ROUMANIE novembre 1989

Roumanie : portrait d’un dictateur aux mains rouges

Ceausescu le forcené.

Le mur de Berlin est tombé, la Hongrie et la Pologne ne sont plus communistes, la Tchécoslovaquie et même la Bulgarie respirent. Mais, à Bucarest, le souffle de Gorbatchev n’a plus faire fondre la glace du dernier régime dictatorial d’Europe. Voici le portrait du tyran qui a mis la Roumanie a genoux.

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Un homme attend, debout dans la nuit de Bucarest. Autour de lui il n’y a plus qu’un terrain vague, quelques tuyaux crevés et des plaques d’égout retournées comme des ongles. La noirceur, le froid de l’Est et, partout, cette poussière des destructions qui monte de la terre. Qu’attend-il donc en crachant des petits jets de vapeur ? Qu’on le rase lui aussi ? Les deux yeux jaunes d’un tramway vide crevent la nuit. L’homme fait un signe et monte. Dans trois heures, dans trois jours, les dents d’un scrapper auront arraché les rails... Au centre de Bucarest, le dernier Roumain attendait le dernier tramway. Ailleurs, le peuple n’attend plus rien, sauf la mort de l’Eternel, Nicolas Ceausescu, secrétaire général du Parti communiste et chef de l’Etat, surnommé "le génial bâtisseur,le fils le plus aimé du peuple, le génie des Carpates, le Danube de la pensée, le timonier du communisme, l’étoile polaire du destin national, le phare lumineux, le firmament de l’humanité, le Doigt qui sait tout...". A l’Est, on le surestime. A l’Ouest, on le sous-estime. On le prend pour un fou mégalomane, un tyran capricieux, un petit Staline attardé, un Ubu décalé, un bouffon roumain aux mains sales. Erreur, il n’a pas l’exotime sanglant d’Amin Dada, la transparence métallique d’Erich Honnecker ou la rigidité bridée d’un Kim Il-song. Pas même la moustache d’un Pinochet. Qu’importent les autres ! Eux s’en vont au fil de l’histoire, grignotés par les petites dents de la démocratie, emportés par des révolutions de palais ou par le vent violent qui a tourné à l’Est. Jaruzelski a perdu ses lunettes noires et Marcos n’est même plus maître de ses cendres. Lui, il reste en plein coeur de l’Europe. Et il crache au visage du monde entier, qu’il soit rouge pâle ou petit bourgeois. Regardez le officier sur l’autel rouge du 14ème congrès du Parti communiste à Bucarest. On le disait malade, aphasique, diminué ; il va lire pendant sept heures un rapport de cent-quarante-et-une pages "visant à la mise en oeuvre exemplaire du programme d’édification de la société multilatéralement développée et d’avance de la Roumanie vers le communisme". A soixante-et-onze ans, le conducator est sec comme un jeune homme. Debout, très droit, il a l’oeil brillant, la mèche rebelle et domine, du haut de son mètre soixante, les 3.330 délégués du congrès tassés dans leurs fauteuils. Le guide suprême a beau avoir la voix éraillée, le teint rougeaud et le costume bleu d’un chef de kolkhoze endimanché, quand il hurle que ce congrès est "un évènement crucial de l’histoire millénaire", aussitôt 3.330 corps se soulèvent comme un seul homme et 6.660 mains se mettent à battre : "Hourra ! Hourra ! Hourra ! Ceausescu et le peuple." D’un mot, il les fait se lever ; d’un geste, il les fait se rasseoir. Sa main droite, rigide comme un dogme, ne cesse de s’agiter, verticalement pour asséner ses vérités, horizontalement pour saluer ses fidèles. Il mène un rituel incantatoire, psalmodie la grand messe, vivant et irréel, fascinant comme un livre d’Histoire que l’on feuilleterait à la page du congrès de Nurenberg. Le monde bouillonne, le mur de Berlin est tombé et il chante ses ancêtre les Daces et la génialité du peuple roumain. "Jamais, jusque là, la Roumanie n’avait connu de victoire aussi grande que l’édification de la société la plus juste et la plus humaine : le socialisme", tonne Nicolas Ceausescu. "Hourra hourra hourra !", répondent cent fois les délégués mécaniques. A l’heure de l’hymne du Parti, il chante à tue-tête, convaincu et joyeux, en tapotant la table au rythme de la musique, comme un petit maître de chorale d’un village des Carpates. Surtout ne pas le sous-estimer. Cet homme-là a réussi à faire parler vingt-trois millions de Roumains à voix basse dans leurs propres maisons. Voici, dans son pays bunker, l’histoire du dernier des dictateurs. Il a grandi en sous-sol. A onze ans, le petit paysan du Danube né dans le village de Scornicesti, proche de la capitale, n’a connu que des Noël sans orange et une école tout à fait élémentaire. Il sera apprenti cordonnier. Dans l’ancienne rue Cherban-Voda, au centre de Bucarest, les vieux se rappellent ce grand magasin de chaussures et le soupirail où les apprentis travaillaient l’alène à la main et le nez à hauteur du pavé avec, pour unique spectacle, les pieds des passants et leurs semelles qu’ils allaient devoir un jour réparer. A quatorze ans, le gamin rejoint le mouvement ouvrier et il est arrêté par la police du roi Carol. Nicolas Ceausescu passe du soupirail au cachot : deux ans et demi pour "agitation". Doftana est une sâle prison, le genre d’endroit qui fabrique les vrais démocrates ou les grands tyrans. Le jeune militant serre les dents. "Un gamin sec qui ne parlait pas, a dit de lui un ancien détenu. Il ne se plaignait jamais quand les gardiens le tabassaient, il ne sourait pas quand ils lui donnaient enfin à manger." Quand le gamin qui ne parlait pas sort de sa cellule, il en garde deux défauts, à vie : un léger bégaiement et une terrible rage au ventre. En Roumanie les grands procès d’avant-guerre ont envoyé à Doftana l’élite du Parti communiste. Au programme, coups, privations et étude clandestine de Marx et Lénine. L’élève Ceausescu a la chance de partager ses chaînes avec un maître absolu, Gheorghiu-Dej, celui qui dirigera bientôt la Roumanie. L’homme est un mélange de nationaliste et de stalinien, de rebelle et de despote qui n’a pas peur du sang. Il croit au communisme et à l’indépendance de la Roumanie. C’est un titan qui va frapper l’Histoire de ses deux poings, l’un sur la table de Moscou pour obtenir le retrait des tanks soviétiques après la guerre, et l’autre sur la tête du plus petit opposant roumain. Arrestations, déportations, disparitions... deux cent mille personnes ne reviendront jamais des camps de travail du delta du Danube. Pour l’heure, dans sa cellule, Dej n’est qu’un forçat enchâiné et le père spirituel d’un certain Nicolas Ceausescu. Un matin d’août 1944, un officier allemand brandit un ordre sous le nez des gardiens de la prison et emmène les détenus politiques. Dehors, tout le monde s’embrasse. L’"officier allemand" est un grand avocat bourgeois proche des communistes, Ion Maurer, l’éminence grise de Dej. Il sera bientôt Premier ministre de Ceausescu. Vive la guerre ! Cette fois le petit paysan en a fini avec l’obscurité. Libre, il retrouve une jeune camarade à l’âme et au visage sévères, rencontrée dans un défilé du 1er mai ; Elena Petrescu devenue madame Ceausescu. Une prison, une femme, un parti : la pâte est prête. Le reste est affaire de destin. En quelques mois, le monde a basculé. L’Europe ancienne convulse à Yalta. Les communistes roumains n’étaient qu’un petit millier en 1944, une poignée ; fin 45, ils sont 800 OOO ! Le camarade Ceausescu sait surfer sur les lames de fond et il glisse, lisse comme une carrière d’apparatchik appliqué, blotti sous l’aile protectrice de Dej. Pendant vingt ans. Il aurait pu finir sa vie politique ainsi, à l’ombre du Parti, à l’abri mais à l’écart de l’Histoire. A 47 ans, le Ceausescu membre du Politburo n’est qu’un soldat du régime, fidèle et inculte, un ancien paysan courageux qui a appris par coeur tous les rudiments du marxisme. Quand Dej le titan meurt en 1965, emporté par un cancer à la gorge, Maurer le fidèle lui cherche un successeur. Au sein du Politburo, l’un est trop proche des Russes, l’autre a épousé une femme juive, l’autre boit plus que de raison d’Etat. Reste Nicolas Ceausescu. Maurer le sait intelligent, mais il le croit docile et incapable de trahir. L’éminence grise croit anoblir une marionnette, il se trompe. Derrière l’apparente modestie du camarade Ceausescu se cache un redoutable tacticien et toute la ruse des gens de la terre. Sa superbe mémoire n’oublie jamais un chiffre, une humiliation ou le prénom d’un ennemi. C’est un bon joueur d’échecs - dangereux - parce qu’il ne sait pas perdre. Sous la blouse grise de l’apparatchik bouillonne une ambition sans limite et cette rage au ventre qui ne l’a plus quitté depuis sa sortie de cachot. Maurer ne l’a pas assez observé. Ceausescu bégaie peut-être quand il s’énerve, mais aussitôt que la contrariété devient trop forte, il ne dit plus un mot et se jette vers la première salle de bains. Là, longuement, il vomit. De faiblesse ? Non. D’une fureur impossible à contenir. A la tête du Parti, Ceausescu, en bon élève dictateur, va faire le vide autour de lui. Si il sait faire appliquer la technique de "l’accident de voiture", ou de "la chute dans l’escalier", Ceausescu n’a pas un goût immodéré pour le sang. Il a une religion, l’espionnage, et un objet de culte, le micro. "Le Doigt qui sait tout..." va mettre la Roumanie sur écoute. Il fait intaller trois millions de téléphones espions, crée quarante-huit services de censure, dix centres nationaux d’écoutes, deux cent quarante huit centres locaux et mille unités mobiles. Sous les assiettes des restaurants, dans les bouquets de fleurs du salon, dans l’ascenseur, la chambre d’hôtel ou sous votre lit... les micros sont là. Quiconque vous reçoit aujourd’hui à Bucarest, met d’abord de la musique et un coussin sur le téléphone. Chaque matin, le camarade Ceausescu commence sa journée en épluchant les rapports de ses services secrets et les synthèses de la presse. Puis il se rend dans une salle spéciale près de son bureau. Là, il écoute les meilleurs enregistrements. Le numéro deux roumain, son principal rival, était un marxiste sans faille. Sa femme ne l’était pas. Preuves en main, Ceausescu le fait casser par le comité central. Le numéro trois, président du Conseil d’Etat, sera accusé d’avoir une relation coupable avec sa nièce. Quand il découvre la forêt de micros dans sa chambre, le numéro trois ne desserre plus les dents, sauf pour se tirer un coup de fusil dans la bouche. La religion du micro a eu raison du triumvirat au pouvoir. Alors commencent les années flamboyantes. De Gheorghiu-Dej, Ceausescu a retenu la leçon d’indépendance farouche. Jamais il n’oubliera comment, à sa mort, les Roumains sont descendu lui rendre hommage dans la rue, malgré la mémoire de la dictature et des camps de travail. Le paysan Ceausescu connaît bien son peuple ; il a lui aussi la haine ancestrale de l’envahisseur, le "Turc" qui a fait payer pendant cinq siècles le tribut à la Roumanie. Unité nationale, indépendance, nationalisme ; voilà ce qu’il faut donner au peuple, croit-il, pour que tout vous soit pardonné. Le monde de l’après-guerre est scindé en deux blocs de glace, l’Est et l’Ouest. Tant mieux ! Il sera la fenêtre de l’Est,l’intermédiaire avec le monde extérieur. Voilà comment la Roumanie pourra jouer, au carrefour des grandes puissances, un jeu politique surdimensionné. De 67 à 71, en quelques années, Ceausescu va tenter et réussir une série de formidables coups politiques. D’abord refuser de prendre parti dans la querelle entre la Chine et l’URSS ; établir des relations diplomatiques avec l’Allemagne de l’Ouest malgré les cris de trahison de la RDA ; ne pas rompre avec Israël après la guerre des Six jours et surtout dire haut et fort non à l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée rouge. Le 15 août 1968, Ceausescu ira jusqu’à Prague assurer Dubcek de son soutien. Moscou, exaspéré, envoie ses chars à portée de canon de la Roumanie et... Ceausescu ne cède pas. Lindon Johnson, le président américain a prévenu Moscou : "Ne déchaînez pas les chiens de la guerre". A Bucarest le peuple est dans la rue. Les paysans, les ouvriers et mêmes les intellectuels qu’il étouffe de ses mains, ils sont tous là : "On avalait de la Vodka et du café toute la nuit, on discutait comme des fous, prêts à se jeter sous les chenilles du premier tank russe, raconte une femme écrivain. La dureté du régime, sa violence ? On disait "il ne sait pas !", on avait besoin de tout oublier, de cette explosion comme d’une catharsis collective d’un peuple retrouvé." Le Ceausescu flamboyant de ces années-là participe à la préparation des accords d’Helsinki, se rapproche de Tito le Yougoslave, reçoit à la fois Arafat et Golda Meir et négocie avec les plus grands chefs d’Etat étrangers. Au point que le général de Gaulle, l’homme qui voulait briser les carcans Est-Ouest, rentre de Roumanie en annonçant qu’"il souffle un vent salubre à l’Est". Mieux ! Après l’éclat de Prague, six cents mille Roumains demandent leur inscription au parti communiste. Le jeune président de cinquante ans a désormais l’image rebelle mais sympathique d’un John Kennedy avec sa mèche sur le front. Au summum de sa popularité, Ceausescu exulte, son peuple l’aime. Il se croit tout permis. "Il nous a bien eu", pleurent aujourd’hui ceux qui dansaient dans la rue. Le voile se déchire en 1971. Ceausescu part pour Pékin rencontrer le Mao de la Révolution culturelle. Il est stupéfait par sa capacité à mobiliser les masses et à transformer des centaines de millions de paysans crottés, analphabètes et réactionnaires en soldats uniformes d’une révolution au col mao. Ainsi il suffit comme lui de savoir pétrir les hommes pour les faire passer de l’ère médiévale aux post-moderne ? De retour à Bucarest, on commence à l’entendre murmurer des choses des choses étranges. Dans un programme culturel en dix-sept points à la chinoise, il est question d’en finir avec la littérature bourgeoise morbide, d’exalter l’art au service de la classe ouvrière, de rapprocher -déjà ! -les structures des villages et des villes, du génie absolu du peuple roumain ... Le ton a changé, sa voix s’est éraillée, il ne dit plus : "Je souhaite" mais "Je veux". Il change les lois, autorise l’internement psychiatrique des fortes têtes ou interdit la circulation dans toute une province sous prétexte qu’il neige, il paralyse la population. A coup de petites phrases, par rafales de décrets-lois, Ceausescu commence à travailler son peuple. Les intellectuels prennent peur, ils ont raison, l’étau se resserre. En 1975,Nicolas Ceausescu, secrétaire général du parti communiste, président du conseil d’état, président de la république et guide suprême se libère de son Premier ministre, son dernier frein. Désormais, il peut donner libre cours à son génie. Un mot, un geste, une pensée de travers, et votre vie s’arrête là. La censure contrôle tout, les livres, les étiquettes des boites de conserve et le texte des menus des restaurants. IL suffit à un policier de jeter un coup d’oeil à une plaque d’immatriculation pour savoir qui est le conducteur de la voiture : "1 B" membre du parti " 12 B blanc" : étudiant étranger"...Le flic, le concierge de l’immeuble, l’aimable inconnu qui vous salue, les plaques des voitures et les murs de la ville sont tous des indicateurs. La sanction est immédiate. On perd son emploi et son téléphone, le chauffage tombe en panne, l’ainé de la famille rate tous ses examens ou est battu par des "délinquants". Pourquoi emprisonner la dissidente Doinea Cornea quand on peut lui briser les côtes à coups de pieds devant sa porte ? Le régime tue peu, il préfère faire bastonner son peuple pour l’humilier. Comme cette femme qui a fait des heures de queue devant une boucherie vide. Quand elle a voulu protester. La foule s’est écartée et le boucher a brandi un tuyau d’arrosage. Dehors, il faisait -20°. La femme est rentrée chez elle, trempée, en pleurs, avec son pamier vide à la main. A quoi bon se révolter ? "Une goutte d’eau peut creuser la pierre,non par sa force, mais en la frappant sans relâche" se répéte Ceausescu. Les Roumains détournent la tête ? Il va leur boucher l’horizon, s’inscruter dans leur inconscient collectif. "Au réveil, tu l’entends à la radio, tu ouvres un journal et tu le lis ; dans la rue, tu butes contre son portrait, le soir, tu le vois à la TV " dit un Roumain. Ceausescu impose quatre enfants minimum, envoie ses médecins dans les usines détecter les femmes enceintes, interdit les contraceptifs et l’avortement..." Dans ton lit au moment de faire l’amour, il est là, encore là, toujours là !" Quand il est absent, ce sont les autres qui parlent de lui, comme cette anthologie de la honte écrite par une génération d’écrivains nuls mais dociles, comme ces poétes aux yeux révulsés qui à la télévision chantent "le fils du soleil, le dirigeant suprême, le cher héros, celui qui a redonné vie à la vie, qui caresse la terre de ses mains fleurs..." Comme ces petits rats de l’opéra qui font les pointes en dessinant son nom lumineux ou ces grands ténors d’opéra qui les soirs de congrés poussent un : "Ceausescucououou". Ceausescu a inventé le communisme monarchique. Voici Elena sa femme, "Ingénieur-Docteur -Académicienne" spécialiste de pétrochimie et qui inonde l’intelligence humaine de ses livres sur les polymeres et collectionne les titres de docteur honoris cosa des universités du globe, de Paris à Tokyo, de Malte à Ankara. C’est elle qui administre la science, l’éducation, la justice et la santé. Premier vice-premier ministre, "Héros de la république socialiste de Roumanie", c’est le Numéro deux du pays. Et peu importe si l’ingénieur-docteur-académicienne a contraint quelques scientifiques roumains a lui décerner ses titres ronflants. Ce sont les services d’espionnage roumains qui consacrent leur énergie et leur talent à arracher les secrets des laboratoires occidentaux pour qu’une armée de nègres en blouse blanche puissent écrire ses livres. La petite mère du peuple est surtout experte en fourrure, bijoux et enregistrements nocturnes de la Nomenklatura. Mais elle est la seule à pouvoir taper séchement sur l’épaule du condukator pendant qu’il discute avec l’ambassadeur d’allemagne : "Partons ! Ca suffit ! Il ne sert à rien de discuter avec les impérialistes réactionnaires." Et il la suit. Elle lui a donné trois enfants : Valentin, un physicien trop sérieux, le desespoir de ses parents ; Zoïa, une jeune mathématicienne qui crache sur le nom de Ceausescu et Nicu, un garçon délicieux, féru de marxisme, de voitures et de beuveries et qui, dans les diners officiels, pisse sur les huitres "pour les assaisonner " et fouille dans le corsage des soubrettes et les femmes de ministres. Sans oublier le chien, un doberman que l’on voit passer debout sur la banquette d’une limousine, entre les deux sirènes du cortége officiel qui lui est réservé. Qui oserait leur résister ? Même un tremblement de terre n’a pas pu abattre le systéme. Pourtant ce jour là, le 4 mars 1977, à 21h21, tout aurait dû exploser. L’onde de choc de 7,4 degrés sur l’échelle de Richter dévaste Bucarest, tue trois mille personnes et imprime l’horreur dans les yeux des survivants. Au milieu des ruines, on voit Elena apparaître en manteau de vison blanc et Nicolas Ceausescu expliquer aux techniciens devant les cameras comment il faut s’y prendre. Quatre jours plus tard, alors qu’on entend encore les cris des ensevelis, le guide suprême ordonne de niveler le sol. Devant l’immeuble Scala sur le Boulevard Baulcescu, les bulldozers avancent. La foule gronde : "Assez ! C’est une honte d’enterrer les gens vivants." Ce jour là, tout est inhabituel : ces roumains au bord de la révolte et ces miliciens compréhensifs qui essaient de faire reculer les gens. La foule hésite, cède et reflue...C’est fini. Les roumains ont perdu. Ils vont le payer. Ils avaient peur. Désormais, ils auront faim et froid. A en mourir. Pourtant, le pays est riche de son agriculture et de son sous-sol. En économique comme en politique internationale, Ceausescu applique la même politique, les mêmes principes : l’indépendance et la fuite en avant. Dans les années soixante dix, il a lancé une industrie lourde à la Staline. Le pays peut pomper quinze millions de tonnes de pétrole par an ; il construit des usines pour raffiner le double, trente millions de tonnes, et achète ce qui lui manque sur le marché extérieur. La dette extérieure devient exorbitante. Quand le FMI jette un regard inquisiteur sur le pays, il est à la dérive monétaire et propose 27 cours de change différents dont 13 commerciaux... Il faudrait tout revoir à la baisse. Le FMI exige et Nicolas Ceausescu se cabre. Le paysan du Danube retrouve ses vieux réflexes. Au nom de l’indépendance, la Roumanie va payer ses dettes , rubis sur l’ongle, 11 milliards de dollars en 9 ans. Dehors les impérialistes ! A l’intérieur le tour de vis est terrible. Les Roumains du vingtième siècle ont les traits creusés, la barbe et les yeux fous des moujiks de l’ancienne Russie. Le guide suprême voulait en faire des mutants, il en a fait des zombies. Dans les centres médicaux, pas d’aiguilles stériles et des enfants qui dorment à trois dans un lit. On refuse de soigner les vieillards,l’espérance de vie chute et le taux de suicide grimpe. Les hopitaux ne sont pas assez chauffés et les morgues n’ont plus de frigos. Les malades claquent des dents et les morts pourrissent. Un poéte roumain a écrit : "Dîtes là où vous allez que dieu s’est détourné des roumains". Un fou, un mégalomane, un génie du mal...qui est exactement Nicolas Ceausescu ? Pour le comprendre, il faut suivre pas à pas les méandres de son cerveau et marcher toute la nuit le long des rues des monuments et des places de son oeuvre majeure : la rénovation du centre de Bucarest. Oubliez les techniciens de l’urbanisme qui ont tiré les plans, le grand architecte, c’est lui. On ne brule pas une fortune et des années de labeur pour rien. On ne rase pas par caprice l’équivalent de quatre arrondissements de Paris en plein coeur historique de Bucarest, là où il y avait de superbes églises du 16ième siècle, des maisons basses couleur pastel, le parfum des lilas et des glycines, là où un peuple avait une partie de sa mémoire. Il a fait avancer les bulldozers et certains habitants ont préféré se pendre ou se jeter par la fenêtre plutôt que d’abandonner leur vie. Par goût du péché ? Non. Nicolas Ceausescu l’a dit lui-même avec gravité à un visiteur étranger : "On a mal lu les utopistes du 18 ième siècle. Et on a eu tort." Devant nous, le sol attend son futur. On a éffacé le dessin des rues et tous les repères d’antan. Du passé, Nicolas Ceausescu a fait table rase. Le nouveau palais est au coin de la rue. L’essentiel est là : un énorme cube haut et sans grace, la mémoire profonde de l’ordinateur, le cerveau et l’äme du pouvoir. Il n’a pas à être beau. "L’ornement est un crime" disait l’architecte autrichien Adolphe Loos. Au pied du palais, une place peut acceuillir un demi million de fidèles et, sur l’avenue de la Victoire du Socialisme, longue de cinq kms et demi, l’éclairage est aussi violent que le reste de Bucarest est sombre. Puis en ordre décroissant viennent les organismes d’Etat, les appartements de la Nomenklatura et du peuple. Ces colonnades, les balcons ronds et les dalles plaquées de stuc sont le théâtre baroque des années trente quand la roumanie de Ceausescu avait vingt ans. Derrière, dans les unités de béton ouvrier, l’Homme neuf s’épanouira à égale distance de son atelier, du théâtre et du magasin : c’est la "Cité industrielle" de Claude Nicolas Ledoux, le phalanstère de Charles Fourier..."On a mal lu les utopistes du 18ième..." Le grand oeuvre n’est pas une construction urbaine ou esthétique, c’est une construction intellectuelle. C’est une molécule avec un noyau central relié aux autres atomes de la société. Reproduites à l’infini, "systématisée", elle iront raser et remplacer 7 OOO villages roumains comme le prévoit le plan. Nicolas Ceausescu n’a jamais voulu faire Versailles, Persépolis ou Brasilia mais bien le premier maillon de la chaine moléculaire d’un seul corps, la roumanie, lieu d’une métaphysique de l’ordre nouveau. Qu’on rase Bucarest et tous les villages du pays ! Qu’on sacrifie une génération entière ! L’Homme neuf naitra de ces cendres et il vivra dans la cité totale, l’âge d’or du communisme. Tout est effroyablement cohérent. Le camarade Nicolas Ceausescu n’est pas fou, il souffre seulement d’avoir une vision carrée de l’évolution des peuples. L’utopie ! le seul concept qui permette de sortir une fois pour toutes du cycle du temps. D’être éternel. Est-ce ce rêve fou que 3330 délégués ovationnent debout dans la salle du 14ième congrés. "Nous avons instauré le socialisme en terre humaine, hurle Nicolas Ceausescu". Le peuple crève, le mirage économique s’évanouit, la fonte des blocs a transformé la fenêtre roumaine en bunker et un observateur venu de l’est ne lui donne que : "Deux ans maximum". "Houra ! Hourra ! Hourra ! " scandent les délégués automates. A la tribune, tous les apparatchiks ont le même visage, lourd et renfrogné, la nuque épaisse et des mains à broyer l’intelligence. Qui sera le traître ? "Le peuple roumain est prêt à s’acheminer vers l’étape suprême : le communisme" a crié la voix cassée du dernier des utopistes. "Hourra ! Hourra ! Hourra !" a répondu l’écho.

