blanche. Sur le parking du « Loves », - cigarettes, café, chips - en face du Sands Café, une voiture grise disparaît sous les dessins et les tags, façon slogans des années 60 : « Stop Bush ! », « Pas de guerre en Iran ! », « Assez de crimes de guerre en Irak ! » On s’attend à voir surgir un jeune conducteur, dreadlocks, boucle d’oreille et cigarette roulée à la main. Apparaissent deux dames, la cinquantaine élégante, minces, jeans et tee-shirts, qui arrivent de Tucson, Arizona, en route pour Washington. Histoire de fêter le quatrième anniversaire de la guerre en Irak et le quarantième d’une grande manifestation anti-Vietnam en 1967 : « avec un grand rassemblement devant la Maison Blanche, du genre de ceux que la télévision d’ici ne montre jamais ! » Surprise, sur leur passage, pas ou peu de gestes d’hostilité, mais des Texans qui leur sourient et font de V de la victoire : « les gens d’ici ne veulent plus de cette guerre ! » dit la conductrice avant de reprendre la route. Nous sommes lundi, arrivée prévue samedi prochain.

9/ El Paso, Texas : les égouts de la liberté.

Les égouts d’El Paso, voilà un moyen sûr et rapide ! C’est du moins ce que croyait Jésus Prado, 25 ans, technicien en électricité dans la ville de Guadalajara, à vingt-quatre heures de bus de la frontière avec l’Amérique. Là-bas, il travaillait dans une « Maquila », une usine délocalisée de la société US« Jebil », à fabriquer des manettes de jeux vidéo, huit heures par jour pour 50 dollars la semaine. A peine de quoi vivre . Et un avenir plat comme le cours du Rio Grande. A 20 ans, il est parti une première fois avec un « Coyote », un passeur. D’abord le bus vers Tijuana, puis la frontière à franchir de nuit, trois jours de marche dans le désert et mille cinq cents dollars à débourser. Aux usa, en un mois de travail clandestin, Jésus gagne l’équivalent d’un an de sa paie d’ouvrier au Mexique. Un jour, il décide de repartir à Guadalajara, chercher sa femme, Cécilia. Plus question de payer un passeur. Arrivé à Cuidad Juarez, ville mexicaine face à El Paso, il attend la nuit, traverse le Rio Grande à sec et s’engouffre avec Cécilia dans une bouche d’égout qu’il a repéré. L’Amérique est là, à quarante mètres, juste après la sortie du tunnel, une herse et une haute clôture métallique. À condition de ne pas buter sur les hommes de la Border Patrol. Dans les égouts, on patauge jusqu’à la taille dans l’eau et l’ordure, l’obscurité totale et le froid. Au bout du chemin, Jésus et sa femme butent sur une porte condamnée. Ils décident de remonter un tunnel parallèle, marchent deux heures à la lampe de poche, se perdent et vont errer…trois jours dans les égouts : « sans dormir, sans manger, à grelotter de froid toutes les nuits » dit Jésus. On peut mourir dans ce labyrinthe. Cécilia est blessée, couverte d’ecchymoses, mais elle tient bon et Jésus ne veut pas renoncer. La sortie est là, quatre km plus loin. Jésus pousse une plaque d’égout, hisse sa femme au sommet du grillage et pose le pied à El Paso, en Amérique… gagné ! Sauf que Cécilia n’a pas emporté ses vêtements, trop encombrants. Le jour même, Jésus repart seul, passe le pont vers le Mexique, sans aucun contrôle et reprend le chemin des égouts, un ballot de linge sur le dos… « J’avais peur que la Border Patrol me prenne pour un trafiquant de drogue ! » Quarante mètres à ramper…mais il passe sans encombre et Cécilia, réfugiée dans un centre d’accueil religieux, peut s’habiller comme il sied aux usa. Une semaine plus tard, Jésus décide de renseigner des amis de son quartier, bloqués à Ciudad Juarez et qui cherchent désespérément un moyen de passer. Et le voilà qui repart, seul, au Mexique, pour la quatrième fois ! « Au retour, en sortant des égouts, une femme-policier de la Border Patrol m’a vue…Elle a donné l’alerte. Et une patrouille m’a poursuivi dans le tunnel ! » Jésus plonge dans l’eau sale, se couvre le visage et le corps de boue puante et se colle contre la paroi. Pendant un long moment, le faisceau lumineux d’une lampe torche d’un policier glisse sur lui sans le détecter, avant de disparaître. À six heures du matin, Jésus tente une nouvelle sortie. « J’ai vu un policier qui dormait dans sa voiture, vitre ouverte. Je suis passé à côté de lui, sans courir. Pour ne pas le réveiller… » sourit Jésus. Quand il retrouve Cécilia, elle éclate en sanglots face à son homme, noir, sale et puant. Et il lui jure de ne plus essayer de franchir le Rio Grande. Dans quelques jours, ils partiront ensemble vers la Floride : « quelques jours de train et juste un point de contrôle qu’on évite en faisant un crochet de deux jours de marche. » Ensuite Miami, un travail et une maison. C’est urgent : Cécilia est enceinte.

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10/ El Paso, Texas : Quand passent les migrants.

