FRANCE , LIBYE , ITALIE 1er juin 2018

LIMBO : Réparer les survivants.

Ce que le nouveau gouvernement italien réserve aux migrants

Expulsions massives de 500 000 individus en cinq ans, fermeture des frontières, défiance vis-à-vis des ONG : le nouveau gouvernement italien, mené par la Ligue et le M5S, promet un durcissement radical de la politique migratoire.

"Stop à l’invasion", "Les Italiens d’abord" : les slogans de campagne, portés par les dirigeants de la Ligue [anciennement Ligue du Nord], parti d’extrême-droite italien, ont donné le ton. Le durcissement de la politique migratoire italienne est inscrit dans le contrat conclu entre la Ligue et Mouvement 5 Étoiles (M5S) anti-système, les deux partis qui se partagent le gâteau gouvernemental suite à leur victoire aux législatives du 4 mars. Dans ce programme de gouvernement, est notamment affichée la volonté d’accélérer l’examen des demandes d’asile et d’expulser systématiquement les déboutés comme les quelque 500 000 clandestins installés en Italie.

Celui qui devra mettre en œuvre la politique anti-immigrés n’est autre que Matteo Salvini, tête de file de la Ligue. Car s’il n’a pas réussi à obtenir la direction du gouvernement, Matteo Salvini s’apprête à briguer le poste de ministre de l’intérieur, responsabilité gouvernementale cruciale pour le tour de vis sécuritaire, anti-immigrés et anti-islam, qu’il a défendu tout au long de la campagne législative.

Le Mouvement 5 Étoiles, à l’origine plus réticent à accabler les migrants, entretient un flou sur la question migratoire : si le fondateur du mouvement, Beppe Grillo, a plusieurs fois fait des déclarations contre le droit du sol ou pour le durcissement des règles d’asile, la base du parti, ancrée partiellement dans des valeurs d’extrême-gauche, n’a pas toujours suivi. Luigi di Maio, jeune leader du Mouvement, a proposé un objectif "zéro migrant" car, dit-il, "l’Italie n’est pas le camp de réfugiés de l’Union européenne".

Sur la plateforme Rousseau, lieu de discussion entre adhérents au M5S, certains militants défendaient le rôle humanitaire que doit jouer l’Italie en Méditerranée et proposaient la création de routes d’immigration légales, pour démanteler l’activité des passeurs.

Mais au fur et à mesure de la campagne électorale, la Ligue comme le M5S se sont nourries du sentiment de rejet du gouvernement de centre-gauche pour sa gestion du flux migratoire. On estime à 600 000 le nombre de migrants arrivés en Italie depuis 2014. Les partenaires européens ont poussé à l’ouverture de "hotspots" (centres d’enregistrement des migrants) en Sicile et dans le sud de la Péninsule, sans tenir leurs engagements en matière de relocalisation.

La situation a alimenté le discours xénophobe du parti de Matteo Salvini, et la montée des eurosceptiques au sein du Mouvement 5 étoiles. Plusieurs points du contrat entre le M5S et la Ligue ciblent l’immigration, et visent la fermeture des frontière

Expulsions de 500 000 individus clandestins

Les expulsions massives promises -100 000 par an - s’annoncent comme un défi délicat. Car au rythme actuel - 6 514 expulsions en 2017, selon le ministère de l’Intérieur -, cela prendra plus de 75 ans avant d’atteindre les 500 000 expulsions prévues par la Ligue, ont pointé les médias italiens.

Durant la campagne, le dirigeant du parti d’extrême-droite, Silvio Salvini, a estimé à 800 000 le nombre de "migrants que le gouvernement a laissé débarquer dans le pays". Selon les chiffres de l’Organisation internationale des migrations (OIM), en 2017, l’Italie a recueilli plus de 115 000 migrants sur son sol (contre 180 000 en 2016).

Concrètement, l’Italie ne compte qu’une poignée de centres de rétention. Le programme commun prévoit déjà d’en établir de nouveaux, de porter à 18 mois la durée maximale de rétention et de transférer vers les expulsions une partie des 4,2 milliards d’euros consacrés chaque année à l’accueil. Fermeture des frontières

S’il s’agit de tarir le flux migratoire via la Méditerranée, c’était déjà la priorité du gouvernement de centre gauche sortant, qui a déjà largement fermé la frontière maritime, au prix d’arrangements controversés avec la Tunisie et la Libye. Marco Minniti, actuel ministre de l’intérieur depuis décembre 2016, ancien communiste passé par les services secrets, a réussi à diminuer significativement les arrivées de 80 % depuis la mi-juillet, grâce à son réseau de contacts en Libye. Il a signé des accords très controversés avec les autorités locales et des milices pour bloquer les migrants à Tripoli.

"Les arrivées ont baissé mais pas les souffrances"

Depuis le début de l’année, le nombre d’arrivées sur les côtes italiennes est estimé à 7 100 via la Libye, ainsi que 3 500 via la Tunisie, l’Algérie ou la Grèce, selon le décompte du ministère de l’Intérieur. L’OIM estime à 6 500 le nombre d’individus interceptés par les gardes-côtes libyens et ramenés en Libye.