Jean-Paul Mari

Les évènements qui ont précédé et précipité la fuite des Ceaucescu :

Vendredi 15 décembre 1989 : à TIMISOARA Décision gouvernementale d’envoyer le pasteur Lazlo Tokes en résidence surveillée à Mineu (300 kms au nord de Timisoara). Dans la soirée, premier rassemblement : 3000 personnes tournées vers le temple.

Samedi 16 décembre : Début d’après-midi. Premiers cris : "Tokes, liberté", "A bas Ceaucescu". Les pompiers (M. de l’Intérieur) sortent les canons à eau.

21h30 : la mairie est attaquée (vitres brisées, incendie).

Dimanche 17 décembre : La police et la securitate disloquent la manifestation devant le siège du Parti de Timisoara.

A BUCAREST, Ceaucescu organise depuis le Comité Central une téléconférence : y assistent tous les membres du comité politique exécutif, en direct avec tous les Premiers Secrétaires des comités départementaux du Parti. Cf sténogramme de la réunion : (JPM). C. est furieux. La répression selon lui n’a pas été à la hauteur des évènements. Principaux accusé : le général Vasile Milea, ministre de la Défense (on le trouvera suicidé le 22 au matin qq heures avant la chute du régime), Tudor Postelnicu, ministre de l’Intérieur, Julian Vlad, chef de la securitate, la police secrète du régime. Elena est là, ainsi que deux "fidèles" qui partiront le 22/12 dans l’hélicoptère des V. : Emil Bobu, 73 ans, n°3 du Parti et "éminence grise" d’Elena et Manea Manescu, 74 ans n°4 du Parti et conseiller privé de C. (Témoignage de Tudor Postelnicu, lors de son procès : "A un moment donné, Ceaucescu a craqué. Il présente sa démission et pose sa tête sur ses bras. Les proches l’empêchent de sortir en bloquant la porte. Son frère se promène dans le couloir, un pistolet à la main").

A SIBIU, (200 Kms de Bucarest), après la téléconférence, Nicu Ceaucescu, fils du dictateur et premier secrétaire de la ville, donne des instructions : "Armée, intérieur, troupes, gardes, agissez sans discussion... Tirez sans sommation... Dès maintenant nous sommes en état de guerre."

A TIMISOARA, l’armée tire. Le colonel Oancea Viorer de la caserne de Calea Lipovel, au nord de la ville, refuse d’obéir aux ordres.

Lundi 18 décembre : Ceaucescu s’envole pour Téhéran, dans son avion personnel, un boeing 707. A Bucarest, c’est le bureau permanent du CPE qui suit la situation du pays, sous la coordination d’Elena : son absence à Téhéran s’explique pour des raisons protocolaires. L’Iran n’a souhaité la présence, à la table des discussion, que du seul chef d’Etat officiel. Emil Bobu et le premier ministre Constantin Dascalescu partent pour Timisoara.

A TIMISOARA, le Dr Milan Dressler, chef-adjoint de l’institut médico-légal, examine les corps des 50 premières victimes. Le soir, la Securitate dérobe 7 cadavres, et sur l’ordre d’Emil Bobu, les transportent à Bucarest où ils seront brûlés dans un crematorium.

Mardi 19 décembre : A TIMISOARA : Bobu, Dascalescu et trois généraux se rendent au comité central du Parti : "Nous allons examiner les évènements". La ville est cernée par l’armée. La foule des manifestants se met en marche vers une salle de spectacle avec trois fusils et un pistolet.

Mercredi 20 décembre : TIMISOARA : grève générale. L’armée est consignée dans les casernes.

BUCAREST : 16 heures. Ceaucescu rentre de Téhéran. Elena et le gouvernement l’attendent à l’aéroport. C. Se rend directement au Comité central.

19h15 : Agitation. Le Président veut tenir "un important discours" : "Préparez immédiatement le studio". Par chance, le studio d’enregistrement (au rez-de-chaussée du C.C. à droite dans l’entrée principale) a déjà été préparé pour les voeux du Nouvel An.

19h30 : C. lit le discours écrit peu après son arrivée, avec l’aide de son conseiller de presse, Mitea. Dans le studio, près de lui - fait exceptionnel - il y a : Elena, le général Milea, Manea Manescu, Gheorgue Radulescu, Stefan Andrei et Ludovic Fasesac (ancien vice-premier ministre). Cf discours sur les évènements de Timisoara. A la sortie du studio, C. demande : "C’était bien ? La réception est bonne ? C. se remet au travail dans le "Cabinet n°1", son bureau présidentiel, Elena a, elle, le cabinet n°2).

23h30 : les Ceaucescu sont ramenés à leur résidence Primaveri (qq kms au N-O du centre, dans un quartier résidentiel baptisé "périmètre zéro : quartier où habitent les principaux dignitaires du Parti, quadrillé par la sécurité, et interdit à la circulation des voitures et des piétons). A Timisoara : l’état d’urgence est déjà proclamé..

LES PERSONNAGES DE LA CAVALE

DANS L’HELICOPTERE Nicolas et Elena CEAUCESCU : 72 ans et 71 ans. Emi BOBU, 73 ans. N°3 du Parti. Un des plus fidèles collaborateurs du couple. Manea MANESCU : 74 ans. N°4 du régime. Conseiller privilégié du dictateur. (Bobu et Manescu seront abandonnés à Snagov, mais arrêtés près de Tirgoviste, en tentant de rejoindre les Ceaucescu). Deux officiers de la Garde Personnelle : Le capitaine Marian RUSU : aide de camp d’Elena, 33 ans environ. Deux enfants. Le major Florian RATS : 43 ans. Un fils étudiant. Pilote de l’hélicoptère. Vasile MALUTZAN : 46 ans. 18 ans d’aviation. Pilote de l’hélico présidentiel depuis 1985. Femme institutrice. Un fils de 17 ans, élève à l’Ecole militaire d’aviation. Une fille de 22 ans, étudiante.

LES CONDUCTEURS DES DACIA : Dr Nicolas DECA : (Dacia rouge), 60 ans environ. Gynécologue-accoucheur à l’hôpital de Gaesti. Vit à Bucarest. Nicolas PETRISOR : (dacia noire). 35 ans. Dératiseur. 3 enfants : Claudio, 13 ans, Dragos, 11 ans, Olivia, 3 ans. L’ingénieur qui poursuit les Dacia : Marcu RADU : 28 ans. Travaille à la Ferme 7 (aviculture) de Titu, depuis 1988. Vit dans la banlieue de Bucarest. Une femme, Elena, en 1ère année de médecine.

LES GARDIENS DE CEAUCESCU DANS LA CASERNE DE TIRGOVISTE : Colonel KEMENICI : commandant de la base militaire de Tirgoviste. Lieutenant-colonel Ion MARES : 44 ans, 26 ans d’armée. Secrétaire du Parti. Une fille de 23 ans en fac. d’économie. Un fils de 13 ans, lycéen. Capitaine Ion STOICA : 30 ans. Marié depuis 2 ans. Une fillette de 1 an. Le capitaine Ion BOBOC et le sous-officier PAISE, milicien chargé de la circulation.

LES PARTICIPANTS AU PROCES : Le général Victor STANCULESCU. Gelu VOICAN : géologue de formation. Adepte de René Guénon. Passionné d’ésotérisme et de métaphysique. Devenu vice-Premier ministre du FSN. Nicolas TEODORESCU : avocat des Ceaucescu. 57 ans. 30 ans au Barreau. Femme médecin. Un fils de 19 ans qui faisait son service militaire et qui a été tué le 22 décembre. Une fillette de 13 mois.

JEUDI 21 DECEMBRE :

A Bucarest, tôt le matin : branle-bas dans les usines. On désigne ceux qui vont aller participer au meeting de soutien à Ceaucescu, sur la Place du Palais devant le Comité Central.

Cf. témoignage de Pompiliu Militaru (cf photo), 33 ans, ouvrier-mécanicien depuis 15 ans, à Turbomecanica : une usine de moteurs d’avions, (5000 ouvriers), à environ 8 kms du centre. Dirigée par un militaire, le colonel Ion Trofin. (P. Militaru dit être le premier à avoir crié contre C. pendant le meeting).

6h30 : Pompiliu sort prendre son bus pour se rendre à l’usine. File d’attente devant les arrêts d’autobus : aucun ne roule. Pompiliu emmène en voiture sa femme qui travaille au marché Danrei, dans le centre. Puis se rend à son usine : sept bus attendent devant, pour emmener les participants du meeting. Protestation parmi les ouvriers choqués par les évènements de Timisoara. La direction les menace de sanctions. (La participation des ouvriers membres du Parti est obligatoire : à Turbomecanica, ils sont environ 80%) Pompiliu essaie de constituer un groupe de refus : ils sont 25. Finalement, ils décident de se rendre au meeting avec l’intention de manifester à leur façon, en criant pendant le discours de C. : "Timisoara ! " On embarque le matériel de propagande, drapeaux et banderolles à la gloire de C. dans une camionnette. Départ. Dans les bus qui conduisent les ouvriers de l’usine de Turbomecanica au meeting, il ne reste plus qu’une dizaine de "contre-manifestants". (Tout à l’heure, ils ne seront plus que deux -P. Militaru et son copain Cornel Ardeleanu- à oser lancer leur slogan : le risque est énorme).

10h30/11 heures : Rassemblement sur la place du Palais des manifestants de toutes les usines de Bucarest. (Organisation habituelle, cf plan : devant le balcon du C.C. un car de TV, caméra fixée sur C. : à droite et à gauche, deux autres cars-TV, caméras sur les manifestants. Au premier rang, cordon de secouristes et de policiers, puis d’enfants, puis d’activistes du Parti. Et quadrillage par entreprises, des manifestants encadrés par leurs responsables. Au total : une foule d’environ 120 000 personnes qui débordent dans les rues avoisinantes barrées par les gardes patriotiques (milices ouvrières para-militaires). Ce matin du 21, le dispositif de sécurité est renforcé : miliciens devant les portes des immeubles voisins, secouristes dans chaque rangée, camions militaires et de pompiers. Les ouvriers de Turbomecanica ont une bonne place : à la hauteur de la bibliothèque nationale, mais l’endroit est plein de miliciens. Pompiliu et 10 autres jeunes ouvriers se glissent vers le milieu de la place, près d’un groupe d’ouvrières.

12h30 : C. est au balcon, Elena à sa gauche, les membres du PCE à sa droite. C. commence à parler. Les activistes crient les slogans d’usage, agitent leurs drapeaux. ITV Pompiliu : "la foule ne répondait pas, les gens se regardaient comme s’ils attendaient qq chose. J’ai senti que si je me mettais à crier, les autres crieraient aussi". Pompiliu se lance, et son copain Cornel avec lui : "Timisoara ! Timisoara ! " Autour de lui les gens se figent, les femmes se mettent à pleurer. Pompiliu et Cornel, chacun un petit drapeau rouge à la main, fendent la foule qui s’écarte, effrayée. Ils se dirigent vers le balcon. Pompiliu pense qu’il va être tué. Il n’a plus rien à perdre. Il crie : "Ils ont tué les femmes et les enfants de Timisoara ! ", "A mort le dictateur", "A bas C.", "A bas le communisme", "Criez avec nous"... Quelques minutes à peine, et un bruit, comme une détonation, répercuté par les haut-parleurs : la foule hurle, abandonne drapeaux et banderolles, et fuit de tous les côtés.

La retransmission à la TV s’arrête. Elle reprend qq minutes plus tard. C. promet des augmentations de salaire. Sur les écrans, plan serré sur les activistes des premiers rangs, les seuls qui restent. Dans les plans larges, la foule a changé : elle est en tenue plus légère, c’est celle d’un meeting de l’été dernier. Il a fallu faire vite pour trouver des images de substitution.