Le premier est Consul du Mexique à El Paso. Ne cherchez pas la caricature du haut fonctionnaire bedonnant à moustache noire, Juan Carlos Foncerrada Berumen a trente six ans, l’œil bleu et vif, le cheveu châtain clair et semble sorti droit sorti de l’université de Yale. Le second, Doug Mosier, est chef de la Border Patrol. On s’attend à un discours répressif de shérif texan et on trouve un homme débonnaire, sensible à la tragédie des migrants qu’il pourchasse. Face à lui, quatre cents km de frontière à contrôler, de l’état du Texas au Nouveau-Mexique. Sous ses ordres, 1850 agents, 12 avions et hélicoptères, un arsenal de radars, de senseurs électroniques, de caméras et d’optiques à vision nocturne. Bilan, en 2006 : 122 600 clandestins interpellés, dûment enregistrés et renvoyés de l’autre côté du Rio Grande. Avec la mobilisation des six mille hommes de la Garde Nationale, le nombre des arrestations, donc des passages a même baissé de moitié à El Paso, ce début d’année. Ce que le Consul confirme. Sauf que cinq cents mille, peut-être un million de clandestins réussissent chaque année à pénétrer illégalement en Amérique. Avec acharnement. Souvent au prix de leur vie. La Border Patrol en retrouve souvent, flottant sur le ventre dans le Rio Grande ou allongés dans le désert plus à l’ouest, hommes, femmes, vieillards, tués par le soleil, la chaleur, l’épuisement. Ce qu’ils cherchent ? Un emploi d’ouvrier agricole, d’homme ou femme de ménage, de vendeur de pizza, de jardinier ou d’éboueur. Et une école pour leurs enfants, un bout de futur, un peu d’avenir. Et rien ne les arrête. Sur ce point, le flic et le Consul sont d’accord. « Un mur ne va pas endiguer le flux. Cela rend simplement le passage plus dur, plus dangereux donc plus cher » dit l’homme de la Border Patrol. « Quand les chemins traditionnels sont coupés, les passeurs inventent de nouvelles voies, les prix augmentent, les morts se multiplient et la mafia organisée prend le monopole du trafic des êtres humains », dit le Consul. Les nouveaux « Coyotes » n’hésitent pas à abandonner une femme blessée en plein désert ou à détrousser un groupe de vingt, trente, cinquante clandestins avant de les abandonner, sans argent et sans eau. A mille cinq cents dollars le passage, la frontière est une mine d’or : « Aujourd’hui, il est plus rentable de faire passer vingt paysans du Chiapas qu’une caravane chargée de marijuana ! »

11/ Cuidad Juarez : La ville qui assassine les femmes.

- Neuf heures du matin, pont d’El Paso. Il y a neuf ans, j’étais déjà ici, sur ce pont qui mène à la ville mexicaine de Cuidad Juarez, assommé par la même chaleur, pour enquêter sur la même histoire terrible. Nous sommes en 1998 : depuis cinq ans, 200 jeunes femmes ont été assassinées. Il ne s’agit pas de crimes ordinaires. Dans beaucoup de cas, les femmes disparaissent, enlevées, retenues prisonnières pendant plusieurs jours, violées avant d’être battues à mort ou étranglées. Les corps portent souvent des traces de mutilations, comme le sein droit coupé. On les retrouve quelques jours ou quelques mois après, jetés dans le désert autour de la ville, comme des jouets cassés dont on se débarrasse. Parmi elles, essentiellement des jeunes filles venues du Sud pauvre qui travaillent dans les « Maquilas », ces usines délocalisées de l’Amérique du Nord. Trois cent mille employés font les trois-huit, transportés par des bus privés et surveillés par des contremaîtres et des vigiles. Les intérêts sont énormes et la machine ne s’arrête jamais ! Bien sûr, je retrouve la ville brutale, entre violences conjugales, machisme, crime organisé et narcotrafic. En novembre 2001, on découvre les corps de huit femmes dans un champ de coton, pas dans le désert, mais en plein centre de Cuidad Juarez. Cette fois, c’est trop. La presse, les organisations des Droits de l’Homme, Amnesty International dénoncent le scandale. On ouvre les dossiers de la police, ils sont vides ! Un rapport dénonce « l’efficacité limitée du procureur fédéral spécial » et 177 fonctionnaires sont soupçonnés de négligence ou d’omission volontaire. En un mot, la police, la justice, les autorités…tout le monde se tait, ne fait rien ou couvre le scandale. Et quand la police fait mine d’enquêter, elle torture de pauvres bougres qui finissent par tout avouer. Comme ces deux camionneurs, « El Cerillo » et « la Foca » qui ont avoué le meurtre de huit femmes. Depuis, « La Foca » est mort en prison, pendant une opération chirurgicale « ratée ». Le 5 février 2002, c’est son avocat qui est abattu par la police dans sa voiture. Quant à l’avocat d’« El Cerillo », Sergio Dante Almaraz, surnommé pour son courage, le Don Quichotte de Juarez, il avait l’habitude de saluer les journalistes en disant : « la prochaine fois que vous viendrez, j’espère être encore en vie… »
- Quinze heures, Ciudad Juarez. Je cherche le célèbre avocat… mais je ne le verrais plus. Il s’est arrêté le 25 janvier de l’année dernière à un feu rouge, au centre de la ville, en plein jour. Et un commando lui a tiré dix balles dans le corps. Et depuis ? Quoi de neuf sur l’enquête ? Rien ! On échafaude des théories sur un sérial-killer, version typiquement américaine, un trafic d’organes qui n’ont pas été prélevés ou les fantaisies de fils désœuvrés de la bourgeoisie locale. Un journaliste d’ici est, lui, persuadé que tout est le fait des Narcos, intouchables, qui ont leur façon à eux de fêter les grosses livraisons de drogue. Des spécialistes fouillent toujours de vieux dossiers vides, beaucoup de fonctionnaires incriminés sont encore en place et la police essaie de faire oublier son passé.
- Dix-huit heures, retour à El Paso. Aujourd’hui, je laisse derrière moi une ville sauvage, - quatre cents victimes depuis 1998 – mais le rituel sadique a disparu depuis 2002. Et moi, planté sur le pont de Cuidad Juarez, je me dis qu’on ne saura jamais pourquoi cette ville assassine ses jeunes femmes.