Au-delà des chiffres, c’est la procédure qui a changé. Pendant des années, les garde-côtes italiens ont coordonné depuis Rome toutes les opérations de secours dans la zone. Désormais, ils transmettent chaque signalement à Tripoli, qui prend de plus en plus d’opérations en charge.

Pour les migrants, la différence est de taille. Lorsque Rome coordonne, ils sont conduits en Italie. Si c’est Tripoli, ils sont reconduits en Libye, où beaucoup sont à la merci d’un nouveau cycle de violences et d’extorsion dans des centres de détention cauchemardesques. "Les arrivées ont baissé mais pas les souffrances", insiste Carlotta Sami, porte-parole du Haut-commissariat de l’ONU pour les réfugiés, interrogée par l’AFP.

Pour freiner encore les arrivées, il reste une dernière carte : refuser que les migrants secourus par des navires européens, militaires ou humanitaires, débarquent en Italie. L’actuel ministre de l’Intérieur, Marco Minniti, s’y est essayé, en vain.

Relations avec la France

En outre, la frontière alpine s’annonce épineuse pour le futur gouvernement italien. De premiers échanges d’amabilités ont déjà fusé en direction de Paris. "Que les Français s’occupent de la France et ne mettent pas leur nez dans les affaires des autres", a lancé Matteo Salvini à la presse dimanche après-midi, devant l’un des stands où la Ligue avait invité ses sympathisants à se prononcer sur l’accord de gouvernement conclu avec le M5S. "Parlons plutôt de Vintimille et des migrants arrêtés à la frontière" en provenance de l’Italie, a-t-il ajouté.

Rome reproche à la France de refouler régulièrement des migrants à la frontière, laissant l’Italie seule face à un enjeu de taille. Car depuis 2013-2014, la France, de la même manière que l’Autriche, a accentué les contrôles des migrants à la frontière italienne, et a systématiquement reconduit ceux qu’elle considère comme clandestins.

Les attentats de 2015 ont renforcé cette politique, laissant aux Italiens le sentiment que Paris ne voulait pas prendre sa part du fardeau de l’accueil des migrants, alors qu’elle a joué un rôle décisif dans la guerre de Libye – un des facteurs de déclenchement des arrivées massives sur les côtes italiennes.

Plusieurs incidents ont émaillé les relations tendues entre Paris et Rome sur la question, notamment l’entrée de douaniers français en gare de Bardonecchia, dans le Piémont, dans un local occupé par une association d’aide aux migrants, du côté italien de la frontière, le 31 mars. Un mois plus tard, des militants de Génération identitaire ont installé une banderole marquée "invasion" sur le col de l’Échelle, dans les Hautes-Alpes, à la frontière italienne, sur l’un des lieux de passage des migrants, réveillant la tension latente entre les deux pays.

Le contrat de futur gouvernement plaide d’ailleurs pour que l’Italie ait "un rôle déterminant" dans les négociations européennes sur le sujet, en vue d’une meilleure répartition des individus souhaitant s’établir sur le continent.

Rapports aux ONG

Autre signal envoyé aux électeurs italiens : le futur gouvernement s’engage à s’attaquer au "business des migrants", depuis les réseaux de passeurs jusqu’aux coopératives gérant les centres d’accueil. Cette initiative s’appuie sur l’idée tenace que l’accueil des réfugiés est un "business" juteux pour les organisations humanitaires.

Depuis trois ans, les premiers élans d’accueil des migrants ont laissé la place au doute et aux critiques. La colère s’est même installée après la découverte, en 2015, que plusieurs coopératives chargées de nourrir et d’héberger les migrants se sont enrichies. Un procureur sicilien de Catane, Carmelo Zuccaro, en est même venu à accuser les ONG de collusion avec les trafiquants – ce que les organisations réfutent.

Le désamour entre Rome et les ONG qui portent secours aux migrants en mer Méditerranée est tel, qu’en août 2017, le navire de l’ONG allemande Jugend Rettet est placé sous séquestre par la justice italienne. Beaucoup d’organisations, dont MSF, quittent la zone.

Interrogé sur les ONG qui portent secours aux exilés en mer, Luigi di Maio s’était montré particulièrement sceptique quant à leur rôle et intention, durant la campagne. S’il se défend d’avoir utilisé le mot "taxis de la Méditerranée", expression pour laquelle il a été critiqué, il affirmait fin janvier : "J’ai dit, sur la base d’argumentations et d’enquêtes, que certaines ONG manquaient de transparence. Nous devrions donc vérifier si elles s’occupent de secourir des migrants ou de les transporter [illégalement], ce qui est très différent".

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Photo Des migrants observent au loin la côte sicilienne à bord du navire Aquarius, le 14 mai 2018. Louisa Gouliamaki / AFP

1er juin 2018

Par Jean-Paul Mari

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