13h30 : La place du Palais est parsemée de chaussures, de sacs, du matériel de propagande. Les premiers slogans "Nous sommes le peuple" retentissent place de l’Université, devant l’Intercontinental. (A 5 minutes du C.C.) Les tanks viennent prendre position à chaque intersection de rue. Piazza Romana, il y a environ 400 manifestants pour 4000 badauds. Des blindés passent au milieu de la foule qui les conspue. Les policiers eux se montrent plus "courtois" qu’à l’accoutumé.

Vers 20 h : Le capitaine Marian T., l’un des 12 officiers de la garde personne de Ceaucescu, est appelé à Primaveri, la Résidence des C. : raisons exceptionnelles, car il est de repos ( il a accompagné C. en Iran). Marian fait partie de la fameuse "5ème Direction" de la Securitate (400 hommes), et appartient au service 1 : garde personnelle de C. et d’Elena (cf organigramme). 36 ans, marié à une chimiste, entre dans la garde en 1977. Intelligent, réservé, regard bleu inquiétant.

A Primaveri, dans le bâtiment de la garde personnelle, (l’ancienne TV, à qq mètres de la résidence), Marian met sa tenue de service (costume sombre), et prend ses armes : un 7.62 (modèle 1963, fabrication roumaine, 120 balles), un 9mm Stecikin semi-automatique (fabrication soviétique, modèle 1948, 80 balles), et celui qu’il porte toujours à la hanche : un pistolet Makarov, 9mm, 12 cartouches.

Puis Marian se rend au COMITE CENTRAL (20 h 45) (cf plan intérieur du C.C. et photos Claude Azoulay, Paris-Match). La garde personnelle est au complet (12 hommes), alors qu’habituellement le roulement s’effectue à 6 par 24 heures. Déjà parmi eux, circule l’ordre officieux de ne pas bouger. (l’ordre de ne pas tirer sera donné officiellement, le 22 au matin, par leur chef, le colonel Nae : qq minutes avant la fuite de C.). Six officiers assurent le service devant le bureau n°1, les six autres, dont Marian, restent "en réserve" dans leur Q.G., une pièce près de la salle du gouvernement, au rez-de-chaussée. Les gardes reçoivent l’ordre de ne communiquer avec ceux de l’extérieur (par talkie-walkie) que pour les choses urgentes.

Vers 21 h : La piazza Romana est dégagée à coups de matraques.

Vers 22 h : Place de l’Université, les mitrailleuses ouvrent le feu. Les balles passent au-dessus de la foule (nombreux morts et blessés par bousculade ; les plus sérieusement blessés seraient ceux qui ont été arrêtés et emmenés au siège de la police).

Vers 23 h : Valentin Ceaucescu, 42 ans, le fils physicien, et Zoia la mathématicienne, accompagnée de son mari Mircea Oprean, (maître de conférence à la fac de polytechnique), rendent visite à leurs parents au Comité Central. Ils restent peu de temps : les C. viennent de dîner, ils veulent se coucher. Ils ont l’air calme. Les enfants repartent chacun chez soi, dans leur voiture personnelle, sans escorte. (Zoia et Valentin habitent à 10 minutes à pied du C.C. : la première, rue des Cosmonautes, près de l’hôtel Bucaresti, le second, près de l’Intercontinentale). Nuit de travail au C.C. : Environ 1/4 des membres du C.C. est là : Gh. Postelnicu, Bobu, Dinca, Bucurescu (securitate), Milea, Ilie Ceaucescu, (chef d’Etat-major de l’armée), Andrutza Ceaucescu (patron de l’Ecole de la Securitate de Baneasa), le général Voina, le colonel Pircalabescu (chef des gardes patriotiques) ... etc. Ceaucescu donne l’ordre "qu’on en finisse avec cette bagatelle d’université, et qu’on rétablisse le silence des citoyens". Les Ceaucescu se retirent dans la chambre n°1, au 1er étage : il s’allonge et dort. Elena, elle, passe la nuit dans un fauteuil, dans la salle de repos à côté. Vers 3 h du matin, le calme revient sur la place de l’Université.

VENDREDI 22 DECEMBRE :

7 H : Elena appelle son fils Nicu, à Sibiu : "Comment est l’atmosphère à Sibiu ? " Nicu : "C’est le silence".

7h30 : C. reçoit comme chaque jour, son diététicien Julian Mincu et son urologue Eugen Proca. Piqûre d’insuline. (Les 5 dernières années, C. suit un traitement quotidien contre le diabète, et un régime alimentaire drastique). Petit déjeuner : habituellement, il se compose de fromage très frais, sans sel, d’un peu de viande fumée sans sel, de pain blanc, et d’un verre d’extraits de citron et de mandarine.

Vers 8h30/9h : Courte réunion du CPE (comité politique exécutif). ITV Marian (garde personnelle) : "Nous avons vu C. un peu abattu. Il n’avait pas la même énergie que d’habitude. En général, il venait dire bonjour aux officiers de la garde ; il n’aimait pas qu’il y ait du monde. Cette fois, il n’a rien dit, ni fait aucun commentaire".

Vers 9h30 : L’information se répand au C.C. que "des petits groupes d’ouvriers des grandes usines de Militari, Pipera et de Pantelimon, marchent vers le centre". Ils sont en réalité des milliers partis de la périphérie de Bucarest. Et le flot grossit tout au long du parcours. Le maire de Bucarest, Petrescu vient informer C. de la situation, en précisant que les ouvriers des usines du "23 Août" et IMGB sont à leur poste.

C. fait appeler le général Milea. L’entretien dure une dizaine de minutes. Milea sort, rencontre T. Postelnicu avec lequel il a un échange assez dur, si l’on en croit les mimiques. Puis Milea monte au 6ème étage, suivi de son aide-de-camp. (Au 6ème, se trouve la section militaire du C.C. sous la direction de Ion Coman, et la section des gardes patriotiques dirigée par Pircalabescu). Témoignage de l’aide de camp de Milea, rapporté par Marian : Milea entre dans l’antichambre du bureau de Pircalabescu. Il dit à son aide de camp : "Il faut se préparer à descendre voir ce qui se passe dehors. Mais je n’ai pas mon pistolet". Il aperçoit un officier devant le bureau de Pircalabescu et lui demande sa ceinture et son arme. Puis il passe dans le bureau de Pircalabescu et lui dit : "Le président m’a ordonné d’utiliser l’arme contre les manifestants, mais je ne peux pas. Ce sont des enfants". Milea dit ensuite qu’il veut téléphoner. Son aide de camp et Pircalabescu sortent du bureau. Un coup de feu. Quelques minutes après, l’aide de camp et Pircalabescu entrent dans le bureau : Milea git sur un canapé, du sang sur la poitrine, le pistolet à ses pieds. Il mourra en arrivant à l’hôpital Elias.

10h30 : Le colonel Pircalabescu, chef des gardes patriotiques, entre dans le bureau n°1 : il vient annoncer à Ceaucescu la mort du général Milea. C. ordonne une nouvelle réunion du CPE (en directe avec Nicu à Sibiu) : elle dure qq minutes. La radio annonce la mort de Milea, "le traitre", et la déclaration de l’état d’urgence sur tout le territoire. C. voudrait faire un discours à la TV, mais on ne trouvera pas à temps, l’équipe responsable de la transmission.

Arrive le général Stanculescu : en tenue civile, un pied dans le plâtre, accompagné d’un civil. "J’ai été appelé par le Président", dit-il dans le hall, avant d’entrer dans le bureau n°1. Il y reste 15 à 20 mn. Et ressort : "J’ai ordre de faire préparer des hélicoptères". Ion Talpeanu, l’aide de camp de C., et un officier de la 5ème direction sont chargés de monter au 6ème étage pour examiner la terrasse sur laquelle vont atterrir "des hélicoptères". Talpeanu appelle un ascenseur, jette son révolver sur une banquette et demande au sécuriste Paulica Tanasie de rester sur la terrasse pour faire signe aux hélicos.

10h30 : SUR LA BASE D’AVIATION MILITAIRE D’OTOPENI, à 15 kms de Bucarest. (Infos Romania Libera)

L’officier de transmission de la flottille 50 reçoit un coup de téléphone de l’Etat-major. L’ordre est transmis par le major Ardeleanu : "L’armée ne tire pas sur le peuple". (La flottille 50 : flottille présidentielle, 25 pilotes, 4 hélicos pour le couple présidentiel et leurs enfants ; 4 pour les missions des membres du comité exécutif ; 4 hélicos pour les gardes, cuisinier, médecins, coiffeur. Et 5 avions). Le colonel Petru Tenie, commandant de la base, en est aussitôt informé. A sa surprise, il y a là deux officiers de la securitate, les capitaines Vasile Popa et Constantin Ghenea de la Direction 4 MI (M. de l’intérieur), présents pour suivre les mouvements de la flottille 50. Rassemblement immédiat du personnel navigant : les colonels Tenie et Tudose évoquent les évènements de Timisoara et de Bucarest : "Nous devons rester calmes. N’agissons pas contre le peuple". Le colonel Tudose se retire avec les pilotes de la flottille : "Nous attendons des ordres".

AU COMITE CENTRAL, les évènements se précipitent. En bas, les manifestants se pressent vers le C.C. Le maire de Bucarest, Petrescu, vient informer que des manifestants arrivent de partout. Les blindés et les TAB commencent à quitter la place du Palais. Ils repartent vers leurs casernes. Les manifestants se sont approchés du C.C., il cassent les vitres. Les officiers de sécurité du rez-de-chaussée demandent à leur chef, le colonel Nae, ce qu’ils doivent faire. Le colonel Nae, chef de garde du C.C. répond : "S’ils ne font pas de violences, laissez-les faire". Les révolutionnaires entrent dans le C.C.

Bobu et Manescu, les deux "fidèles" de C., prient le Camarade-Président de recevoir une délégation de contestataires. (Témoignage de Manescu. Cassette Romaniafilm). C. ne répond pas. Bobu et Manescu lui disent qu’il est temps de partir. Dans le hall face au Bureau n°1, il y a beaucoup de membres du comité exécutif. Tandis qu’Elena sort pour aller enfiler son manteau de fourrure (cf la cassette du procès : ils ont la même tenue), C. demande un porte-voix : il veut depuis le balcon, s’adresser à la foule. A peine sorti, il se fait huer : "A bas le tyran..." La foule lance des projectiles. C. rentre.

11h : De Sibiu, Nicu appelle son père, c’est Postelnicu qui répond : "Des milliers d’hommes sont sur la place du Palais". Nicu : "Qui est derrière tout ça ? " Postelnicu : "On parle de noms divers, parmi lesquels Ionescu, Ilescu et Corneliu Manescu". (Postelnicu lui dit aussi que C. doit recevoir une délégation d’ouvriers).

11h12 : SUR LA BASE D’AVIATION D’OTOPENI. Le col. Petru Tenie, commandant de la base, ordonne aux pilotes de la flottille 50 de rejoindre leur hélicoptère et de se tenir prêts à décoller. Quatre hélicos se préparent : deux dauphins blancs S.A 365-202 et S.A. 365-203 et deux M.I 1704 et 1705. Le dauphin 202 est piloté par le lieutenant-colonel Vasile Malutzan, 46 ans, pilote du couple présidentiel depuis 1985 ; le 203 par le col. Tudose : les deux autres par le major (commandant) Ion Lazar et le capitaine Marin Tuader (cf la cassette de Romaniafilm : descript de l’hélico). ITV Vasile Malutzan : "Je soupçonnais que les choses se précipitaient. Nous avions appris, par le téléphone arabe, vers 10h, que le général Milea était mort : l’info nous était parvenue bien que les radios de l’unité aient été coupées depuis la veille par le service de contre-information de la sécurité (qui porte l’uniforme de l’armée), et l’organe du conseil politique (chargé de l’éducation patriotique des militaires). La télévision était elle aussi éteinte : elle ne sera mise en marche qu’après l’occupation du Comité Central par les révolutionnaires".

11h30 : ordre du col. Tenie de décoller.

11h33 : Décollage des quatre hélicos de la base. Dans le dauphin 202 présidentiel, le leutenant-colonel Vasile Malutzan a pour co-pilote Mihai Stefan, et le mécanicien Dragoï Stelian. Malutzan est informé, au moment du décollage, de la destination : le Comité Central. De la base d’Otopeni au C.C., 15 kms : il faudra 10 mn, un peu plus qu’à l’habitude, car il y a un brouillard épais : "On ne voyait qu’à la verticale". (Malutzan) "En me dirigeant vers la capitale, je vois des milliers d’hommes sur les boulevards. En arrivant au C.C. je me rends compte que la Place du Palais est pleine de monde et qu’il m’est impossible de m’y poser comme d’habitude ; je demande à ma base où je dois atterrir. Réponse : sur la terrasse du C.C. Dans le même temps, je vois un autre hélicoptère blanc qui n’appartient pas à la base, lancer des tracts. Cet hélico qui se trouve à environ 150m au-dessus de moi, me fait signe de rester transquille : "On s’occupe d’autres choses". (Les trois autres hélicos qui escortaient Malutzan se sont, eux, arrêtés à mi-chemin : sur ordre de Malutzan (ou du colonel Tudose : les deux revendiquent cette décision), les trois hélicos se sont mis à la verticale au-dessus de la base de Baneasa (aéroport pour les lignes intérieures). Ils retourneront à la base d’Otopeni, lorsqu’ils apprendront que le dauphin présidentiel a atterri sur le C.C.)

En voyant l’hélicoptère de Malutzan survoler la place du Palais, la foule se presse vers les murs, comme si elle craignait que l’hélico tire sur elle. Il y a aussi des tanks et des transports blindés recouverts de grappes de jeunes. Sur le toit du C.C., Malutzan voit un homme lui faire signe avec un rideau blanc. (Il s’agit de l’officier de la Direction 5 : le capitaine Paulica Tanasie).

11H44 : LE DAUPHIN PRESIDENTIEL ATTERRIT SUR LA TERRASSE DU C.C. Il va attendre, moteur en marche, 25à 30mn, avant de voir arriver Ceaucescu. Des officiers de la 5ème direction (David Aurel, le capitaine Rusu, - l’aide de camp d’Elena -, le lieutenant barman Nicolae et le sergent-major Gheorghe Zamfir chargé de la surveillance des toits des bâtiments), arrivent par le côté gauche de la terrasse : pour y accéder, ils ont dû tirer deux balles dans la serrure de la porte d’accès.

Pendant ce temps, un ascenseur se hisse péniblement jusqu’au 6ème étage : dedans, il y a Nicolae et Elena C., trois officiers de la garde personnelle (le lt-colonel Telpeanu, 46 ans, - l’aide de camp de C. -, le major Florian Rats, 43 ans, qui suivra le couple presque jusqu’au bout de la cavale, et le capitaine Marian Tudor, 36 ans ; et aussi Bobu et Manescu. Tous apeurés, silencieux. C. est très inquiet, ses paupières clignotent nerveusement, sa respiration est haletante, il arrange nerveusement ses vêtements. A 30 cms du 6ème étage, l’ascenseur se bloque. Après qq tentatives pour le déploquer, C. dit au major Rats : "Tape avec ton arme". Rats brise la porte vitrée. Ils sortent de l’ascenseur. Aucun d’eux n’est jamais allé jusqu’à la terrasse. Mais au 6ème, le général Stanculescu est là : c’est lui qui leur indique le chemin jusqu’à la terrasse : un couloir à gauche, puis un plus petit sur la droite et l’on trouve la porte d’accès. Stanlescu ne les accompagne pas. En arrivant sur la terrasse, Elena regarde son mari et s’écrie : "Nicu, est-ce que tu as vu, est-ce que tu as compris, qu’à la fin, tous ont trahi". Malutzan, le pilote de l’hélicoptère, voit arriver le groupe : E. et N., comme paralysés, avancent soutenus, presque portés, par les gardes. Le groupe avance vers l’hélico. Talpeanu, l’aide de camp de C. s’éclipse. Montent deans l’hélico : E. et C. qui s’assoient sur les sièges-avant. (le mécanicien sur le bras doit du siège de C.) Sur les banquettes arrières : Bobu, Manescu et deux officiers de la garde personnelle : Rats et Rusu (cf la cassette de Romaniafilm pour la description physique des protagonistes).

312h10 : Sur la terrasse apparaissent les premiers révolutionnaires : négligeant la présence de l’hélicoptère, ils se précipitent vers le bord de la terrasse pour faire le signe de la victoire à la foule massée en bas. Le dauphin présidentiel commence à s’élever, les révolutionnaires se précipitent alors vers l’appareil. Trop tard. Pourtant, Malutzan le pilote, a du mal à arracher son hélico (il est en surcharge : les réservoirs d’essence pleins et 9 personnes à bord). Pour prendre son élan, il laisse plonger son appareil jusqu’à 2 étages en-dessous et met toute la gomme pour reprendre de l’altitude. Sur la terrasse, les révolutionnaires entourent les sécuristes : certains, armés seront arrêtés ; les autres qui ont abandonné leurs pistolets-mitrailleurs au 6ème étage, se verront affublés du brassard de la révolution. Et en profiteront pour quitter un peu plus tard le C.C., et rentrer chez eux, avant d’aller se cacher chez des amis.

12h15 : De Sibiu, Nicu rappelle son père : le cabinet n°1 ne répond plus. Le téléphone est ouvert, on entend des voix d’hommes. Nicu se met en liaison avec le bureau de Ion Coman, au 6ème : le chef de cabinet informe Nicu que ses parents sont partis, et que les manifestants sont dans le C.C. Nicu appelle son oncle Ilie (M. des armées) qui lui propose de lui envoyer un hélicoptère. Et lui demande dans quelles conditions et dans quelle direction sont partis ses parents. Ilie : "Je n’en sais rien".

DANS L’HELICO, Malutzan s’adresse à C. : "Où voulez-vous aller ? " (Malutzan qui ignore l’évolution de la situation et son issue, se place comme d’habitude, sous les ordres du Commandant Suprême). C. hésite. Il pense d’abord aller vers Dolj, un district à environ 220 kms de Bucarest ; puis à Olt, un autre département à environ 180 kms. Il discute avec Elena et se décide finalement pour Snagov, en interdisant au pilote de donner sa position et sa direction.