12/ Columbus, Nouveau-Mexique : Guerre sur la frontière.

Bill Johnson n’en peut plus ! Pourtant, c’est un homme solide. Cinquante-sept ans, les pieds ancrés dans sa terre de Columbus où son grand-père s’est installé en 1918. Le type même du sud-texan qui vous jauge d’abord, regard méfiant, mâchoire fermée, puis vous tend une main épaisse et vous ouvre sa maison comme à un vieil ami. Chez les Johnson, il y a deux frères, Bill et Joe ; et deux fils, Bill et James. La ferme est un royaume : 40 000 hectares de prairies pour 1400 têtes de bétail et 1500 hectares de cultures, oignons, piments rouges, melons, citrouilles et coton. Tout pousse dans le désert, à condition d’avoir une belle nappe phréatique. Sauf que sa ferme est posée le nez sur la frontière, sur trente km, désert contre désert, à bout touchant de Palomas, des narcos et des Coyotes, passeurs de clandestins… « Depuis trois ans, la vie ici est devenue intenable ! » gronde Bill. Le mur d’El Paso pousse les migrants à contourner la ville, droit sur sa ferme. Et ils passent sur ses terres au rythme de cinq à six cents chaque nuit ! « Les Coyotes cassent tout, les clôtures et les robinets des réservoirs d’eau. Ils marchent sur tout, les semis et les cultures. Des groupes de 30 à 50 clandestins abandonnent sacs poubelles, vêtements, bouteilles en plastiques…Chaque nuit ! Le bétail panique, fuit les points d’eau, s’échappe, les récoltes sont abîmées. Cette année, j’ai perdu 100 000 dollars ! » Au petit matin, Bill trouve parfois des groupes d’hommes et de femmes, nus et perdus, qui tournent en rond. . « À 40 km à l’intérieur du pays, on trouve des corps dans le désert. » Le Coyote les a fait déshabiller, pour voler l’argent cousu dans leurs fripes de paysans du Chiapas ou du Chihuahua puis ils les a poussés vers le Nord, en pleine nuit, dans le désert glacé. Bill connaît bien le chef du réseau : « il vit en face à Palomas… c’est un général à cinq étoiles ! » Les Coyotes n’aiment pas ceux qui gênent leur passage, ils sont dangereux, menacent, font pression. Il y a une dizaine d’années déjà, Bill s’est fait arrêter, arme au poing, et voler son pick-up par des narcos. Depuis le trafic de drogue a baissé et celui des êtres humains a augmenté. Le mois dernier, son nouveau pick-up a disparu, il l’a revu, garé dans une rue de Palomas… devant le bureau d’un caïd local. Bill avait un beau chien, les Coyotes l’ont pris en otage et réclamé 350 dollars pour le libérer. Bill n’a pas cédé. Mais, en roulant le long de sa clôture, il a essuyé plusieurs coups de feu, comme un avertissement. Il a installé des fils de fer barbelés : « ils ont aussitôt été démontés, volés, le fil et les poteaux ! » Le gouvernement a construit une barrière poteaux anti-véhicules, un poids-lourd venu du Mexique l’a abattu pour ouvrir un passage. Bien sûr, il y a les policiers de la Border Patrol : « Ils arrêtent 10 % de ceux qui passent. Et la nuit suivante, les mêmes repassent la frontière, devant chez moi… » Les Coyotes ont des talkies-walkies, des jumelles infrarouges et une stratégie : quelques-uns uns font diversion sur un point de passage, attirent l’œil des caméras…et le gros des clandestins passe en masse du côté opposé ! Un jour, un officier l’a appelé pour lui montrer un film enregistré par les caméras de surveillance : « j’ai vu mes saisonniers qui chargeaient soigneusement cinq pick-up de chili vert…garés côté mexicain ! Quand son fils, James, a surpris des voleurs en action, les autres l’ont défié du poing : « Tes oignons seront toujours là. On reviendra les chercher ! » Bill a 400 ouvriers, de mai à octobre, au moment de la récolte. Pour les protéger, il est allé au Mexique, louer pour l’été, les services d’un ex-commandant de l’armée : « Il a fait un travail formidable, l’arme au poing. L’année d’après, je suis allé le revoir…Je n’ai trouvé que sa veuve. Il avait été abattu, chez lui. » On a beau être du Texas, la résistance a ses limites. Bill a renoncé à porter une arme, « trop dangereux », il n’appelle plus la Border Patrol quand il voit passer les Coyotes et s’enferme chez lui à la nuit tombée. Il sait que la force n’est pas la solution : « Notre pays s’est bâti sur l’immigration. Pour en finir avec les clandestins et les Coyotes, il faut une loi pour donner des visas de travail aux ouvriers et saisonniers d’en face. » Parfois, notre Texan est saisi de découragement : « Moi, je veux que ça s’arrête ! Sinon… c’est ma terre. Celle de mon grand-père, de mon père et de mes fils. Mais si quelqu’un m’en donne un prix correct, je suis prêt à la vendre ! » le problème est que tout le pays sait la situation des ranchs sur la frontière. Et personne n’est prêt à payer pour venir vivre sur une terre en guerre permanente.

13/ San Luis, sur la frontière du Mexique : Un sourire en or.

- Dix heures du matin, 37 degrés Celsius, 98 degrés Fahrenheit, la journée commence bien dans le désert de Sonora, sable et cactus. Comment font les clandestins pour marcher deux à trois jours en plein été, par plus de 50 degrés à l’ombre quand il n’y a pas d’ombre ? Arrivée à San Luis, dernière ville US. C’est petit, laid et sans charme, avec le quartier habituel de fripes d’occasion pour frontaliers. Fuyons vers le Mexique. Il est au bout de la rue.