(Snagov, à environ 30 kms de Bucarest, est l’une de leurs résidences. Ils y passent souvent leur week-end, et s’y installent même avec les ministres - ces derniers ont un hôtel-résidence dans le parc -, les semaines de grande chaleur à Bucarest. (Cf photos des extérieurs). Le Palais de Snagov, construit vers 1870 par le prince Nicolas, se trouve au bord d’un très beau lac. Grand parc aux arbres magnifiques, vergers (pommiers, poiriers, noyers...). Le palais proprement dit comporte une quinzaine de pièces principales. Au rez-de-chaussée de gauche à droite : une immense cuisine avec une enfilade d’appareils ménagers en inox, une grande hotte aspirante, et le long des murs en céramique verte, des placards en bois blanc avec des frises de fleurs bleues. Une salle de petit déjeuner, une salle à manger : avec des tapisseries au mur, une immense table rectangulaire, des chaises en bois travaillé recouvertes de tissu beige, une cheminée avec bougeoirs, poteries etc... Un salon d’environ 12m sur 10 avec des tables basses ovales et une douzaine de fauteuils beiges à volants plissés au bas. Puis le cabinet n°1 de C. (il en a 2 à Snagov) : grande pièce bleue (fauteuils recouverts d’une toile bleue ; et sur le bureau en bois, sous-mains et autres accessoires en cuir bleu). Un tapis iranien recouvre tout le sol, comme dans toutes les pièces ; une cheminée, puis une porte ouvrant sur le bureau du chef de cabinet. Un immense salon : 6 petites tables basses en bois entourées de fauteuils au tissu beige, six lustres en cuivre avec des lampes en forme de bougies. Au premier étage (escalier en marbre) : la chambre du N°1 à dominante vieux rose (tapisserie beige pour chacun des deux labradors, Corbu et Shirona. La chambre d’Elena : à dominante bleue (rideau, tapisserie à fines fleurs bleues), lustre en cristal de murano. Une salle de bain à dominante mauve pour C., une autre à dominante bleue pour Elena. Au sous-sol : une piscine avec jardin exotique, une salle de gym, un sauna, une pièce de balnéothérapie avec grande baignoire-jacuzi. Et une salle de cinéma avec 16 fauteuils, tapis rouge, murs tendus de soie beige, capitonnés, avec rideau de la même soie encadrant l’écran. La résidence principale des C. à Bucarest comporte les mêmes "commodités". Disposition des objets toujours très symétriques...)

LE DAUPHIN PRESIDENTIEL dépasse l’aéroport d’Otopénie et se dirige vers Snagov. (Témoignage Malutzan) Malutzan communique au sol : "Je ne sais pas où nous nous dirigeons".

12h20 : (soit 10 mn après le départ du C.C.) L’hélico atterrit dans le parc de Snagov, sur le terrain réservé à cet effet, à une centaine de mètres de la résidence. (Cf. Romaniafilm). Tous les passagers, sauf le co-pilote et le mécanicien, descendent de l’appareil. C. Ordonne à Malutzan de le suivre au palais pour prendre la liaison avec le commandement de l’aviation militaire (le général Josif Rus) : "Transmettez lui l’ordre du Psdt de monter dans l’hélicoptère avec des soldats en armes". Malutzan s’exécute. (Le groupe est dans le hall du palais ; une femme de service apparue qq minutes auparavant indique un téléphone à Malutzan). Réponse du commandement de la base : "A partir de maintenant aucun avion ne décolle plus d’ici. Vasile, fais attention, débrouille-toi comme tu peux, et bonne chance". A Ceaucescu, Malutza, transmet une autre réponse : "Les hélicoptères sont prêts, mais ils ne savent pas où venir". Puis il insiste sur le fait que son appareil n’est pas sûr, parce qu’en surcharge, et qu’il vaudrait mieux retourner à la base pour en changer. C. : "Ne penses pas que tu vas aller changer d’hélicoptère ! A qui veux-tu nous abandonner ?" Dans le même temps, l’un des officiers de la garde personnelle est entré en contact avec le bureau de C. : il apprend que la TV est prise par les insurgés. Tandis qu’E. et C. montent dans leurs appartements pour prendre des affaires, Malutzan retourne à son hélico pour parler à son équipage : une seule chose l’obsède : comment se sauver de ce guêpier. Il prend une cigarette et dit à ses hommes : "Je ne sais pas si nous reverrons notre famille. La situation est très grave".

Dans leurs appartements, les C. rassemblent des serviettes de bain, des peignoirs, des pantoufles, des draps et qq vêtements qu’ils mettent dans deux sacs. Puis dans un porte-documents noir, 5 livrets de Caisse d’Epargne : deux au porteur, les trois autres au nom de leurs enfants. (Témoignage d’un des deux officiers de la sécurité, au Tribunal). Ils téléphonent aussi dans 3 départements, (sans doute : Olt, Arges et Dimbowitza), pour s’informer de la situation là-bas. (Témoignage de Bobu, et du chef du département de Dimbovitza qui confirmera plus tard avoir reçu un appel de C. et lui avoir répondu "que tout était calme". Le tout dure environ 30 mn. Pendant ce temps, le major Rats, l’un des 2 gardes, demande à l’administrateur chargé de la sécurité du palais de Snagov, présent sur les lieux, de préparer une voiture : au cas où, lui et son collègue Rusu seraient laissés ici. (La voiture en fait servira à Bobu et Manescu abandonnés à Snagov, pour cause de surcharge). Puis Rusu, sur ordre de C., repart vers l’hélico chercher Malutzan : le président veut qu’il reprenne la liaison avec la base d’Otopeni. Malutzan sait que c’est inutile, mais s’exécute, et sans transmettre de réponse, demande à C. : "Où voulez-vous aller ? " (la scène se passe cette fois dans le bureau n°1 de C.) Elena s’approche de Malutzan : "Est-ce que parmi vous, il y a aussi des traitres ? " C. le prend à part et lui demande : "Est-ce que tu sers la cause ? " Et Malutzan, l’air évasif : "Ordonnez où je dois aller". C. : "Je pense que nous devons aller à Boteni". (Un aéroport militaire à 70 kms au N-O de Bucarest, dans le district de Dimbovitza) Malutzan repart vers l’hélico, met les moteurs en marche et dit à son équipage : "Dès qu’on est prêt à décoller, on part et on les laisse ! " Mais C. et les autres ont entendu le bruit du moteur, ils arrivent d’un pas pressé. Au pied de l’hélico, nouvelle discussion : Malutzan : "Permettez-moi d’aller changer d’hélicoptère". C. : "Non ! Est-ce que tu peux décoller avec nous tous ? " Malutzan : "Non". Bobu et Manescu, morts de trouille, se sacrifient : "Laissez-nous, on se débrouillera". Bobu qui porte la serviette noire, la donne au capitaine Rusu. Puis il serre la main de C. et d’Elena. Manescu, lui, baise la main des deux et embrasse C. (D’après différents témoignages, ce sont eux qui emportent les sacs de voyage des C. Il semble qu’ils aient convenu de rejoindre les C. à Boteni. Ils seront d’ailleurs arrêtés l’après-midi dans cette région.) C. : "On se reverra. Un autre hélicoptère va venir". Les C. paraissent calmes : réconfortés peut-être par les nouvelles qu’ils ont eues de la province.

(A Bucarest, 13 h : la TV est aux mains des insurgés.

13h05 : Le poète dissident Mircea Dineszcu annonce à la radio : "Nicolas Ceaucescu est parti". Un Front de salut national vient de prendre le pouvoir.

13h15 : L’HELICO DECOLLE DE SNAGOV ITV Malutzan : "C. m’a dit d’aller sur Boteni, mais je voulais repasser à la verticale de ma base. J’ai pris de la hauteur. Mais C. s’en est aperçu : C. : "Qu’est-ce que tu fais ? " Malutzan : "Je vais vers la base pour que les 2 hélicoptères que vous avez commandés puissent nous voir et nous suivre". C. : "J’ai dit : direction Boteni". Depuis la base, on dit à Malutzan d’ouvrir sa radio et d’écouter dans son casque les nouvelles de Bucarest : Malutzan entend que l’armée a fraternisé avec le peuple, que le tyran est en fuite... ITV Malutzan : "J’ai compris que la situation était définitive et que je devais trouver qq chose pour me sauver". C. lui demande une nouvelle fois : "Est-ce que tu sers la cause ? " Malutzan : "Dans quelle direction voulez-vous aller ? " C. : Pitesti. (Sa ville natale) Mais ne donne pas ta position." Malutzan s’éloigne de la base d’Otopeni et commence à prendre de l’altitude pour se faire repérer par les radars. Sur les écrans, il est le seul point. (Depuis midi, les bases d’aviation ont reçu l’ordre de ne faire décoller aucun avion) Malutzan décide une nouvelle fois de retourner vers sa base et amorce un virage large. Il se trouve alors à 30 kms au N-O de l’aéroport d’Otopeni. Mais l’un des gardes le cap. Rusu s’en aperçoit. D’un ton impérieux : "Qu’est-ce que tu fais Vasile ? " Malutzan, d’un ton résigné : "Il vaudrait mieux rentrer à la maison, vous ne savez pas où vous voulez aller". Mais Malutzan a peur, il reprend la "bonne" direction. Il veut tendre son casque à C. pour lui faire écouter la radio. Mais l’officier l’en empêche. C. a deviné : "N’écoute pas ça, ce ne sont que des mensonges". Malutzan, soudain : "Nous sommes repérés ! Dans une ou deux minutes, nous allons être pulvérisés". C. effrayé : "Atterris immédiatement ! " Malutzan : "Où ? " C. : "Près de la route". Au-dessous, (à 70 kms de Bucarest), c’est la campagne d’un jour d’hiver glacial. Des étendues plates (champs de blé et d’orge) que traverse une route droite, large, bordée sur quelques kms de fermes-coopératives : la route nationale Bucarest-Pitesti. (L’aéroport de Boteni, où C. voulait tout d’abord atterrir,est tout proche ; le premier village, Fitu à 6 kms ; la petite ville de Gaesti à une quinzaine de kms, et la ville de Tirgoviste à une trentaine de kms.)

13H40 : L’HELICO SE POSE AU BORD DE LA ROUTE. Des fermes-coopératives à qq centaines de mètres de là, de l’autre côté de la route, des ouvriers agricoles ont vu l’appareil se poser. Ils accourent. Dans la ferme 7, l’ingénieur Marcu Radu, beau garçon de 30 ans, brun, teint mat, yeux verts, 1,90m (cf photo), écoute la radio dans son bureau (petite pièce triste, meubles très sommaires). Les révolutionnaires sont au micro : "Frères, nous sommes libres, le dictateur a fui en hélicoptère, nous ne savons pas où ! " Au même moment, Marcu Radu entend le bruit d’un hélicoptère. Il a le coeur battant, il reste qq secondes pétrifié : "Ce doit être C. ! " Il sort de son bureau, aperçoit l’hélico blanc qui s’abaisse puis se pose à 800m de là, près de la route. Son collègue Marian Vlad, ingénieur lui aussi, est près de lui : "Prenons la voiture, dit Marcu, et allons vite là-bas". Ils montent tous les deux dans la dacia 1300 beige de Vlade, et foncent vers l’hélico.

Malutsan a posé son appareil à 5 m de la route. Les C. et leurs gardes descendent. Sur la route, qq voitures, tracteurs, se rapprochent. C. ordonne à Rats d’arrêter une voiture. Et demande une nouvelle fois à Malutzan : "Tu n’es pas un partisan de la cause ? " Malutzan, enhardi : "De quelle cause, et de qui ? " C. fait un signe résigné de la main. C. : "Et maintenant où vas-tu ? " Malutzan : "A la base". C. lui tend la main, puis Elena. "Bonne chance", dit Malutzan. Et il remonte dans son hélicoptère.

Marcu Radu et son collègue de la ferme 7 arrivent sur les lieux. Puis d’autres voitures, et des tracteurs, et un camion. Les C. sont sur le bord de la route, leurs gardes un peu en avant. L’ingénieur Viad s’approche : "Mr Ceaucescu, voulez-vous qu’on fasse qq chose pour vous ? " C. : "Non, non, fiche-moi la paix".

En face, venant de Gaesti arrive une Dacia rouge : elle s’arrête. Le garde Rusu parle avec le chauffeur, un homme fort, 60 ans, visage rond, manteau en cuir noir et feutre sur la tête (cf Romaniafilm) : c’est un médecin de l’hôpital de Gaesti, le Dr Nicolae Deca. ITV de Deca (cassette Romaniafilm) : "A l’hôpital, avec mes collègues, nous écoutions la radio. Quand nous avons appris que C. était parti, nous avons sauté de joie. J’ai dit à mes collègues : "Je vais aller attraper ce salaud qui est parti avec l’argent du peuple". Quand j’ai entendu la voix de Dinescu à la radio, j’ai compris que tout était fini. J’ai décidé de rentrer chez moi à Bucarest pour voir ce qui se passait. J’ai pris ma voiture, et à qq kms de là, un homme grand, en blouson m’a dit d’arrêter (Rats). Je suis descendu. Il m’a demandé si j’avais de l’essence. Le Dr : "Oui". Rats : "Alors donne-moi les clés de la voiture". Le Dr : "Je ne veux pas vous donner ni les clés, ni la voiture". Rats : "Nous devons les emmener à la police de Gaesti". ITC Dr Deca : "A ce moment-là, j’ai cru que les C. étaient arrêtés. J’ai accepté de les prendre". (Plusieurs témoins, dont l’ingénieur M. Radu, affirment que c’est le Dr qui a proposé ses services. Certains ont même pensé que c’était un homme de la securitate). Rats fait signe aux C. de venir : C. monte devant, à la droite du chauffeur ; Elena derrière le chauffeur et le garde Rats à côté d’elle. L’autre garde, Rusu, la servicette noire des C. à la main, dit qu’il va suivre dans une autre voiture.

13H45 : La Dacia rouge fait un demi tour et part en direction de Gaesti. Rusu, lui, monte dans la Dacia beige de l’ingénieur Vlad, (le collègue de Marcu Radu), et sous la menace de son arme lui ordonne de foncer sur Bucarest (dans la direction opposée). Au bord de la route, au milieu des voitures arrêtées, les gens des fermes environnantes contemplent tout ce qui se passe, médusés. Personne ne bouge, ni ne parle. Marcu Radu lui ne veut pas s’arrêter là : il aperçoit un mécanicien de la ferme 7 dans sa Dacia rouge (la même que celle qui emmène les C.), et lui propose de suivre le couple. La voiture des C. est à 300 m environ. Marcu Radu se lance à leurs trousses. Au bout de 3 ou 4 kms, il rattrape la voiture des C. Le garde Rats se retourne, et prévient C. qui se retourne à son tour. Marcu Radu prend peur : il pense que le securiste va tirer sur lui. Il continue à les suivre, mais à une centaine de mètres derrière.

Dans la Dacia du Dr, C. demande à Rats : "Est-ce qu’on voit le Marian (Rusu) ? Rats : "Pas encore". Même question 500 m plus loin. Même réponse. Elena : "Encore un qui nous a quittés". ITV Dr Deca : "C. était très préoccupé de ne pas voir arriver l’autre garde. Et j’ai compris qu’ils n’étaient pas en état d’arrestation. J’ai commencé à avoir des sueurs. C. demande au Dr : "Tu sais ce qui s’est passé ? " Le Dr ne sait s’il doit répondre oui ou non. Puis se décide : "Non, je n’ai rien entendu". C. : "Il y a eu un coup d’état". Silence dans la voiture. Cent mètres plus loin, C. se tourne vers le Dr : "Nous allons organiser la résistance". ITV Dr Deca : "Je me suis tu, on s’est regardé. Lui me regarde avec insistance, et me demande : Tu viens avec nous ? " Que pouvais répondre ? " Le Dr transpire de plus belle : "Je suis âgé, j’ai des enfants, je suis malade... Je ne suis pas membre du Parti. Je ne peux pas venir avec vous. Mais je peux vous emmener à la Milice de Gaesti. Je les connais, ce sont de braves gens". C. reste silencieux un moment, puis regarde le Dr : "Tu te rends compte de ce que tu me dis ? " Le Dr, le visage en sueur, se tait. ("Il me regardait comme si je l’avais condamné à mort".) Pour faire "diversion", le Dr Deca s’adresse à Elena : "Je connais votre fourreur, Sandulescu, celui qui autrefois faisait les fourrures de la mère du Roi Michel. C’est un parent, mais je ne l’ai jamais appelé, ça me gênait : j’ai préféré rester médecin de campagne...) La voiture a parcouru 12 kms. C. Demande de tourner à droite : ils prennent la route de Gura en direction de Tirgoviste. Le moteur de la voiture a des ratés. Le Dr y est habitué, mais il feint de s’inquiéter : "Il va falloir s’arrêter". La route est goudronnée, mais défoncée. Gymkana obligatoire pour éviter les nids de poule : difficile d’aller vite. Elle traverse des villages : de chaque côté de la route, des petites maisons décorées de céramiques, entourées de petits jardins. Puis la route débouche sur la campagne, avec des prés de chaque côté. Plus loin, une grande ferme-coopérative d’élevage de vaches : l’IAS-Tergoviste (cf photo).

La Dacia des C. s’arrête, non devant l’entrée principalke, mais un peu plus loin, devant une entrée "secondaire". Le garde Rats descend, se dirige vers le premier bâtiment et demande à une femme de la ferme, s’il peut téléphoner. La femme : Elena György, 40 ans, trayeuse, répond que le téléphone se trouve dans un autre bâtiment. C. entre-temps est descendu de la voiture et se tient près de la portière. La fermière le voit, s’approche : "Ah, vous êtes Nicolas Ceaucescu ! Je vous ai vu hiers soir à la télé". C. lui tapote l’épaule : "Oui, oui..." Elena : "Il faut partir".

La voiture repart. Marcu Radu l’ingénieur-suiveur est toujours derrière : il freine à la hauteur de la fermière, lui demande ce que voulaient les C., et file. La fermière court prévenir son chef, l’ingénieur de la ferme, qui regarde la TV dans son bureau. Elle tombe à genoux : "Mr l’ingénieur, je viens de parler à Ceaucescu ! "

La Dacia des C. arrive dans le petit village de Vacaresti : large rue bordée de villas paysannes. Le Dr Deca aperçoit au loin un homme qui lave sa voiture, une Dacia noire. Il décide de s’arrêter à sa hauteur, en prétextant pour ses "hôtes" des ennuis mécaniques : "Je dois souffler dans le gicleur. Si vous avez le temps, attendez, sinon, il faut changer de voiture". Il descend ; Rats aussi.

14H15 : RATS SE DIRIGE VERS L’HOMME A LA DACIA NOIRE. (L’homme : Nicolas Petrisor, 35 ans environ, un visage doux aux yeux clairs. Dératiseur, et réparateur de bicyclettes à l’occasion, père de 3 enfants de 13, 11 et 3 ans. (cf photos et Romaniafilm). Une 1/2 heure auparavant, Petrisor regardait les évènements de Bucarest à la TV en compagnie de sa femme Viorica. Un beau jour pour lui qui fête justement ses 35 ans. En ce début d’après-midi, il a décidé de laver sa voiture et l’a sortie devant le portail de sa petite maison. Viorica l’aide, en puisant l’eau du puits qui se trouve dans le jardin. Petrisor voit soudain une voiture rouge s’arrêter à deux mètres de lui. Deux hommes descendent. Le chauffeur (le Dr Deca) reste près de la voiture, l’autre, (Rats) s’approche de N. Petrisor. (ITV Petrisor) Rats, suppliant : "Mr, vous n’auriez pas un peu d’essence pour aller jusqu’à Tirgoviste ? " Petrisor : "Si, si". ("Il y a vait du désespoir sur le visage de l’homme ; j’ai cru qu’il emmenait quelqu’un à l’hôpital".) Petrisor va dans son garage au fond du jardin, prend un bidon et un tuyau, puis revient vers sa voiture et commence à pomper l’essence. Rats se tient près de lui sur la chaussée. Dans la Dacia rouge, deux mètres devant, C. ouvre sa portière et regarde Petrisor. ("Il avait l’air désespéré, dit N.P.) Petrisor panaique et se met à crier : "Viorica, c’est C. qui est dans la voiture ! " Le garde Rats s’approche alors de Petrisor. Soudain très nerveux, il ouvre sa veste et laisse voir son pistolet-mitrailleur qui pend à la bretelle : "Laisse l’essence ! Monte immédiatement dans ta voiture". Terrifié, Petrisor revisse son bouchon d’essence. Rats crie de nouveau : "Monte tout de suite, et arrête-toi un peu plus loin, à gauche sur la route". Pendant ce temps, des voisines (fichus sur la tête) se sont groupées autour de la Dacia rouge. En découvrant C., elles se mettent à pleurer : "Le pauvre, qu’est-ce qu’il a fait ? "

Petrisor démarre en trombe, le starter tiré. Sa voiture tousse. A 1 km, il voit dans son rétroviseur la Dacia rouge qui se rapproche et lui fait des appels de phare. (La rue, large, est toujours bordée de chaque côté, de petites maisons entourées de jardinets et délimités par des grilles (cf Photos et Romaniafilm) Un km encore, et Petrisor s’arrête dans une rue latérale. La Dacia rouge s’arrête derrière lui. Rats en descend, vient vers la Dacia noire de Petrisor, ouvre la portière avant droite, puis celle de l’arrière, et s’accroupit entre les deux, l’arme à la main. "Pourquoi ne t’est-tu pas arrêté où j’ai dit ? ",crie-t-il à Petrisor qui tremble de peur. Petrisor ne répond pas, il descend de sa voiture et reste près de sa portière. Il regarde C. qui serre la main du Dr Deca. (ITV Dr Deca : "On s’est serré la main ; on tremblait tous les deux comme des feuilles")

Puis C. vient vers la Dacia de Petrisor : il marche très lentement. Elena l’aide et l’installe dans la voiture : C. s’assoie à côté du chauffeur, Elena derrière, avec Rats à sa droite. Des voisins de Petrisor sortis sur le pas de leur porte, lui crient : "Nicu, ne prendpas ces tyrans, ils vont te tuer ! Tu ne reviendras pas".

Marcu Radu l’ingénieur, qui suit toujours à distance, voit les C. et le garde monter dans la dacia noire, et prend peur : il fait demi-tour, craignant que l’une des voitures se lance à la poursuite. Puis reste en attente : il voit la Dacia noire s’éloigner et le Dr Deca, immobile sur le bord de la route. Marcu croit que l’homme reste là pour le tuer. Mais il s’enhardit, refait demi-tour et dit à son collègue qui conduit : "Allons-y encore ; suivons-les ! "

(Dans cette cavale, chacun croit que l’autre va le tuer. La voiture de l’ingénieur ajoute à la confusion : des témoins pensent que c’est une voiture complice des C. ; les C. eux, sont effrayés de se savoir suivis ; Et Marcu Radu qui ne peut s’empêcher de les suivre craint que les fuyards lui tirent dessus)

(Le Dr Deca, n’aura pas le temps de remonter en voiture : les gens du village qui le prennent pour un partisan des C., le conduisent sans ménagement à la mairie de Vacaresti. La foule le prend violemment à parti. Le maire, Maria Ungureanu, comprenant que Petrisor, est en danger, comme le Dr Deca, d’être lynché, informe la TV à Bucarest)

Dans la dacia noire, Petrisor tremble de peur. En montant près de lui, C. lui a dit bonjour, il a répondu d’une voix blanche. Puis avant de démarrer, il s’est retourné pour vérifier que les portières étaient fermées, et a vu le pistolet de Rats posé sur la banquette, entre lui et Elena. C. : "Allons à Cobia" (un village au milieu de la forêt, à 20 kms de là, d’où est natif Ion Dinca, 1er vice-1er ministre, proche de C.)

Petrisor roule qq centaines de mètres, et se dit qu’il va à la mort. Alors soudain, il vire à droite, dans une rue étroite. Les passagers sont bousculés, le canon du pistolet de Rats lui éragle l’oreille droite, sa tête heurte la vitre de la portière. Il crie : "On est suivi ! " (ITV Petrisor : "J’ai tourné pour ne pas sortir du village. Je me disais qu’ici, des hommes pourraient intervenir et qu’ils ne me tueraient pas")

Rats descend de la voiture, un pistolet-mitrailleur à la main, l’autre suspendu à l’épaule, sous sa veste. N.P. reste dans la voiture avec C. et Elena. C. : "Sais-tu si l’on peut se cacher dans ce village ? " N.P. : "Je viens de voir la télévision, tout le pays sait que vous êtes en fuite. Et vous êtes suivis". Elena et C. se regardent, effrayés. (La voiture-suiveuse de Marcu Radu réapparaîtra peu après...) C. : "Allons à Tirgoviste". ITV Petrisor : "C. semblait perdu, peut-être autant que moi. J’ai essayé de lui dire qu’il n’avait aucune chance de s’échapper". C. : "Si tu m’aides à me sauver, je ferai de toi un homme !" Petrisor amorce une marche-arrière pour rejoindre la route, mort de peur. Sur la pédale d’accélération, son pied tremble, la voiture hoquète. C. s’en rend compte et appuie de son pied sur l’accélérateur. Elena, furieuse, se penche sur le dos de Petrisor : "Nous avons récupéré un chauffeur ivrogne". N.P. : "Moi je n’ai jamais bu d’alcool". Elena : "Tu es chrétien ? " N.P. : "Je suis adventiste". ITV N.P. : "A ce moment-là, elle s’est retirée de mon épaule. Je l’ai sentie radoucie"). Mais Petrisor craque, il se met à pleurer : "Ne me tuez pas, j’ai trois enfants". Elena : "Sois tranquille, je ne vais pas te tuer". ITV N.P. : "J’ai repris mes esprits, mais j’avais encore des larmes. Ils ont commencé à discuter entre eux. C. Semblait très malheureux : "Nous avons perdu le Marian". (Le garde Marian Rusu qui est parti vers Bucarest dans la voiture de Vlad, l’autre ingénieur de la Ferme 7. Mais qui va rester en fait dans la région.) Rats : "Non, non, il va arriver". C. regarde Petrisor : "Tu veux venir avec nous ? " N.P. : "Où Mr le Président ? " C. explique à N.P. qu’il veut constituer un groupe pour revenir au pouvoir. N.P. se tait. C. le questionne : "Où travailles-tu ? ... Quelle est ta profession ? " "Dératiseur". C. : "Tu es membre du Parti ? " N.P., d’une voix sourde : "Non". ITV N.P. : "C. a semblé très mécontent de ma profession et de ma non-appartenance au Parti. J’ai compris qu’il n’avait pas confiance en moi".

N.P. roule à une vitesse très réduite, Rats l’y incite : "Roule prudemment, ne vas pas trop vite". La voiture arrive au village de Colanu, à l’entrée de Tirgoviste. Tout autour, il y a des champs, et au loin, les hautes cheminées du combinat d’aciers spéciaux de Tirgoviste : un immense chantier sur un terrain défoncé, avec dans le fond, des bâtiments gris et des cheminées qui crachent d’épaisses fumées. (cf photos et Romaniafilm) Rats : "Mr le Psdt, vous ne voulez pas aller au combinat d’acier ? " C. : "Si, allons-y". Rats visiblement connaît le terrain, il guide Petrisor : "Prends la route de derrière". La voiture prend un chemin à droite. A environ 300 m, Rats ordonne : "Arrête ! " Petrisor stoppe, coupe le moteur. Silence dans la voiture. N.P. regarde à droite, à gauche ; il voit des clôtures de chaque côté du chemin et un terrain broussailleux. Il se remet à trembler de frayeur : il pense qu’Ils veulent le tuer là. Il se retourne vers Rats et aperçoit à 100 m, une voiture blanche. Rats : "Mr le Président, on nous suit même ici. On nous suit partout où l’on passe". C. : "Allons au combinat parler au peuple. Allons-y". Elena qui semble ne rien comprendre : "Mais que se passe-t-il, mon cher ? " Elle voit soudain la radio dans la voiture : "Mets la radio qu’on écoute ce qui se passe dans le pays", dit-elle à N.P. N.P. met la radio, très frort : "Le tyran a fui, l’assassin est parti, à bas Ceaucescu..." C. Laisse tomber sa tête sur le tableau de bord, son bras pend à terre. Il reste un moment sans bouger. N.P. le croit mort. Mais C. se redresse furieux : "Arrête cette radio ! C’est un coup d’Etat". Il se retourne vers Elena : "C’est un coup d’Etat. Ils se sont vendus pour une poignée de dollars".

La voiture s’avance vers le combinat. C. le montre de la main, et d’une voix enrouée mais énergique : "J’ai passé mon enfance par ici. Voilà ce que j’ai fait, et le peuple ne me veut plus. Mais je changerai le régime". (Petrisor se dit que cet homme ne s’améliorera pas... Tandis qu’ils avancent, il regarde C. et voit des gouttes couler sur son visage. Il pense que C. pleure... ou qu’il transpire). Rats ordonne à N.P. de ne pas s’arrêter à l’entrée du combinat. La barrière est levée. Le gardien à qq pas de là, fait un signe de la main. Rats : "N’arrêtes pas ! " Un peu plus loin, Rats s’adresse à C. : "Camarade-Président, nous ne pouvons pas arriver sans être annoncés. Voulez-vous que je téléphone ? " C. : "Oui, mais sais-tu où téléphoner ? " Rats : "Oui". Dans le combinat, Rats fait arrêter la voiture près d’un bâtiment. Le moteur tourne. Rats descend, laisse la portière ouverte et se dirige vers une porte. Un homme passe près de la voiture, reconnaît C., et le fixe interloqué. Puis il fuit à grands pas vers le bâtiment, et par une fenêtre appelle des ouvriers qui regardent la télé : "Mes frères, C. est ici, chez nous ! " Rats ne demande même pas le téléphone. Il remonte précipitamment dans la voiture : "Eux aussi, ils sont en grève. Il faut fuir". Sur une vieille voie ferrée qui longe le combinat, une quinzaine d’ouvriers ont surgi, ils commencent à jeter des pierres, des tuyaux, des barres de fer. Et crient : "Qu’on les mette à mort ! " Rats a un pied en-dehors de la voiture, et l’arme à la main. C. : "Démarre, ils vont nous tuer". C. à N.P. : "Fais attention, si tu t’arrêtes là où il ne faut pas, tu mourras avec nous". ITV N.P. : "J’ai repris mes esprits et analysé la situation : "Ou ces trois-là me tuent, ou c’est le peuple. Je me suis dit que je devais m’échapper". Rats, en connaisseur des lieux : "A droite, à gauche, tout droit..." (On peut facilement tourner en rond dans cet endroit, et l’on ne peut rouler que lentement : le sol est troué de nids de poule et traversé de rails. C’est là que l’ingénieur Marcu Radu abandonnera la poursuite. Il se perdra dans le combinat et renoncera.)

Arrivée devant l’usine, C. se tourne vers Rats : "Pouvons-nous entrer qq part, pour nous cacher ? " Rats : "Non, ce n’est pas possible. On doit sortir d’ici". La Dacia prend l’allée principale du combinat, qui débouche plus loin sur le portail d’entrée. Mais sur 800 m, l’allée est noire d’ouvriers qui partent faire la révolution à Tirgoviste. C. est désemparé, perdu : "Que faisons-nous ? Si on passe au milieu d’eux, ils vont nous tuer". Rats à Petrisor : "Avance lentement, il doit y avoir une autre allée sur la droite". C. se retourne vers Elena : "Allons à Ulmi". Elena : "Mais tu sais bien qu’il n’y a personne là-bas". (Quand C. était jeune activiste communiste, il avait trouvé refuge à Ulmi, chez une vieille dame qui l’avait caché deux mois dans un grenier. Cette vieille dame, sa fille et sa famille ont toujours été protégés par C.) Petrisor sort du combinat. Et comme personne ne lui ordonne un direction, il prend à droite, la route de ceinture de Tirgoviste. Rats s’adresse à C. : "Camarade-Président, voulez-vous aller au siège du Comité du Parti ? " C. : "Oui". (N.P. : "Il disait oui à tout") La Dacia noire approche du grand boulevard Bolcescu. Il y a des gens partout, les rues sont bloquées. Rats : "Il faut prendre une route secondaire, pour qu’on ne nous voit pas". A.N.P. : "Ne fais pas de faux pas ! Ne fais que ce que je te dis". N.P. prend une rue à gauche, bordée d’immeubles. Il roule lentement. Des gens regardent passer la voiture, muets. Elena à C., sur un ton impératif : "Déshabille-toi ! Tout le monde te reconnaît". C. enlève sa chapka, la tend à Elena. Puis il enlève péniblement son manteau qu’il laisse sur son siège. Et regarde droit devant lui. Elena : "Pourquoi ne te retournes-tu pas vers moi ? Tous ceux qui te voient, te reconnaissent". La Dacia noire débouche de nouveau sur le Bd Bolcescu. Petrisor panique : il n’arrive plus à s’orienter. Il y a du monde partout. A chaque intersection, des embouteillages de voitures et de camions tout phares allumés. La foule scande : "Le tyran est en fuite". Elena est très nerveuse. Les trois se regardent. Le secouriste à N.P., le ton menaçant : "Fais uniquement ce que je te dis". La Dacia parcourt 800 m sur le Bd. La foule les regarde passer, paralysée. Rats fait tourner N.P. dans une ruelle en partie barrée par un camion : "Passe devant le camion et arrête-toi". N.P. coupe le moteur. Rats à C : "Camarade-Président, restez ici, je vais au Comité chercher une voiture et je reviens". Rats boutonne sa veste pour dissimuler ses armes, descend. Il a à peine fait 50 m, que deux jeunes repèrent la Dacia noire, et se mettent à crier : "Voilà les tyrans à notre porte ! " Elena agrippe le col roulé de Petrisor et le frappe sur la nuque : "Vas-y, fonce, on va nous tuer". Elle tire N.P. en arrière, par le col. Ce dernier parvient à peine à faire tourner la clé de contact. le moteur ne veut pas démarrer. Une fois, deux fois. Elena secoue Petrisor et crie : "Pars, pars ! On va nous tuer". La voiture démarre. C. d’un ton désespéré : "On a perdu aussi celui-là. On est seul maintenant". Elena : "Nous avons encore un moyen de communication : le Talkie-Walkie de Rats". C. : "Oui, nous avons ça". (Mais ils ne s’en serviront pas). Petrisor poursuit sa route. C. : "Mr, il y a une autre entrée pour le Comité du Parti. je t’en supplie, emmène-nous là". Petrisor prend une autre rue, arrive aux abords du Parti et voit la foule massée devant. Elena à C., très nerveuse : "Tourne-toi vers moi, on peut te reconnaître". Pendant ce temps, elle pointe un objet métallique sur la nuque de N.P. (il est persuadé que c’est un révolver). Elena : "Ne fais aucun mouvement, sinon je te tue". C. se retourne vers elle, appuie sa tête sur le dossier. Elena se penche aussi vers lui. Ils se planquent. Elena à Petrisor : "Tourne, ces gitants vont nous tuer". N.P. s’exécute. Elena : "Allons au Monastère de Dealu" (Un couvent de religieuses à 4 kms de Tirgoviste). N.P. prend la route du monastère, le "révolver" d’Elena toujours sur la nuque. A La sortie de la ville, Elena penchée vers le siège avant, entre N.P. et C. aperçoit la villa du Parti, où elle résidait lors des voyages officiels à Tirgoviste : "Nicu, on peut peut-être se réfugier ici". Ils passent le pont de Lalomitza. C. : "tourne ici". Petrisor arrête la voiture devant l’entrée de la villa. Un homme et une femme sont au bas des marches. C. ouvre la portière, et le regard interrogatif, demande : "Mr, est-ce que nous pouvons entrer ici ? " L’homme et la femme effrayés reculent, la femme trébuche sur les marche et crie : "Partez d’ici, vous n’avez aucune chance de vous échapper". Elena s’aggripe de nouveau à N.P. par le col : "Avance, ceux-là non plus ne veulent pas nous accueillir". La Dacia roule de nouveau en direction de la ville. Elena : "Cherche un chemin, nous ne devons pas retourner dans la ville". La voiture tourne à droite. Elena aperçoit une église, avec des bougies allumées : "Je veux entrer ici". C. : "Non, non". La Dacia roule à 25 km/h. Les trois occupants sont paumés, ils ne savent où aller. Elena : "Il y a encore une chance de salut à Putsuasa". (Petite ville à 30 kms de Tirgoviste) Petrisor : "Je n’ai pas assez d’essence". Elena le tire furieuse, par le col : "Pourquoi mens-tu ? Tu as encore presque 20 litres ! " N.P. ment encore : "L’aiguille ne marche pas bien". Sur la droite de la route apparaît une maison qui semble abandonnée. Elena : "Arrête là, je veux entrer". C. fait signe de ralentir, regarde un instant à la maison, et paraît effrayé : "Non, non, n’arrête pas là. Ca me donne froid". Un peu plus loin, N.P. aperçoit une station d’essence "PECO" et demande s’il peut s’y arrêter. Elena refuse. La Dacia se retrouve une nouvelle fois sur le Bd Bolcescu : nouvelle frayeur en voyant toutes les voitures. Petrisor à C. : "Vous ne voulez pas aller dans une unité militaire ? " Les deux ensemble, vivement : "Non, emmène-nous dans une forêt".

La voiture roule lentement sur la route de ceinture cabossée, approche de la gare routière remplie de monde. Elena attrape Petrisor au collet : "Pourquoi cherches-tu à nous faire entrer dans la ville ? On ne va pas pouvoir s’échapper de là ! " Elena à C. : "Tourne-toi vers moi ! " La voiture passe, phares allumés au milieu de la foule. Personne ne reconnaît les C. penchés l’un vers l’autre. La Dacia noire prend la route de Prisaca. Petrisor ne sait où aller, il se sent dans un trou. Ses passagers sont abattus.