- Frontière passoire. Pas de file d’attente, pas d’arrêt. Douaniers et policiers mexicains dorment dans leurs guérites et personne ne demande les papiers. « Thelma et Louise » seraient passées sans problème mais le film aurait été moins bon. Pas grande différence entre San Luis l’Américaine et son éponyme mexicain. Un centre planté en 1930, des avenues larges, sans grâce, des vendeurs de fruits frais et de glace entre les files de voitures, le nez au raz des pots d’échappement. Plus quelques mendiants affreux et une forêt de panneaux publicitaires pour cliniques de chirurgie esthétique, à prix cassés, pour Américaines… toutes les villes de ce côté jouent le tourisme médical. Allez ! Demi-tour.

- Onze heures, 38 degrés. Coup de sifflet ! Les ennuis commencent. Un homme m’indique l’accès au poste frontière, un autre de la « Sécurité » m’explique que ce n’est pas le bon, un troisième surgit, dans son bel uniforme de flic mexicain. Et la mécanique habituelle, bien huilée, se met en place. Le policier a le teint cuivré, des ray-ban, une plaque en métal sur la poitrine, des yeux aussi expressifs qu’un coyote du désert et un grand sourire couronné d’or. Il confisque mon permis de conduire, m’explique que j’aie commis une « faute très grave », que l’amende de 60 dollars se paie au commissariat central, à 32 blocs à l’est et 10 au sud, soit une bonne demi-heure de route. Je connais la suite, toujours la même. En principe, après deux ou trois heures d’attente au commissariat, un chef à l’œil expert et corrompu trouve dans les papiers une « faute encore plus grave », donc encore plus chère. Sorti du commissariat, il faudrait ensuite retrouver le flic et payer un deuxième pot de vin pour récupérer mon permis. Autant régler cela tout de suite.

- Midi, 39° Celsius. « Bueno, amigo, je peux vous aider… » propose le policier au sourire en or. Soixante dollars au noir et on en reste là ? Non, trop cher. Je négocie. Bon, alors 40 dollars, c’est un bon prix, implore le flic. Nouveau marchandage. Vingt dollars, pas plus…Tope là ! Le regard au ciel, il glisse sa main par la portière et empoche le billet. « Gracias, amigo. Je peux faire quelque chose d’autre pour vous ? » Sur le trottoir, des Mexicains grimacent face au spectacle banal de la corruption du pays.

- Quatorze heures, 40 degrés. « Chef, il a des pommes ! » Dans l’autre sens, le contrôle est pointilleux. Après 50 minutes de file d’attente sous un soleil de plomb, on parvient au poste d’immigration US. Des plaques du Texas et des Français qui viennent du Mexique ? Un fonctionnaire nous colle aussitôt un papier rouge sur le pare-brise et nous pousse sur l’aire de fouille approfondie. Examen des papiers, interrogatoire, inspection du moteur, ouverture du coffre et découverte de… deux pommes. Le chef des douanes, 1 mètre 90, vingt ans de Navy dont plusieurs mois à Toulon, explique, sévère, que l’importation de fruits et légumes est strictement interdite aux USA. Les pommes ont été achetées le matin même à Patagonia, Arizona, USA… « Vous avez la facture ? » On fouille nos poches à la recherche d’une note d’épicerie. Une bonne heure plus tard, bon prince, il finit par nous libérer. Entre San Luis Mexique et San Luis USA, distants de quelques pâtés de maison perdus en plein désert, il nous aura fallu une bonne demi-journée. Et ce soir, à quelques km plus à l’ouest, plusieurs centaines de clandestins, guidés par des « Coyotes », passeront la frontière à pied. Comme chaque nuit.

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14/ Désert du Sonora en Arizona : mirage ou désespoir ?

Il y a des routes qui ne mènent nulle part et que personne ne prend. Celle-ci par exemple. Un cactus à gauche, un cactus à droite et, au milieu, une ligne d’asphalte surchauffée qui brûle les paupières. Surtout ne pas manquer d’eau et d’essence. La route est droite sur plusieurs centaines de km, le ciel, le sable et les cailloux ont la même couleur de feu. Suprême délicatesse, les seuls panneaux visibles indiquent une vitesse limitée à 70 miles, soit 112, 63 km/h. De quoi tomber raide de sommeil et d’ennui, le nez sur le volant. Du coup, le moindre fast-food décati, - il n’y en a qu’un - sur la route vous fait cligner amoureusement des yeux ! J’ai beau connaître les chiffres et les statistiques, enregistrer les témoignages, savoir que tout cela est d’une banalité quotidienne avérée, j’ai du mal accepter que des clandestins d’un mètre soixante, hommes ou femmes, marchent trois jours dans ce four à ciel ouvert pour venir faire la plonge dans une gargote d’Arizona. Quatre mille cents morts officiellement, - dix mille plus sûrement -, depuis le début du verrouillage de la frontière, l’ « Opération Gatekeeper » en octobre 1994. Et ce n’était pas le républicain Georges Bush qui était alors président, mais le démocrate Bill Clinton.

La loi, c’est la loi. L’autre jour, à l’heure du petit déjeuner dans un restaurant du Texas, les serveuses, les femmes de ménage, les employés en cuisine, tous étaient Mexicains. Ils travaillaient sans un mot, vite et bien. Au mur de l’office, un panneau rappelait la règle : « Les jours fériés travaillés seront payés, mais ils ne donnent PAS droit à une gratification supplémentaire. Comme le stipule la loi sur les salaires du Texas. Signé : le manager. » La précision est utile. Au cas où les latinos confondraient tourisme et immigration !

La loi, etc. Gilbert Menendez n’a pas de chance. A 17 ans, il travaille depuis des mois à faire le ménage à la Chambre des Représentants de l’Arizona. Un bon job. Jusqu’au jour où les élus décident de voter une loi punissant sévèrement les entreprises qui emploient des clandestins. En vérifiant les listes, ses supérieurs remarquent que le numéro de carte sociale de Gilbert n’est pas enregistré. Normal. Gilbert, le clandestin, n’a jamais eu de papiers en règle. Sa sincérité a été récompensée. Il a été renvoyé et attend d’être expulsé.

Mirage dans le désert. Ce matin, dans le journal Arizona Republic, une info : la police anti-drogue a fait une descente dans une luxueuse villa d’un grand quartier de Mexico. Tout était propre et bien tenu, sauf que les murs sonnaient un peu creux. À l’intérieur, des sacs et des valises de coupures de 100 USD. Les enquêteurs ont mis un certain temps à tout compter : 206 millions de dollars, la plus grosse prise, en cash, d’argent de la drogue jamais réalisée ! Il faut dire que les Narcos ont bien du souci pour stocker leurs montagnes de dollars, avant de pouvoir les blanchir. Il y a bien les caves, mais les rats grignotent volontiers les billets verts. Restent les piscines que les Narcos vident pour pouvoir les remplir de sacs de coupures américaines. Moi, depuis ce matin, je ne sais pas si c’est à cause de la fournaise ou du journal, mais je vois des piscines partout dans le désert.

15/ Lochiel, Arizona : David, le chasseur d’hommes.

Quand j’ai rencontré David, il roulait dans sa voiture de la Border Patrol, le bras à la fenêtre, le regard fixé sur le bas-côté de la route. Il passe sa vie à faire cela, de jour ou de nuit, une lampe torche tenue au ras du chemin. David cherche des traces fraîches. La forme d’un sabot de cheval en C, arrondi, donc américain ne l’intéresse pas. Celle en U à bout carré, donc mexicain, signe la monture d’un passeur de marijuana. Il peut détecter la moindre empreinte de pas. Six à huit traces larges et profondes signent l’empreinte de passeurs de drogues lourdement chargés. Un groupe de petites traces, de largeur inégale, révèlent le groupe de clandestins latinos, hommes et femmes, qui saute la barrière de rails de chemins de fer, et traverse la frontière à toute allure pour gagner les premiers rochers : « Il faut des traces fraîches, pour avoir une chance de les rattraper avant la montagne. » David peut dessiner tous les types d’empreintes, faites une heure, un jour ou deux jours plus tôt, qu’il détermine avec précision en fonction du vent et du soleil. Dans la forêt, il fait très bien la différence entre un sentier de dix centimètres creusé par le sabot du bétail et celui de 40 cm, laissé par les deux jambes d’un homme. Quand il trouve une trace récente, une demi-heure au plus, aux bords nets et bien dessinés, il saisit son sac à dos, de l’eau, une lampe, son sac de couchage et remonte, seul, la piste au pas de course. Au bout de la ligne, il y a parfois des passeurs de drogue capables de marcher une semaine avec 25 kg sur le dos, cagoulés et vêtus de noir pour éviter les reflets, shootés au « Gatorade » et à l’éphédrine pour tenir le rythme, les poches bourrées de pénicilline pour résister à l’eau qu’ils consomment dans les abreuvoirs à vaches. David en a coincé huit, chargés de 400 livres de marijuana juste avant qu’ils les déchargent dans le véhicule qui les attendait sur l’Intersate-10. Chaque agent de la Border Patrol travaille seul, le reste est affaire d’autorité. L’année dernière, deux collègues de David ont été blessés, pris dans une embuscade. Mais, en général, les trafiquants répugnent à user de la force, de crainte de voir le FBI et la DEA les poursuivre jusqu’au Mexique. Restent les clandestins. Il y a le « Coyote », grand gaillard en jean et blouson chaud, celui qui court le plus vite et ne baisse pas le regard. Et les autres, paysans du Chiapas ou d’Aguascalientes, malingres, en guenilles, effrayés et respectueux, qui gardent la tête basse et se laissent arrêter sans résister. À lui seul, David en a arrêté dix-sept d’un coup. « Parfois, c’est la course-poursuite dans la montagne et je me retrouve avec un « prisonnier »…souvent une femme, grasse et fatiguée. Quel exploit, non ? » Il rit : « Bon sang ! Cela nous arrive tout le temps ! » Au fond, David est bouleversé par le sort des clandestins, tués par des marches folles de trois jours, la déshydratation, la chaleur ou le froid des montagnes : « un mort par jour en moyenne, trois à quatre cents morts par an. Et on en sauve des milliers ! » Certains sont familiers des arrestations… » À peine grimpés dans mon 4X4, ils demandent de l’eau, des coockies et l’air conditionné. » David ramasse même des passeurs de drogue qui font du stop sur le chemin du retour : « Ils se disent « travailleurs saisonniers »…, et portent encore sur les épaules la marque rouge des lanières des sacs de drogue ! » Bon prince, David les reconduit à la frontière de Nogalès. Dans son secteur, large de 50 km sur 80, la Border Patrol arrête 20 migrants par jour ; il en passe au moins plus de 200… »Tous finissent par réussir un jour ou l’autre. » Cela ne le chagrine pas. Il sait que 8000 sociétés américaines emploient ces travailleurs au noir, dociles et pas chers. Et il y a longtemps qu’il ne croit plus au sérieux de son métier : « C’est une énorme farce, voilà tout ! » Il avoue simplement « faire ce job pour le sport et l’adrénaline ». Le reste relève de l’hypocrisie du monde des affaires et des politiques. Il le sait, mais adore jouer à David Crockett dans la montagne. « Comme disait Hemingway : « Quand on a chassé des hommes assez longtemps, on ne veut plus rien faire d’autre après ! »

16/ Holtville, Californie : Les 500 tombes de John Doe.