15 heures : 3/4 d’heure environ se sont écoulés depuis le changement de voiture. A la sortie de Tirgoviste, (à environ 8 km du centre), Petrisor aperçoit le Centre de Protection des Plantes, un endroit qu’il connaît bien, car il y vient, pour son boulot, s’approvisionner en produits toxiques. (Cf photo et Romaniafilm). Le portail est ouvert, sans un mot il tourne, et entre dans le jardin (pins et sapins) Elena est dépitée : "Pourquoi es-tu entré ici au lieu d’aller dans la forêt ? " (On peut voir la forêt à 2 kms de là). N.P. : "Ici, vous pouvez vous échapper".

N.P. arrête la voiture, demande à Elena de lui lâcher le col, prend la clé de contact, ouvre la portière, et sort. La peur au ventre : il pense qu’Elena va tirer sur lui. Il fait qq pas, raide, et se met à courir vers un petit bâtiment. Il pousse la porte : un couloir sombre de chaque côté, des portes fermées. Il les ouvre toutes : personne. Puis il décide d’entrer dans le bureau du directeur : il entend du bruit dans la pièce à côté, entre et voit six ou sept personnes agglutinées devant la télé : "Le camarade-directeur n’est pas là ? " La comptable le reconnaît : "Tu viens chercher des produits, Petrisor ? " N.P. les larmes aux yeux : "Non, j’ai les Ceaucescu dans ma voiture. Ils veulent me tuer". Les gens paniquent : "Et pourquoi tu les amènes ici ? Pour qu’ils nous tuent nous aussi ? " Ils sortent tous de la pièce, à l’exception d’un homme d’une cinquantaine d’année, ridé, brun, pas très grand, qui semble éméché : l’ingénieur Seinescu. (cf photo et Romaniafilm). Seinescu, d’une voix éraillée : "Amène-les à papa ! "

Petrisor ne se le fait pas répéter. Il sort, s’approche de qq mètres de sa voiture et fait signe aux C. de venir. Le couple le regarde sans bouger. N.P. fait signe encore, ils ne réagissent pas. Petrisor est effondré. Il pense qu’il va devoir repartir avec eux. Il s’avance jusqu’à la portière, et d’un ton doux, calme, leur dit : "Venez, il n’y a personne". Il ouvre la portière d’Elena qui descend, la chapka de son mari dans la main. Elle a le visage dur, tendu. N.P. n’ose pas la regarder. Puis il ouvre la portière de C. Elena dit à son mari de descendre. C. tremble de tous ses membres. (de froid et sans doute aussi de fatigue). Il tient à peine sur ses jambes. Il met sa chapka, Elena l’aide à enfiler son manteau. C. regarde Petrisor comme s’il implorait pitié. Il a du mal à marcher. Alors N.P. pose ses mains sur ses bras et marche, face à lui, à reculons, en le tirant doucement. Il ouvre la porte du bâtiment avec son coude et arrive au secrétariat. L’ingénieur Seinescu se tient devant la porte, et dit à C. d’un ton impératif : "Entrez ici". Elena entre à son tour, une main dans la poche de son manteau, (N.P. pense qu’elle tient un révolver), et se trouve nez à nez avec Seinescu qui la regarde médusé, sans parler. Petrisor s’éclipse, sans écouter Seinescu qui tente de le retenir : "Nicolae, toi au moins reste avec moi, car je ne sais pas ce qui va se passer avec Eux".

(N.P. se rend en fait à la Maison de la Culture de Tirgoviste. A la foule massée devant, il tente d’expliquer : "Mes frères, qui veut venir avec moi ? J’ai pris Ceaucescu". On le regarde étonné : N.P. est blême, vêtu de son pantalon de travail, de bottes. Les gens le prennent pour un fou, s’écartent de lui : "Le pauvre ! " Petrisor reprend sa voiture, tente d’aller au siège du Parti, mais il y a foule et il renonce. Rencontre un ingénieur et sa femme qu’il connaît : "Suivez-moi avec votre voiture pour aller prendre C.". Les deux le regardent héberlués. N.P. : "Voilà la voiture dans laquelle je les ai emmenés". L’ingénieur regarde la plaque d’immatriculation : "Oui, c’est bien la voiture 3005 qui a été signalée à la radio ! Les C. sont armés ? " N.P. : "Oui" "Alors, allons à la milice". Au siège de la milice, -Inspektorat de Dimbovitza-, se presse une foule énorme. Des gens du village reconnaissent Petrisor : "C’est un garçon de Vacaresti, c’est lui qui a transporté les C. ! " Des policiers : "Et en quoi ça nous intéresse que tu les aies emmenés ! " Deux autres lui demandent où il les a laissés, et partent dans une voiture-radar blanche.)

Au centre de Protection des Plantes : C. fait les cent pas, jette des coups d’oeil vers la fenêtre, regarde sa montre, vient se rasseoir sur une chaise à côté d’Elena. L’ingénieur Seinescu les questionne : (cf Romaniafilm) "Pourquoi ne vous êtes-vous pas rendus au peuple ? Pourquoi avez-vous tué des gens à Timisoara ? " C. : "Pourquoi me rendre ? " Seinescu : "Expliquez-moi ce qui s’est passé à Timisoara". C. : "Pourquoi me rendre ? J’ai travaillé pendant 72 ans pour ce peuple, pour que maintenant il me chasse du pouvoir ! " Elena : "J’ai travaillé toute ma vie pour ce peuple, et il nous renverse ! " C. propose à Seinescu de faire de lui un homme riche. Seinescu refuse, il tremblotte. C. : "Qu’il est peureux ce gars ! "

15 H 30 : Une trentaine de minutes se sont écoulées. (A Bucarest, la Radio annonce l’arrestation des Ceaucescu à Tirgoviste. Puis démentira. Annonces et démentis se succèderont jusqu’au 25/12 à 17 heures).

La voiture-radar des 2 miliciens arrive devant le portail. Seinescu se précipite vers eux : ils sont jeunes (28-30 ans) et portent l’uniforme bleu et la casquette blanche. Ce sont deux sous-officiers chargés habituellement de la circulation. Ils s’appellent : Paise et Enache. (cf Romaniafilm) Lorsque les miliciens entrent dans le bureau, C. fait un pas en arrière. Il a mis sa main dans sa poche droite et dit : "Vous allez arrêter un chef d’Etat ? Qui êtes-vous ? Vous êtes membres du Parti ? Citoyens de la République socialiste de Roumanie ? " Le milicien Paise : "J’ai reçu l’ordre d’assurer votre sécurité. Vous devez me suivre tout de suite, parce qu’il y a un groupe de brigands qui veut vous tuer. On n’a pas le temps de discuter. Le monde a appris que vous êtes ici, alors allons-nous en ! " Le milicien Enache : "Vous voyez qu’on est de la milice, on va vous emmener dans un lieu sûr". ITV Paise : "Ils m’ont suivi sans résistance, très apeurés". Paise prend C. par le bras, Enache celui d’Elena. Coup d’oeil de connivence en direction de Seinescu, ils sortent. Elena s’assoie avec Enache sur la banquette arrière. C. marque une courte hésitation avant de monter dans la voiture, à l’avant, à la droite de Paise.

(Pendant ce temps, le garde Marian Rusu (resté à Titu, en espérant trouver une voiture pour Bucarest) est arrivé à Tirgoviste : alors qu’il se dirige, à pieds, vers la sortie de la ville, il rencontre... l’autre garde Florian Rats : ils vont faire de l’auto-stop ensemble. Une première voiture va les emmener jusqu’à Buitea, à 20 kms de Bucarest, et une autre jusqu’à la capitale. Là, ils se réfugieront chez la mère de Rusu, en banlieue. Et téléphoneront à une base militaire, pour se rendre. Ils passeront ensuite un mois au secret chez les militaires, avant d’être jugés, puis relâchés).

Vers 15 h 45 : La voiture des miliciens quitte le Centre de Protection des Plantes. ITV Paise : "On est parti avec l’intention de les emmener à la Police du département (l’Inspektorat de Dimbovitza qui se trouve à une centaine de mètres de la caserne où les C. seront gardés jusqu’au 25-12). On a grillé un feu rouge, mais en voyant la foule qui se pressait à l’entrée de la police, on a décidé de partir dans un lieu où l’on ne risquait pas de se faire tous tuer. Une voiture nous a d’abord suivis, mais nous l’avons semée". Les miliciens prennent contact avec l’Inspektorat. On leur conseille d’aller dans une forêt ou dans une cour, et de s’y cacher : "Mettez qq chose dans la voiture pour la camoufler". La voiture prend la direction de Cobia, mais se trouve bloquée et repérée vers le Combinat des aciers spéciaux. les miliciens décident alors de prendre la route de Ratsoala, vers une forêt proche. Ils s’arrêtent au bout d’une trentaine de kms, dans une zone marécageuse hérissée de roseaux et de buissons.

Le quatuor va rester là environ 1 h 30, jusqu’à la tombée de la nuit.

(16 h 10 : Nicu Ceaucescu est arrêté à l’entrée de Bucarest : il arrivait de Sibiu en voiture, avec sa compagne, une chanteuse d’opéra).

ITV Milicien Paise : (Romaniafilm) "Pendant tout ce temps, nous avons discuté avec le dictateur. On lui a demandé pouquoi il avait tant fait souffir le peuple : pourquoi il ne l’a pas nourri ; pourquoi le programme à la TV était si court, (2 h, parfois 4 h)... Chaque fois nous recevions une réponse. Ils étaient très agités, lui, il regardait souvent sa montre. Plusieurs fois, il nous a demandé : "Vous êtes avec nous ? Vous avez l’intention de nous faire échapper ? " D’abord, il voulait aller à Voinesti, puis à Voineasa, enfin à Pitesti : il disait que là, l’armée était mieux organisée, et qu’elle pourrait nous sauver. A la tombée de la nuit, un gros renard s’arrête près de la voiture. On entendait au loin des tracteurs et des machines agricoles. Je lui ai dit que nous avions été repérés par des hélicoptères, et nous avons camouflé la voiture avec des branches et des herbes. J’ai dit à C. : "Ilescu est apparu à la télé, il a pris provisoirement le pouvoir". Il s’est énervé : pour lui, Ilescu était un fou, le général Guse un traitre, et Nicolaescu, un espion qui ne faisait des films qu’avec les Allemands (Sergiu Nicolaescu : scénariste, metteur en scène et comédien apprécié du grand public roumain. Le 22-12 au matin, il est apparu au C.C. en tenue de général). Pour eux, tous étaient des fous et des traitres". Soudain les miliciens apprennent par radio que le Chef de la milice, (le colonel Suceava) a déclaré que la milice était avec le peuple. Elena : "Ne parlez plus, ne donner pas notre position". C. : "Etes-vous avec nous ? Voulez-vous nous aider ? " Paise : "Oui. On va vous emmener à la milice. Vous serez en sécurité".

(Au même moment, à la tombée de la nuit : le commandant de la Police de Titu -où avait atterri l’hélico présidentiel-appelle la base d’aviation militaire de Boteni, toute proche : il demande aux militaires de récupérer Manescu qui vient d’être arrêté. Bobu lui, est arrêté à Gaesti (toujours la même région), puis transporté dans la même caserne que Manescu. (cf. Romaniafilm)

Ve(rs 17 h 30 : Les Ceaucescu arrivent au SIEGE DE LA MILICE.

(A cette heure, la totalité de la Sécurité a déposé armes et munitions. Devant la milice, la foule des révolutionnaires manifeste. L’armée tient le bâtiment, les blindés sont devant.

(A Bucarest : on annonce la démission du gouvernement. A la TV, les insurgés affirment que le pouvoir est aux mains du peuple. Fusillades intenses devant le C.C. et le siège du Conseil d’Etat).

Les Ceaucescu entrent au siège de la milice par la porte de derrière. C. à Paise : "Vous m’avez trahi. C’est à Tirgoviste que j’ai été arrêté quand j’étais jeune, et c’est encore à Tirgoviste qu’on m’arrête". On les conduit dans un bureau. Ils s’assoient. (cf Romaniafilm) Le lieutenant-colonel de la milice, Constantin Dinu, (adjoint du Chef de la Sécurité de Dimbovitza), annonce à C. qu’il est arrêté et mis à la disposition du Front du Salut National. C. : "Qui est ce Front. Qui êtes-vous ? " Le Lt-colonel se présente, ainsi que le représentant du Front, le tapissier Petre Stirbescu. C. : "Je ne reconnais aucun des deux ! " ITV Lt-Col Dinu : "On lui a expliqué qu’il devait se soumettre à une fouille corporelle et qu’on ne lui ferait aucun mal. C. a accepté. Je lui ai enlevé son manteau, j’ai ouvert son veston, et je l’ai palpé pour trouver un pistolet, car j’avais entendu dire qu’il était armé". (Il ne l’était pas). On emmène le couple dans une pièce à côté : les C. s’assoient dans des fauteuils. Le tapissier P. Stirbescu (représentant du Front), les presse de question (cf Traduc de Tineretul Liber et témoignages directs des militaires) : "Pourquoi nous avez-vous affamés ? Pourquoi nous avez-vous obligés à supporter le froid et l’obscurité ? Pourquoi avez-vous démolli des villages ? ...

18 h : A ce moment, arrive le lt-col. Ion Mares de l’unité militaire de Tirgoviste (à 300 mètres de là). Il est en tenue de campagne et en bottes. (Depuis le 17/12, la caserne est en état d’alerte). Il vient d’apprendre l’arrestation des C. (Mares : 44 ans, bedaine et visage rougeaud ; 26 ans d’armée ; secrétaire du Parti ; une fille de 23 ans en fac d’économie, un garçon de 13 ans au lycée). ITV lt-col Mares : "Ils étaient là, dans un bureau rempli de monde, effrayés, désorientés, incapables de répondre aux questions des gens. J’ai désigné le capitaine Ion Boboc pour les surveiller. Puis je me suis adressé au dictateur : "Camarade-Président, j’ai reçu l’ordre de vous assurer ma protection". C. : "Qui es-tu ? " Mares : "Un officier de l’armée roumaine" (il ne veut surtout pas donner son nom). C. : "Bien, mais comment t’appelles-tu ? " Mares : ("Il avait un regard pénétrant qui m’a intimidé") "Je suis le lieutenant-colonel Mares". C. : "Où veux-tu que nous allions ? " Marès : "Dans une caserne de l’armée roumaine". C. : "C’est bien". ITV Marès : "A cette heure, le dialogue s’imposait : on n’avait aucune information confirmant qu’il était destitué. Ils avaient l’air effrayé, j’ai même cru qu’ils étaient drogués. Puis ils se sont calmés. J’ai ordonné au cap. Boboc, accompagné par Paise et Stirbescu, de les emmener dans un autre bureau. Et j’ai téléphoné au colonel Andrei Kemenici, le chef de la garnison, pour décider de leur séjour dans la caserne"). Pendant ce temps, les C. sont à nouveau fouillés. (On trouve un agenda blanc sans aucune note, deux stylos et un bic). Dans la cour derrière l’Inspektorat de la milice, une ARO de tourisme, tout-terrain, attend les C. : l’unité militaire est à 300 m, mais la ARO va prendre la route de derrière (800m) pour partir inaperçue. Au volant : le Col. Dinu de la Sécurité ; à sa droite, le Col. Marès armé d’un pistolet ; et derrière : les 2 C. encadrés par le milicien Paise et le Cap. Boboc armé d’un révolver.

18 h 30 : A la caserne, dans le bâtiment du Q.G., on a préparé la pièce des C. (dans un bureau proche de celui du Col. Kemenici). Et pris des mesures de sécurité. (La grosse majorité des 1000 soldats sont des jeunes recrues du contingent, incorporés depuis septembre 1989 : en période de classes et n’ayant participé à aucune séance de tirs réels). Un militaire, le Capitaine Ion Stoika, a organisé les troupes, de façon à ce que l’arrivée des C. se fasse incognito. (Stoika : 30 ans, beau garçon brun, marié depuis 2 ans, une fillette de 1 an). La ARO avec les Ceaucescu quitte la Milice, feux éteints. Il fait nuit. Les C. Sont silencieux. Puis, C. explose : "Traitres ! Vous allez voir ! Je suis votre commandant suprême. Où m’emmenez-vous ? Col. Marès : "En lieu sûr, dans notre unité militaire".

18 h 35 : La ARO entre dans la caserne. Et s’arrête devant le bâtiment principal, (bureaux du commandement militaire). (cf photos) C. descend ; Elena refuse. C. : "Allons, descend, il n’y a pas de problèmes." Le Commandant Ion Tecu les conduit dans leur pièce (cf photos + plan : on entre dans un hall (avec colonnes) ; en face : la pièce du procès ; à droite le bureau du Col. Keminici ; et un couloir avec 3 portes d’un côté (les C. sont installés dans la première pièce), et de l’autre côté, une porte donnant sur la cour : c’est par là qu’ils monteront dans un blindé et par là qu’ils sortiront pour être exécutés). La chambre des C. : (cf photos) un bureau de 4m/4m, aménagé depuis le 17/12 avec 3 lits de camp, chacun le long d’un mur ; deux tables en bois, un poêle et un coin-cuvette caché par un rideau, pour la toilette). Le Cap. Stoika et le Cdt Tecu gardent la porte, tandis que dans la chambre, le Cap. Boboc, le Lt-Col. Dinu, Paise et le Col. Marès fouillent une nouvelle fois le couple. (Stoica, Tecu, Boboc, Paise, Marès et Kemenici seront les seuls à connaître la présence des C. et à passer les 3 derniers jours avec eux). (Cf articles Tineretul Liber, confirmés par mes ITV à Tirgoviste) Mares aux C. : "Voulez-vous manger ? " C. : "Oui, mais je veux aussi de l’eau minérale". Marès : "D’où de l’eau minérale ? Nous sommes en pleine révolution ! " C. : "Alors donnez-moi un thé". Marès part à la popote et demande à la serveuse Marian Stefan de préparer deux repas : 2 boulettes de viande pour chacun, du pain et du thé. Marès apporte les plats dans la chambre. C. et Elena regardent longuement les assiettes. C. : "Ca, c’est du pain, tellement noir ? Donnez-moi du pain blanc ! " Lt-Col. Dinu : "C’est le pain que l’armée mange ici, et aussi le peuple, avec des bons de pain". C. : "Comment ça ? Quels bons ? " Dinu : "Des bons, des cartes de rationnement, pour nous affamer ! " Elena, ironique : "Est-ce que tu as vu qq mourir de faim ? " Elena prend une tasse de thé, goûte : "Comment, c’est sucré ? " Marès : "Oui". Elena : "Ce n’est pas possible, il souffre du diabète". Marès donne l’ordre qu’on fasse un autre thé sans sucre.