Il n’y a pas un, mais deux cimetières, ce qui est beaucoup pour Holtville, trou perdu dans le désert californien, dont la seule particularité est de tenir un festival annuel de la carotte. Pour tout agrément, une fresque murale, sans talent et délavée, une pompe à essence, un restaurant « Mi Casita » tenu par une famille mexicaine et fréquentée par des fermiers à la nuque épaisse. La première partie du cimetière est un espace propret. Du gazon vert, avec un mort en vedette, le premier soldat tué en Irak et ses décorations : « Purple Heart », fleurs fraîches et drapeau à bannière étoilée. À côté, deux tombes d’enfant, couvertes de jouets et plantées de tourniquets qui sifflent en plein vent. Il faut marcher cent mètres pour découvrir l’autre cimetière. Il est boueux après la dernière pluie et la glaise rouge colle par paquets aux chaussures. Devant la première croix de bois, deux planchettes bleues nouées avec du ruban adhésif, une brique sur le sol avec un nom : « John Doe ». Deux mètres plus loin, un autre nom, le même. Et encore d’autres, toujours identiques sur toutes les tombes. Enfin, presque. Il y a aussi une poignée de croix avec des noms de SDF plutôt américains que personne n’a réclamé. Et quelques femmes, nommées « Jane Doe ». C’est ici, dans cette fosse commune, grande comme un terrain de football, qu’on a inhumé les cinq cents corps de clandestins latinos morts en traversant la frontière. Noyés, par les violents tourbillons des profonds canaux d’irrigation ou morts de soif, déshydratés, séchés par le soleil du désert. Trop d’eau ou pas assez, le résultat est le même pour les migrants qui perdent leur chemin. Quand il n’y a pas de papiers sur les corps, pas d’identification possible, ils deviennent tous « John Doe ». Sans papiers venus d’Amérique Centrale qui, s’ils sont pris, ne veulent être renvoyés au Guatemala, au Salvador ou au Honduras. Sans papiers mexicains, attaqués, volés, abandonnés par les « Coyotes ». Sans papiers privés d’existence légale post-mortem, devenus simples disparus, que leurs familles au pays vont attendre pendant des mois, des années. De temps à autre, d’autres latinos, devenus citoyens américains, viennent jusqu’ici planter ces croix bleues ou blanches. Ils inscrivent « No Olvidado », - « Pas Oublié »-, piquent des fleurs en plastique rouge, jaune ou bleu et s’agenouillent dans la boue le temps d’une prière. Certains rêvent de réunir les fonds nécessaires pour des expertises ADN qui redonneraient un nom aux anonymes. Trop cher. La frontière, de plus en plus dangereuse, fait trois cents morts de plus chaque année. De l’autre côté du cimetière, on a déjà planté une nouvelle rangée de croix. Un nouveau terrain vague attend déjà son lot de clandestins, des inconnus qui s’appelleront « John Doe » pour l’éternité.

17/ Tijuana, Mexique : La Casa de Migrantes.

C’est une rue triste, en pente, dans la « Colonia Postale », un quartier de banlieue de Tijuana. La ville mexicaine de deux millions d’habitants fait face à San Diego la rutilante, celle dont rêvent les gens d’ici. L’Amérique est là, à quelques mètres, à la fois si près et si loin. Entre les deux, un mur. Et une armée de policiers de la Border Patrol. Ce matin, dans la rue Galileo de Colonia Postal, quelques hommes attendent que s’ouvre la grille de la « Casa de Migrantes », le refuge du Padre Luis qui accueille les refoulés, tous les naufragés de la frontière. Ils sont sales, épuisés, les yeux brillants de fatigue et de faim. Comme Santos, un cuisinier qui travaillait depuis neuf ans aux usa dans un restaurant français, le « Wired Bistro ». Il est passé la première fois à l’age de 15 ans, en franchissant les montagnes, deux à trois jours de marche dans des canyons de mauvaises pierres, si raides que certains chutent et agonisent au fond des ravins. On les repère aux vautours qui tournent en rond au-dessus d’eux. Santos a réussi, il vivait et travaillait à San Diego, sans papiers évidemment, jusqu’au jour où il s’est fait arrêter en voiture pour un contrôle de routine. Expulsé. Depuis, il a réessayé quatre fois, sans succès. « Dans la montagne d’ici, des bandits m’ont mis un revolver sur la tempe. Je leur ai donné tout ce que j’avais sur moi… un dollar. Ils ne m’ont pas tué » dit le migrant. A son dernier passage, il se fait prendre par un policier de la Border Patrol. Une brute : « il m’a attaché avec des menottes à son véhicule, m’a giflé, frappé à coups de poings au visage et ventre. Il criait : « C’est mon pays…tu n’as rien à faire ici ! » Santos encaisse les coups, mais la colère le prend et il réplique : « Chez toi ? San Diego, Santa Fe, El Paso ? Tout est mexicain. Vous nous avez volé ce pays ! » Libéré, il se traîne, malade, jusqu’à la « Casa de Migrantes ». Ici, le Padre Luis et la soeur Alma du Guatemala reçoivent jusqu’à 270 réfugiés. Il y a toujours un lit, de la nourriture, de l’eau, des douches, un médecin pour les malades et une avocate pour traiter les cas difficiles : des hommes sans argent, sans papiers, perdus, des clandestins battus ou, comme l’an dernier, un migrant abattu par la police sur la frontière. Santos a douze jours pour se reposer. Après, il faudra laisser la place aux autres. A la Casa de Migrantes, les religieux passent parfois des heures à réconforter ceux qui ont échoué, déprimés, convaincus que leur vie s’arrête ici : « C’est très dur. La moitié de ceux qui arrivent à Tijuana et se font refouler finissent par renoncer » dit Sœur Alma. Du coup, Tijuana n’en finit de grossir et les patrons de « Maquiladoras », les usines délocalisées américaines, appellent parfois le refuge pour recruter des ouvriers. Santos, lui, est décidé à repartir par la montagne, ses canyons, ses pièges. Il n’a plus rien à faire au Mexique. Son travail, sa femme, ses deux enfants, sa vie est déjà de l’autre côté. En regagnant San Diego et l’Amérique, à une demi-heure de route en ligne droite, je suis allé jusqu’au restaurant français où Santos travaillait il y a six mois encore. Le patron, un homme sympathique, ne se souvenait même plus de son nom. Il a haussé les épaules : « Un cuisinier ? Ah oui… peut-être. Il y en a un qui a disparu voilà quelques mois. Mais vous savez, des Mexicains, il en passe tellement par ici ! »