ITV Marès ; "Je les regardais pendant qu’ils fendaient avec dégoût les boulettes ; ils les ont laissées dans l’assiette. Puis ils ont bu le thé avec un bout de pain. Et nous leur avons posé trois question qui nous torturaient : "Qu’est-il arrivé au Général Milea, comment est-il mort ? C. a regardé Elena : "J’ai donné des ordres à Milea vers 21 h 30 (jeudi 21) pour qu’il renforce la protection du C.C. Je n’ai pas dormi de la nuit à cause du bruit des blindés. Au matin, je l’ai appelé, car les choses n’étaient pas claires. Puis il est parti avec quelqu’un, et une demi-heure plus tard, j’ai été informé qu’il s’était suicidé. Milea a été un traitre, mais à présent je l’admire. Au moins, au dernier moment, il a montré qu’il avait une conscience". Col. Marès : "Que s’est-il passé à Timisoara ? " C. : "A Timisoara, il y a eu une provocation organisée par Milea et Guse pour préparer le coup d’Etat, avec l’appui des agents de l’Ouest et de l’Est". Col. Marès : "Qu s’est-il passé au meeting de la place du Palais ? " C. : "Place du Palais, c’était aussi une provocation. Il y a eu une détonation à l’Intercontinental, et dans les rues avoisinantes se sont répandues des ondes électromagnétiques ( ? ) qui piquent comme une pointe de couteau quand elles vous atteignent". Cap. Stoica : "Savez-vous combien de gens sont morts dans le pays, et combien vont mourir encore ? " C. : "Non. Ce sont des agents étrangers infiltrés dans la population qui tirent, parce que moi, je ne fais pas tirer contre les Roumains". Puis C. poursuit : "Mon sort a été réglé à Malte, quand les Etats-Unis et l’Union Soviétique se sont partagés les responsabilités : les Américains devaient s’occuper de Panama, et l’URSS de la Roumanie. Je savais que l’Europe était un baril de poudre qui devait exploser par morceaux. La Roumanie était un de ces morceaux". ITV Marès : "Le soir, alors qu’ils discutaient entre eux, Elena à dit à C. : "Tu as vu ce que Marcel nous a fait ? " (Personne ne sait qui est ce Marcel).

Pendant ce temps, le Colonel Kemenici, commandant de l’Unité, a contacté Bucarest et annoncé au Général Victor Stanculescu l’arrestation des C. Stanculescu ordonne qu’on envoie à la caserne des chasseurs alpins, des chars d’assaut et des TAB (transporteurs autoblindés). Ils prendront position autour de la caserne. Stanculescu précise que le couple ne doit être tué que dans un cas extrême : si la garnison tombe. Enfin, la présence des 2 prisonniers doit rester secrète.

A Tirgoviste, la rumeur circule déjà que les C. sont gardés dans la caserne près de la gare. Alors, pour faire diversion, un groupe de militaires est envoyé vers Gaesti où les C. auraient, dit-on, été arrêtés. Dans les rues de Tirgoviste, les révolutionnaires et le peuple goûtent les premières heures de liberté. Les gens chantent "Ole, ole, le tyran est tombé..."

Dans la pièce des C., c’est le Cap. Boboc et Paise qui sont de garde, et le Cap. Stoica devant la porte. C. a enlevé son manteau et arpente pensivement la pièce. Elena s’est allongée toute habillée sur le lit de camp contre le mur de droite. ITV Paise : "Il s’est mis à marcher nerveusement. Puis il m’a demandé de l’eau minérale. Paise : "Nous n’en avons pas. Et on dit que l’eau a été empoisonnée". C. m’a regardé de travers, puis a consenti à boire l’eau d’une bouteille qui se trouvait derrière le poêle. Il s’est remis à chuchoter avec elle, parfois nerveux : "C’est de votre faute, c’est vous qui m’avez empêché de destituer Milea et Guse". Puis il a repris à haute voix, à notre intention : "Le soir du 21, j’ai donné l’ordre à Milea de renforcer le dispositif de défense du C.C. Je l’ai appelé vers 21 h pour lui dire de doubler les effectifs et d’appeler 30 voitures de pompiers avec des canons à eau. Je n’ai pas pu dormir de la nuit à cause du bruit des blindés, et j’ai cru qu’on avait exécuté mes ordres. Mais le matin, vers 9 h, j’ai appris qu’on ne m’avait pas obéi. Alors j’ai rappelé Milea... Il m’a quitté et après, j’ai appris qu’ils l’avaient tué". (Boboc confirme que C. a bien dit "qu’ils" l’avaient tué). Boboc : "Quand C. a fini son discours, il s’est tourné vers moi et m’a dit : "N’allons-nous pas partir dans un lieu plus sûr ? " Boboc : "Où partir ? " C. : "A Voinesti, où plutôt à Cimpulung : j’ai là une personne de confiance". Boboc : "Il ne faut pas partir pour le moment. les gens vous reconnaîtront. Le peuple veut vous lyncher".

Vers 22 h 30 : Des coups de feu sont tirés autour de la caserne. Le couple est effrayé. C. : "Qui tire ? " Boboc : "Les terroristes". C. : "Mais qui sont-ils ? " Boboc : "Comment puis-je le savoir, si vous-même ne le savez pas ! " Puis Boboc explique à C. que la révolution a triomphé, que la TV a été prise. C. : "Qui a parlé à la télévision ? " Boboc : "Mircea Dinescu". Elena : "Voilà que cet individu parle à la télévision ! Ce fou, cet ahuri ! " Boboc : "Le Général Guse aussi a parlé". C. : "Guse ? Mais c’est lui qui a tout organisé à Timisoara, avec Milea : ils ne voulaient que l’intervention soviétique en Roumanie ! Ecoutez ce que je vous dis : à 70 ans,j’ai vécu ma vie, mais j’ai pitié de vous. Moi, je ne pense qu’à l’indépendance de la Roumanie". Puis soudain : "Etes-vous membre du Parti ? " Boboc : "Oui". C. : "Cela signifie que vous êtes un vrai camarade. Alors voilà, je vous donne de l’argent, des grades, je vous fais chef de mon escorte personnelle. Trouvez un blindé et aidez-moi à entrer dans la zone de Voinesti. Je vous donne un million de dollars". Boboc : "D’accord, c’est faisable. Mais attendez que la situation devienne plus tranquille. Pour le moment, vous voyez bien qu’on tire".

ITV Boboc : "Il a opiné de la tête, puis il s’est assis à côté d’elle, sur le lit, et ils se sont mis à parler à voix basse. Elena à Boboc : "Tu connais le sort des autres membres de la famille ? " Boboc : "Ils ont tous été arrêtés". Elena : "Même ma mère ? " Boboc : "Je ne sais pas". (Elena préoccupée par le sort de sa mère, presque centenaire, qui vivait à Primaveri dans une maison à côté de la résidence du couple, demandera à plusieurs reprises, les jours suivants, à pouvoir téléphoner. En vain. La présence à Primaveri de la vieille dame sera découverte qq jours ( ? ) plus tard. Elle est morte récemment).

Vers 3 h du matin : Les C. éteignent la lumière et se couchent, elle sur le lit de camp à droite de la pièce, lui dans celui à gauche.

(A BUCAREST, des éléments de la Securitate investissent la TV, avant d’en être délogés par l’armée. Toute la nuit du 22 au 23, violents combats. La radio annonce plusieurs milliers de morts).

SAMEDI 23 DECEMBRE

6 heures : Le téléphone sonne dans le bureau du Colonel Kemenici. Une voix : "Si dans 30 minutes vous ne les conduisez pas à la porte extérieure, la caserne disparaît". Kemenici : "Mais nous n’avons personne ici ! Qui êtes-vous ?" "Les troupes spéciales ! " (l’homme raccroche)

6 h 10 : Nouveau coup de fil. La même voix : "Dix minutes sont passées. Vous ne vous êtes pas encore décidés ? Nous allons nettoyer la caserne et la ville".

6 h 35 : Troisième coup de téléphone : "Vous n’avez pas cru que nous allions venir, n’est-ce pas ?" Deux minutes après, une fusillade intense éclate autour de la caserne. (Les militaires affirment avoir vu sur les écrans-radar l’écho de 5 hélicoptères, et avoir aperçu à l’oeil nu, dans le ciel au-dessus de la caserne, des lumières intermittentes rouges et jaunes. Il fait encore nuit. Les militaires ouvrent le feu sur les cibles-fantômes. La fusillade dure une heure. Aucun appareil ne sera abattu).

7 h 30 : Les tirs cessent. Le téléphone sonne à nouveau. Toujours la même voix : "Vous avez eu peur ? Vous ne voulez pas le rendre ? " Le Col. Kemenici décide de prendre des mesures de sécurité supplémentaires : changer les C. de place. Le cap. Stoica leur apporte des tenues militaires : treillis, capote, bottes et casquette pour lui, bonnet de fourrure pour elle. (Ils vont conserver cette tenue jusqu’au matin du procès). Les C. se changent sans protester. Un camion vient se ranger dans la cour, devant la porte du couloir où se trouve le couple. Par mesure de sécurité, et pour que les soldats en poste dans la cour ne voient pas la manoeuvre, on fait de la fumée autour du camion. Encadrés par les Cap. Boboc et Stoica, et le sous-officier Paise, les C. montent par l’arrière du camion (on a sorti les marches). (Le camion : utilisé comme centre de commande, il est aménagé d’une table en fer et de banquettes).

Le camion se déplace vers la zone sud de la caserne, où se trouve le groupement d’artillerie, (à environ 800 m du Q.G.) Il se place entre deux magasins métalliques. Les trois "accompagnateurs" recouvrent le camion d’une bâche, qu’ils prolongent à l’arrière, pour permettre aux C. de sortir faire leurs besoins. Puis ils camouflent le tout sous des filets. (Les soldats de la caserne savaient qu’il s’agissait d’un point de commande, de réserve, que personne ne devait approcher). Entre-temps, une nouvelle rangée de blindés prend position autour de la caserne. Le jour commence à se lever, on ne tire plus. Les C. demandent à manger. C. est nerveux, Elena semble abattue.

(9 h : à Bucarest, la situation paraît basculer à l’avantage des "terroristes" : nouvel assaut contre la TV). ITV Boboc (Tineretul Liber) : "C. se plaignait tout le temps qu’on ne les garde pas dans de bonnes conditions. Il disait qu’il avait déjà arrêté dans le passé, à Tirgoviste, mais qu’alors, il avait pu s’entendre avec l’armée bourgeoise. Il répétait qu’il voulait être conduit devant le Commandant de la caserne, et qu’il était, lui, le chef suprême. De temps en temps, C. descend du camion et pisse contre la roue. Elena de même.

(Vers 12 h : à BUCAREST, le ministre de l’Intérieur Tudor Postelnicu est arrêté au siège du C.C. Il appelle les éléments de la Securitate à cesser "leur résistance absurde". Le Conseil du Salut National demande aux habitants de sortir dans la rue pour venir défendre la Radio. Des renforts militaires arrivent de Ploesti. A un moment donné, en sortant du camion, C. aperçoit par une fente de la bâche, le combinat d’aciers (ou la veille, il est entré) : "Emmenez-moi là-bas immédiatement ! Je veux parler aux ouvriers". Il refuse de monter. Le Cap. Stoica intervient, pour le calmer. C. : "Comment vous appelez-vous ? " "Lieutenant-major Stoica". C. "D’où êtes-vous ? " "De Voinesti". C. : "Voulez-vous m’aider ? " Stoica : "Je vous aide ! J’assure votre protection". C. : "Il faut que vous suiviez mes ordres ! " Stoica : "Je n’obéis plus. j’ai obéi au général Milea et il a été tué". C. : "Alors conduisez-nous là, au combinat". Stoica : "Bien, je vous conduis, mais je n’ai pas le courage d’approcher. Je vous laisse à proximité, et vous vous débrouillez ! " C. se calme, et reprend : "Je vois que vous êtes jeune. Voulez-vous être un traitre ? " Stoica : "Je ne suis pas un traitre". C. : "Alors il faut obéir à mes ordres. Je suis le chef suprême ! " Stoica : "Je vous ai dit que j’ai obéi aux ordres du général Milea, qui, d’après ce que j’ai appris, aurait été tué". C. : "Oui, Milea a été un traitre. Je lui ai donné l’ordre, cette nuit-là, d’installer deux rangées de chars d’assaut et 80 lance-flammes, et de s’en servir. Toute la nuit, les chenilles des blindés m’ont cassé la tête, et au matin, il n’y avait rien. Et alors..., il est allé dans une pièce, et..." (Le Cap. Stoica précise qu’à ce moment-là, C. a l’air "transifguré"). Elena, d’une voix impérieuse : "Arrête Nicolae, tais-toi". C. : "Et il a été tué. Je vous le dis textuellement : et il a été tué". Elena : "Quelle est la situation à Bucarest ? " Stoica : "Je ne sais pas exactement, parce que j’étais avec vous. Mais d’après ce que j’ai appris, c’est Ion Ilescu qui dirige". C. se lève d’un bond et s’avance vers Elena, furieux, le doigt menaçant : "Ne t’avais-je pas dit qu’il fallait en finir avec lui ! C’est toi qui ne m’a pas laissé faire. Tu t’es contentée qu’on le marginalise ! C’est toi qui n’a pas voulu... ! Elena ne répond pas. Elena à Stoica : "Mais qui ont-ils encore arrêté ? " Stoica : "Tudor Postelnicu, d’après ce que j’ai appris". Elena regarde C. : "Oui, s’ils ont arrêté Tudor Postelnicu, c’est le malheur ! " C. dira encore qu’il n’avait pas l’intention de quitter le C.C. ; qu’il voulait parler au peuple, mais qu’il a été obligé..." Le Cap. Boboc qui est allé chercher de la nourriture - pain, fromage et salami -, est de retour. Les C. invitent leurs gardiens à partager leur repas. Le fromage paraît trop salé à C., le salami ne leur plaît pas : "Il est fait de soja". Les C. mangent un morceau de pain, boivent une demi bouteille d’eau. Elena demande des pommes et dit qu’"il doit manger peu et souvent".

C. : "Il faut que vous me conduisiez chez votre chef. Il faut qu’il me prête un peu d’argent, pour pouvoir manger à la popote et m’acheter une chemise". (C. va très mal supporter de garder les mêmes vêtements pendant trois jours). "Je veux aller à Bucarest, au Comité Central. Je dois discuter avec eux, au Front, à la télévision. Vous me donnez une arme, car je suis bon tireur, et avec deux blindés nous prenons la route de ceinture de Bucarest, nous entrons par Buftea... Si vous ne m’aidez pas, je sors seul dans la rue et je prends une voiture particulière". ITV Cap. Stoica : "Je lui ai expliqué que si nous quittons la caserne, les gens nous verront et se jetteront sur nous. Et qu’il fallait attendre la tombée de la nuit, pour pouvoir partir.

(17 h : à BUCAREST, le général Nicolae Miltaru est nommé ministre de la Défense par le CSN. Les heurts se poursuivent entre francs-tireurs et l’armée, dans le périmètre du C.C. Dans les autres quartiers, ambiance de kermesse révolutionnaire. Des camions chargés de jeunes agitant des drapeaux, parcourent les artères principales).

Vers 18 h : A la caserne de Tirgoviste, le camion retourne vers le Q.G. Il fait très froid. Dans la pièce des C., le Cap. Boboc rallume le poêle. C. demande une soupe de légumes. On la lui apporte, puis ils boivent chacun une tasse de thé. Ils sont calmes.

(A BUCAREST, les combats s’intensifient. La TV annonce que le couple Ceaucescu, dont l’arrestation a été plusieurs fois démentie, est incarcéré dans une base militaire).

Vers 19 h : Il fait nuit. Du toit d’un immeuble voisin, des coups de feu sont tirés sur la caserne. Puis plus tard, d’une passerelle située à 20 m de l’endroit où se trouvait le camion, dans la journée. Les C. demandent à parler sans faute au Commandant de la garnison : C. lui demande de l’argent pour aller manger à la popote. Col. Kemenici : "Dans l’unité, tout le monde mange la même nourriture, les officiers comme les soldats". ITV Col. Kemenici : "Il m’a demandé quelle était la situation dans le pays. Les départements d’Arges, de Braila, Sibiu et Galati l’intéressaient particulièrement. Mais il voulait toujours aller à Cimpulung ou à Voinesti. A un moment donné, il m’a dit que si j’avais 4 ou 5 officiers sûrs, nous pourrions partir la nuit, vers 2 ou 3 heures, dans la direction de Voinesti. Il m’a demandé de lui prêter de l’argent, puis m’a promis des millions de dollars". C. : "Vous autres qui m’aidez, je vous ferai les plus grands de l’armée. Je vous ordonne de vous informer de la situation et de me la rapporter". Col. Kemenici, pour le calmer : "J’ai compris". ITV Col. Marès : "Il a demandé ensuite qui était le ministre de la Défense". Col. Marès : "Le général Militaru". C. semble étonné : "Qui est-ce ? " Elena : "Comment tu ne sais pas ? C’est cet agent soviétique".

Les Ceaucescu dînent. 12 TAB neufs arrivent à la caserne. Dehors, les tirs reprennent, notamment depuis le toit du lycée juste de l’autre côté de la rue. (Ce sont les vacances scolaires). Les militaires repliquent : deux soldats tués, cinq blessés. (Au total, jusqu’au 25/12, il y aura 4 morts et 11 blessés). Vers 23 h : Le Colonel Motocu du Centre militaire départemental, vient à la caserne de Tirgoviste demander du renfort : "Les C. se trouveraient dans une maison, qq part sur le boulevard". On lui donne qq hommes pour montrer que l’on croit à l’information.

Ce soir-là, dans leur pièce, les C. demandent à dormir ensemble dans le même lit de camp. (C’est C. qui en fait la demande). Boboc et Paise qui les gardent, répondent que ce n’est pas permis. C. insiste, les militaires cèdent.

(A BUCAREST, les armes se taisent).

DIMANCHE 24 DECEMBRE

Au lever du jour, nouveau coup de téléphone anonyme dans le bureau du commandant : une voix annonce que la caserne va être attaquée tous azimuts. Par air, par terre et aux gaz ! Les militaires reçoivent tous des masques à gaz, les C. aussi. ITV Cap. Boboc : "Ils ne savaient pas s’en servir, on leur a expliqué. Elena ne comprenait pas le rôle du tuyau. Mais une fois qu’elle a eu le masque, elle ne voulait plus l’enlever. Le jour s’est levé. C’était risqué de les faire sortir de la pièce, ils auraient pu être vus par des soldats de la caserne". Dans la rue, juste devant la caserne, des manifestants passent en chantant : "Ole, ole, C. n’estplus là". C. s’approche de la fenêtre : "Vous voyez, le peuple lutte pour moi". ITV Boboc : "Je ne savais quoi penser. Il avait l’air en transe". C. veut ouvrir la fenêtre et parler au peuple. Boboc le tire en arrière et le plaque sur le lit de camp. C. se met à hurler : "Au secours, le traitre nous tue ! " Le Cdt Ion Tecu et le Cap. Stoica qui sont postés devant la porte, entrent précipitamment. Stoica, la mitrailleuse à la main. C. le regarde perplexe : "Vous voulez tirer sur nous ? " Stoica : "Non, je suis ici pour vous défendre. Mais j’ai entendu crier". C. : "Il a frappé le commandant suprême ! " Elena : "Comment c’est possible d’oser le renverser sur le lit ? " C. demande le Col. Komenici : "Il faut punir celui-là, il a frappé le commandant suprême. Que cet individu ne reste plus ici, à l’intérieur".

Boboc et les militaires sortent, Stoica reste avec le couple. C. : "Vous avez un million de dollars et le grade que vous voulez, si vous nous aidez à fuir". Stoica, sèchement : "Vous n’avez aucune chance". Elena à C. : Laisse le tranquille". C. : "Bien, il faudra y réfléchir encore".

(A BUCAREST, l’armée tire contre des terroristes retranchés près du ministère de la Défense. L’aéroport international d’Otopeni est attaqué par des sécuristes. 13 h : combats autour du C.C. de la TV, de l’Intercontinental, du ministère de la Défense. Les rues sont vides).

Vers 14 h : Coup de téléphone du Front du salut national de Tigorviste à la caserne, pour prévenir les militaires qu’une escadrille d’hélicoptères va survoler la ville, pour décourager les terroristes.

A BUCAREST, Ion Ilescu proclame que "la révolution est victorieuse. Le CFSN ordonne un cessez-le-feu immédiat sur tout le territoire). (15 h : l’arrestation de Zoia Ceaucescu est annoncée à la radio). Elle a été interpelée à la résidence Primaveri, chez ses parents, où elle venait d’arriver, après s’être cachée deux jours chez des amis).

Vers 16 h : Coup de téléphone de Bucarest aux militaires de Tirgoviste, pour les informer d’une possible attaque de blindés. ITV Stoica : "La tension était extrême. Nous n’avions pas dormi depuis le 22. Nous ignorions le sort de nos familles. Seul, le Cap. Boboc avait réussi à contacter les siens. Son fils tout heureux lui avait dit : "Papa, ils ont attrapé les C. Réjouis-toi ! "

Devant la porte de la cour, deux blindés ont pris place.

17 h : quelques tirs.

17 h 30 : nouveaux coups de feu tirés depuis la grue d’un chantier, puis du lycée. Le feu s’intensifie. Le commandant Kemenici appelle le Cap. Stoica : "Si vous voyez que nous ne résistons plus, si le Q.G. tombe, fusillez-les sur le champ".

Vers 19 h : Les Ceaucescu escortés par Stoica, Boboc et Paise, montent dans un TAB. (Il y a aussi le conducteur, le mécanicien et le radio). (L’espace est très exiguë. On ne peut y rester qu’assis sur une banquette, à côté du moteur ; et entrer ou sortir plié en deux. Les C. sont serrés sur la banquette entre Boboc et Paise). Stoica a apporté quatre conserves, du pain et des couvertures. Il fait très froid. Brouhaha dans le TAB : tout le monde parle, l’équipage, les militaires, les Ceaucescu. Le cap. Stoica sort son pistolet pour rétablir le calme. Elena : "Qu’est-ce que c’est ce cirque ? " C., apaisant : "Tais-toi, ne parle pas". ITV Stoica : "C. avait le visage détendu. Ils sont restés calmes. Peut-être croyaient-ils que nous quittions la caserne".

Pendant trois heures, le TAB reste immobilisé derrière le bâtiment du Q.G.

Vers 22 h : On décide de déplacer le TAB vers le dispositif des canons, au sud de la caserne. (Environ 1 km). Le TAB des C. s’y dirige, encadré par deux autres TAB. ITV Col. Kemenici : "Si le TAB des C. quittait la route, le premier TAB avait l’ordre de lui barrer la voie, et celui de derrière l’ordre de tirer". Les TAB s’immobilisent, ils ne vont pas bouger de la nuit.

ITV Cap. Stoica : "Ils se tenaient tranquilles. Ils se parlaient à vois basse". C. se plaint de douleurs au ventre. Il voudrait voir son médecin de Bucarest, car il "a besoin de médicaments contre le diabète". Les militaires transmettent la demande au Q.G. : des fioles d’insuline arriveront le lendemain matin.

Les C. s’endorment, enveloppés dans une couverture. Pas un coup de feu de la nuit.

LUNDI 25 DECEMBRE

Vers 6 h : Dans le TAB, les C. se réveillent, ils pèlent de froid. C. demande une soupe. Le TAB retourne au Q.G. Les militaires chauffent la pièce. Les C. mangent de bon appétit une soupe aux légumes.

7 h 30 : On apporte à C. son insuline. ITV Stoica : "Quand on lui a apporté les fioles d’insuline, il est devenu plus serein. Il les a données à sa femme pour qu’elle les examine, puis il a dit : "Oui, ce sont bien celles-là". Plus tard, un médecin est venu. Puis C. a demandé à aller aux W.C. En revenant, il m’a dit que c’était très mal entretenu et qu’il nous donnera de quoi entretenir l’endroit. J’ai hoché la tête en signe de remerciement, car que pouvais-je ajouter ? "

8 h 30 : Le Col. Kemenici informe les militaires-gardiens qu’ils devront peut-être conduire les C. à Bucarest.

9 h : A BUCAREST. Sur le terrain du Club de football de Steaua, (N-O de la ville) : Deux hélicoptères viennent d’atterrir. Et attendent, gardés par des militaires. Les équipages ont été informés de leur mission peu avant : à Steaua, embarquer des personnalités, sortir de Bucarest au niveau de l’autoroute, virer à droite, passer au-dessus de Boteni, faire la jonction avec trois hélicos escorteurs, et direction : Tirgoviste. Consignes : silence radio, vol à basse altitude, et atterrissage dans une caserne, avec une écharpe jaune sur les hélicoptères en signe de reconnaissance.

Au ministère de la Défense : Le général Stanculescu... (cf JPM)

Au Palais de Justice : L’avocat Nicolae Teodorescu (57 ans, grand, bavard, prétentieux) (cf cassette procès), assiste à une réunion d’une centaine d’avocats. (ITV Teodorescu... contre 500 dollars) Le vice-président du barreau reçoit un coup de fil du Tribunal militaire : "Un de vos avocats doit participer à un procès exceptionnel". Le président propose la mission à Teodorescu. Un jeune avocat Lucescu se propose : il sera lui aussi du voyage.

9 h 30 : Les deux avocats partent en voiture au Tribunal militaire. Ils sont reçus par le président du Tribunal, dans son bureau. Se trouvent là également : le général major Nistor, juge, et le greffier Jean Tanase. Le Président du Tribunal militaire : "Savez-vous qq chose sur votre mission ? Les avocats répondent non. L’avocat Teodorescu part avec le procureur militaire et le juge Nistor dans une jeep ARO. Le jeune avocat suit dans sa voiture. Direction : le ministère de la Défense. Là, ils retrouvent le général Stanculescu. Discutent qq minutes avec lui. Et partent tous. A trois voitures, ils gagnent le terrain de Steau : il y a là les deux hélicoptères et tous les autres protagonistes du procès. Dans un hélicoptère prennent place : deux juges militaires (dont Gica Popa qui va présider le procès, et se suicider le 1er mars), un greffier, un médecin militaire, les deux avocats, le général Stanculescu, et cinq soldats. Dans l’autre hélico : Gelu Voican, l’homme à la barbe blanche, ordonnateur du procès, Virgil Magureanu (que l’on dit professeur de droit, mais qui est en réalité un colonel de la Securitate), -ces deux-là représentent le Front du Salut National-,le colonel-cameraman, 3 officiers-assistants des juges, et des soldats.

Vers 10 h 30 : Les hélicos décollent pour Tirgoviste. En bas, la campagne, riviières et lacs. Personne ne parle, trop de bruit. Seul le juge Nistor demande à son voisin, un parachutiste : "Où allons-nous ? " "A Boteni", répond le para. (En ligne droite, il faut une 1/2 h pour rallier Bucarest. Mais cette fois le plan de vol est en zigzag : les hélicos vont mettre 1 h 30 environ).

10 h 30 : Sur la base militaire de Tirgoviste, les C. et leurs gardiens embarquent, à nouveau, dans le TAB parqué derrière le Q.G. (prêts à partir pour Bucarest). ITV Stoica : "Nous sommes restés à attendre, sans savoir, ni sans même nous douter de ce qui allait se passer".

ITV Kemenici : "le général Stanculescu m’a téléphoné pour savoir où étaient les C. J’ai répondu qu’ils étaient à 25 kms de la caserne : "Vous êtes fou ? ". (J’avais peur en fait de parler par téléphone). Plus tard, j’ai confrirmé que tout était en règle. Et le général m’a dit que des hélicoptères allaient arriver.

11 h : Le Cap. Stoica est informé que des hélicoptères sont en route. On sort les C. du TAB pour les ramener dans leur pièce : Stoica leur apporte le sac qui contient leurs vêtements civils (depuis le 23, ils sont en tenue militaire). ITV Stoica : "Ils se sont habillés, en nous demandant ce que nous allions faire. Nous leur avons répondu que nous allions à Bucarest. Ils ont eu l’air satisfait".

Les C. et leurs gardiens remontent dans le TAB.

12 h : Les hélicoptères se posent dans l’enceinte de la caserne. Il y a là, environ 400 soldats en armes, para, infanterie ; debout, d’autres au sol : des blindés et des coupoles de radars anti-aériens en mouvement. Des immeubles voisins qui donnent sur la cour de la caserne, des têtes apparaissent aux fenêtres. Les soldats crient aux civils de retirer, au cas où il y aurait des tirs.

Tout le monde descend des hélicos. Le général Stanculescu échange qq mots avec le col. Kemenici, lui annonce que le procès des C. va avoir lieu dans la caserne. Le groupe se dirige vers le Q.G. (à 100 m). Les participants au procès laissent leur manteau dans une pièce, puis passent dans un bureau attenant à la salle du procès. (C’est dans ce bureau qu’auront lieu les délibérations). (cf plan) Là, Gelu Voican annonce aux participants qu’ils vont avoir à juger les C. et leur demande de ne pas se laisser intimider par ces accusés exceptionnels. ITV Teodorescu : "A ce moment, je ne pense rien. Je ne suis pas ému, mais content : en 30 ans, je n’ai jamais eu de difficultés dans mes procès. Et qui n’aurait été heureux de juger les deux tyrans ! En tant qu’avocat, je pensais qu’on pouvait les défendre, mais je savais que les chances étaient réduites".

L’avocat Teodorescu soulève qq questions de droit : éventualité d’un recours, absence d’un décret-loi portant explicitement sur la dissolution de la Grande Assemblée (Conseil d’Etat et gouvernement)... etc (Discussions avec Voican, Gica Popa et Magureanu). Volcan conclue : "Vous êtes spécialistes, débrouillez-vous".

Pendant ce temps, dans la pièce à côté (séparée par une porte), le général Stanculescu et le Col. Kemenici installent la petite salle d’instruction (4m/4m) en salle de procès : on enlève les cartes d’Etat-major accrochées aux murs, on pousse les tables près des murs. Stanculescu demande que l’on nomme trois assesseurs militaires.

Les CEAUCESCU qui sont toujours dans le TAB, calmes, (apparemment, ils pensent toujours être emmenés à Bucarest) descendent. (cf la cassette où l’on voit C. sortir du TAB -par la porte gauche, près du moteur : passage le plus étroit-, et remettre sa chapka). On les conduit dans le bureau du Col. Kemenici : deux médecins les attendent, celui venu de Bucarest, et le jeune médecin de la caserne, le Cap. Florian Olteanu. ITV Florian Olteanu : (cf Romaniafilm) "C. est entré le premier. Il m’a salué d’une voix très faible. Je l’ai aidé à se déshabiller. Il a accepté qu’on lui prenne la tension, mais a refusé tout traitement pour le diabète. Elena, elle, refuse catégoriquement d’être examinée.

Dans la cour de la caserne, depuis l’arrivée des hélicos, le secret bien gardé de la présence des C. est maintenant éventé : les soldats se sont rassemblés dans la cour, ils sont environ 800.

12 h 30 (ou peut-être 13 h) : Les participants au procès prennent place dans la salle. Encadré chacun par deux soldats, (venus de Bucarest), C. fait les qq mètres qui le séparent de la salle du procès. Entre. Va s’asseoir derrière deux petites tables de bois, dans un angle de la pièce. Elena entre à son tour, se frotte le visage de la main. C. lui dit : "Lenutza, je suis là" : Elle va s’asseoir près de lui. Et pose sur la table, son sac à main et une pochette en plastique contenant (selon Teodorescu), des médicaments et une feuille de posologies).

Le procès dure 1 h 30 environ, jusqu’à la délibération. (Cf cassette du procès).

14 h (ou 14 h 30) : Les juges se retirent dans la pièce à côté, pour délibérer. Dans la salle du procès : Elena apostrophe l’avocat Teodorescu : elle est indignée que l’avocat ait mis en doute ses diplômes. C. Menace le procureur : "Je vais vous envoyer en jugement pour calmonies".
 "Où allez-vous m’envoyer ? " C. : "Beaucoup d’années de prison vous attendent ! "

14 h 30 (ou 15 h) Les juges reviennent dans la salle. Le président du tribunal, Gica Popa, annonce la sentence (cf la cassette-procès). Les participants au procès sortent. Les C. restent assis. Puis des soldats s’approchent : on lie les mains des C. (Cf cassette-procès) Elena crie qu’on lui fait mal à la main. Un soldat lui répond : "Et ceux de Timisoara, ils n’ont pas souffert ?"

(Selon les militaires, il s’écoule à peine 1/4 d’h entre la sentence et l’exécution. L’avocat Teodorescu parle d’une 1/2 h : selon lui, aucun des participants au procès ne pense que l’exécution va avoir lieu dans les minutes qui suivent. Pas même le caméraman qui est en train de débrancher les prises de sa caméra au moment où éclate la fusillade).

C. franchit la porte donnant sur la cour, encadré par deux soldats. Ils partent sur la gauche, en longeant le mur de la salle du procès. C. vitupère contre les traitres. Elena suit à 3 ou 4 mètres derrière, escortée elle aussi par deux militaires. En sortant dans la cour, elle s’écrie d’une voix cassée : "Nicu, ici on fusille les hommes, comme des chiens". Au bout d’une cinquantaine de mètres, C. arrive devant le mur d’exécution. (cf plan) Les soldats le mettent face au mur. Elena, qq mètres derrière, passe à la hauteur d’un soldat qui lui dit : "Vous êtes perdue. Vous n’avez plus aucune chance". Elena : "Que le diable emporte ta mère !".

Elle arrive à son tour devant le mur. Est placée à la droite de C. Les soldats-accompagnateurs les retournent face à la cour et aux militaires massés à qq mètres. C. lance d’une voix éraillée : "Vive la Roumanie libre et indépendante". Et commence à chanter l’Internationale.

Les soldats qui les escortaient, reculent (ceux d’Elena vers la gauche, ceux de C. sur la droite), le pistolet-mitrailleur à la hanche. A 5 ou 6 mètres d’eux, ils font feu. D’autres soldats aux premiers rangs déchargent leur chargeur. Et... le caméraman arrive : (Suite et fin : cassette du procès)

Les participants au procès sortent à ce moment-là (à l’exception près du général Stanculescu qui aurait assisté à l’exécution ?). Les soldats font le V de la victoire. L’un d’eux s’écrie : "Hier, à la Télévision, mon meilleur ami a été tué. Il a laissé deux enfants". Un medecin vient examiner les corps.

On apporte deux bâches militaires pour les envelopper. On les porte jusqu’à un hélicoptère, dans lequel montent le général Stanculescu, Voican et Magureanu. Les avocats et les autres prennent l’autre hélico.

15 h 25 : Les hélicos et les cadavres des Ceausescu quittent Tirgoviste. Direction : Bucarest. Courte escale de carburant à Boteni.

A l’approche de Bucarest, le général Stanculescu prend la place du mécanicien de bord, met le casque et entend le pilote dire à son second : "La guerre nous a surpris sans être préparés. Nous avons trop peu d’heures de vol. Stanculescu : "Pas de problèmes les gars ! Désormais vous aurez aussi le carburant pour le programme normal d’entrainement".

Arrivée à Bucarest à la tombée de la nuit. Atterissage sur le stade de Steaua. Tout le monde descend. Quelques coups de feu éclatent dans les parages.

Le Col. Gatu (chef de la section de foot du club militaire) a fait préparer un petit repas pour les arrivants. Il apprend qu’"il y a des colis à décharger". Il demande discrètement au général Stanculescu : "Ce sont eux ?" Stanculescu (sourire sec) : "oui". Stanculescu ordonne qu’on choisisse des "gars de sang-froid". On désigne un militaire champion de canoe, un autre de rugby, un champion de football et un autre encore de hockey : ordre de descendre les "colis" et de les mettre dans une ambulance.

Le général Stanculescu et les deux avocats partent au ministère de la défense. Vers 20 h 30 : Coup de fil au ministère : sur le stade, on ne trouve plus ni hélico, ni colis. On a renvoyé les soldats vérifier une seconde fois, ils sont revenus bredouilles. L’affaire prend une tournure dramatique. Stanculescu, son aide-de-camp et les deux avocats repartent en blindé jusqu’au stade : "Que le diable les patafiole", s’écrie Stanculescu.

On fouille le stade : difficile, il fait nuit noire et les tirs alentour ont repris. Stanculescu et l’avocat Teodorescu regagnent en TAB le ministère de la Défense : Rue Miron Constantinescu, le TAB touche les fils du trolley-bus : court-circuit et bruit infernal. Une voiture blindée, sur la droite, riposte : le conducteur du TAB est tué, et en tombant, actionne les leviers de la mitrailleuse. Une rafale part. quatre tanks, en face, répliquent. L’avocat et le mécanicien du TAB sont blessés. L’aide de camp de Stanculescu, Trifean Mateiciuc, sort la tête de l’écoutille et crie : "Cessez le feu ! Vous tuez un général de l’armée roumaine !".

La confusion cesse. Stanculescu demande un autre tank et rejoint le Ministère de la Défense. On apprendra finalement, au matin, que les hélicoptères sont rentrés à leur base, le soir même, après avoir remis les corps à un militaire du stade : ils ont été gardés toute la nuit sur le terrain 7 du stade, tandis qu’on les recherchait sur un autre terrain...

MARDI 26 DECEMBRE

Les cadavres retrouvés sont transportés à la morgue de l’hôpital militaire. Ils y resteront jusqu’au samedi 30 décembre : vers 17h, ils seront emp ortés au cimetière.

novembre 1989

Par Jean-Paul Mari

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