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18/ San Diego, Californie : Enrique contre les « Minute Men ».

Cet homme est une bombe. Le genre à faire carillonner un portier électronique d’aéroport alors qu’il n’a pas un penny sur lui. D’ailleurs, il est solide comme un roc et parle à la vitesse d’une arme automatique, en anglais ou en espagnol, quand il se fait l’avocat des migrants, son activité principale. Aujourd’hui, Enrique Morones est à l’antenne de la Radio Chula Vista pour son émission quotidienne, écoutée à San Diego et à Tijuana. Il attaque le programme en parlant quinze minutes, d’un trait, sans souffler, répond à des mails, prend des appels en direct et ne rate jamais une occasion de divulguer un téléphone utile, un site internet ou la date d’une manifestation. Le militant est un bâtisseur de réseaux et il a crée au moins deux associations « Borders Angels » et « Gente Unida ». La première va, sur le terrain, porter assistance aux clandestins qui meurent en passant la frontière. « le soleil, la soif, les serpents à sonnettes et les araignées venimeuses…le désert tue ». Depuis le début de l’opération « Gatekeeper » (« Portier ») en octobre 1994, il y a eu officiellement 4100 morts de clandestins. En réalité, il y en a beaucoup plus » dit Enrique. . Au volant de son pick-up, Enrique va déposer des postes de secours, - 15 gallons soit 60 litres d’eau -, dans le désert, marqués d’un drapeau bleu ou orange pour être vu de très loin. Et il sauve des vies. Lui-même s’est fait piquer par une mygale du désert : « six semaines de fièvre. J’étais incapable de me tenir droit. On m’a soigné à l’hôpital. Mais pour un clandestin, épuisé, affamé et sans eau, c’est la mort assurée. » En 15 jours, Enrique vient de faire l’aller-retour San Diego- Brownsville, deux fois 3300 km d’une côte à l’autre, histoire de vérifier les points d’eau et de soutenir ses groupes de militants locaux. Sa devise est simple comme une phrase de l’évangile selon Mathieu : « Donner à boire à ceux qui ont soif, et à manger à ceux qui ont faim. » Ses adversaires lui reprochent d’encourager l’immigration : « Absurde ! Les gens ne traversent pas pour trouver de l’eau mais du travail. Et retrouver leurs familles déjà installées de ce côté. » Ses ennemis, ce sont les « Minute Men », des groupes de civils miliciens qui se donnent pour mission de surveiller la frontière. Ils sont très médiatiques, mais peu nombreux, « une trentaine de Red-Neck ici ou là, des retraités, armés, fascistes, dangereux ». En principe, ils ne font qu’alerter la Border Patrol mais il leur est arrivé d’en venir aux mains ou d’ouvrir le feu sur les clandestins. Enrique a déjà reçu plusieurs fois des menaces de mort mais il continue à les combattre, traque les abus, les témoignages de brutalités et vient de créer une association de défense « Gente Unida ». Son credo : aucun immigrant mexicain n’est un clandestin au Sud des États-Unis, terre historique des latinos. Tous ont droit à des visas de travail et chaque mort dans le désert est un scandale. Le dernier voyage de Bush à Mexico l’a ulcéré : « Comment ose-t-il dire aux Mexicains « Je vous aime ! » et, dans le même temps, harceler les immigrants, les arrêter, faire des raids dans les usines et construire un mur sur la frontière ! » L’an dernier, Enrique a organisé une « Marche des Migrants », un convoi de milliers de manifestants qui a parcouru toute la frontière. Et en février prochain, il est décidé à recommencer l’opération. Cette fois, jusqu’à Washington !

19/ Frontière Tijuana- San Diego : La gorge des contrebandiers.

Rien ne prépare à ce qui nous attend. Qu’elle est verte cette vallée qui court entre les ranchs manucurés, les haras et les hardes de chevaux au bord d’une rivière ! Un petit paradis au sud de San Diego, mais si proche de la frontière. Soudain, au détour du dernier virage, tout bascule. Entre deux collines, un ravin de cent mètres de profondeur, coupé par une barrière métallique de trois mètres de haut, sale, rouillée, hérissée de griffes d’acier, érigée avec les plaques qui servaient de pistes d’atterrissage au Vietnam. Ici, l’Amérique ; en face, le Mexique. L’endroit est connu sous le nom de « Gorge des contrebandiers », du temps où les trafiquants fonçaient au volant de leurs pick-up bourrés de drogue. Dans les années 20, déjà, la « Gorge » alimentait les caves de la Prohibition. Aujourd’hui, toute la colline et ses flancs sont modelés pour la surveillance. Au fond du ravin, une ancienne bouche d’égout a été obturée pour empêcher le passage des clandestins. Au sommet, une plate-forme damée accueille un véhicule de la Border Patrol, tous phares allumés, qui planque nuit et jour. Deux hommes à pied surveillent le coin à la jumelle. Dans le ciel, des hélicoptères font la navette à basse altitude, équipés de projecteurs qui fouillent le sol à la verticale. Plus haut, un avion suit au ralenti le trajet de la frontière. Le mur court d’une pente à l’autre, avec une brèche de 50 m, là où la colline s’est effondrée, pentue et dangereuse. La montagne est crevée, la gorge chaotique, encombrée côté mexicain de blocs de rochers, de troncs d’arbres et de buissons épais. Où sont-ils ? Il suffit de se poster et d’observer. Une, deux, dix, vingt têtes émergent de la végétation, côté Mexique. Les clandestins attendent la nuit, pour tenter le passage. L’endroit est très surveillé, la Border Patrol les attend, mais la gorge est si profonde, l’Amérique si proche et la tentation trop forte. Je me colle à la barrière. Un trou, un regard, une voix. Daniel Ramirez est handicapé depuis un accident d’enfance. Le chemin de la montagne lui est interdit. Il travaille comme éboueur à San Diego depuis dix ans. Sa femme et ses deux enfants l’attendent là-bas. On l’a expulsé voilà deux ans, il est revenu aussitôt en passant par cette gorge. Il y a un mois, des hommes lui ont proposé un travail bien payé, Daniel est monté en boitant dans leur camionnette… le piège. Les « Minute Men », des miliciens anti-clandestins, l’ont conduit droit à la Border Patrol. Expulsé. C’est une prise d’otages, un acte illégal courant, mais rarement prouvé. Un responsable d’une association de droits de l’homme s’approche et recueille son témoignage qui sera transmis à un avocat de San Diego. La nuit tombe et le jeu, dangereux, peut commencer. Sauts par-dessus le mur, lumière des projecteurs, courses-poursuites à travers les buissons, le ravin, la rocaille…les hommes de la Border Patrol pourchassent les intrus. Beaucoup se feront prendre, interpeller et expulser. Mais au petit matin, certains seront passés et ils auront marché vingt ou trente kilomètres, jusqu’aux faubourgs de San Diego. Je pense à Daniel, à sa jambe handicapée, sa voix à travers la barrière, ses gosses qui l’attendent chaque nuit depuis un mois. Et je croise les doigts.

20/ Tijuana, Baja California : À l’autre bout du Mur.

C’est donc ici le bout du chemin. Une plage sur la côte Pacifique, à trois mille trois cents kilomètres du début de la frontière de Brownsville dans le Golfe du Mexique. Jamais les États-Unis n’ont été si près et si loin ! Un mur, épais, infranchissable qui court dans la ville, sur les collines de Tijuana où s’entassent deux millions de Mexicains. Un mur, ici, c’est une barrière métallique, un chemin de ronde nettoyée, une deuxième clôture grillagée, 4 hélicoptères en stationnaire au-dessus de la plage, des radars, des caméras, des senseurs, des policiers avec ou sans chien, des 4X4 de la Border Patrol, un autre espace nu, ratissé, laissant tout à découvert…une sorte de rideau de fer, quoi ! D’ailleurs, il y en un. Il plonge de la colline vers les dunes, entre dans la mer sur une centaine de mètres, avec un panneau qui prévient les éventuels baigneurs qu’il y a des « obstacles sous l’eau ». Et, côté mexicain ? La plage justement, ses palmiers, son sable blanc, ses pêcheurs et ses touristes, des bars à tapas et des restaurants de crustacés. Et quelques lotissements chics, même s’ils sont plantés sur des pains de poussière beige, les collines de Tijuana, exactement sur la ligne de faille sismique de San Andreas. De superbes villas, achetées par des vedettes, comme Rickie Martin le Portoricain, qui chante aux usa et se repose au Mexique. On foule le sable en faisant craquer les coquillages sous ses pieds. Il y a des oiseaux de mer, des vagues blanches d’écume, l’air marin et les cris des enfants. Il suffit d’avancer le bras, entre les poteaux de fer : la main en Amérique interdite, les pieds au Mexique. Dire que les clandestins doivent faire deux heures de camion vers l’Est, franchir la frontière dans le désert et marcher trois jours pour aboutir sur cette plage coupée en deux, à l’extrémité de mes doigts. Une provocation ! Alors ce mur en construction ? A quoi sert-il ? J’ai enfin à la réponse. A rien. Les clandestins continuent à passer. C’est plus difficile, plus cher, plus dangereux. Mais les 8000 entreprises américaines, - fast-food, stations-service, bureaux, garages, hôtels, hôpitaux, société de nettoyage, déchetteries…- et les grandes propriétés agricoles attendent avec bonheur cette main d’œuvre bon marché et au noir. « Ils sont dociles parce qu’ils n’ont aucun droit » dit un avocat des migrants. Au lieu d’un mur, il suffirait de leur donner des visas de travail, même limités pour les saisonniers, pour leur permettre de passer et de repasser la frontière par les ponts, droits devant les postes de la Border Patrol. Et pas en troupeaux poussés par des « Coyotes », attaqués par les tueurs de grand chemin, pas sous les ponts, par les égouts, les clôtures grillagées, la « Gorge de contrebandiers », le Rio, la montagne, le désert. …partout où on meurt. Ma main à travers le rideau de fer, mon passeport en poche, je pense aux 4100 morts sans papiers de la frontière. Et le vertige me prend quand je repense à cet aveu tranquille d’un homme d’affaires de la frontière : « Le système capitaliste a besoin de travail pas cher… ». La colère, aussi, quand je revois cette fosse commune de Holtville, Arizona, fleurie de croix bleues, habitée par les fantômes des clandestins morts, anonymes. Avec un nom, le même, pour chacun et pour tous : « John Doe ».

FIN

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Par Jean-Paul Mari et Par Yann Le Bechec

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