ALGERIE 6 février 1997

Gardes communaux,groupes d’autodéfense, milices....

Ces Algériens qui prennent les armes.

Au fil d’une actualité faite de massacres et de représailles, le pays tout entier se couvre de groupes armés, officiels contre clandestins, anti-islamistes contre islamistes. Une militarisation bientôt incontrôlable et dont la cohésion de l’Etat risque de faire les frais

Cette fois, ce n’était pas un douar de montagne perdu sur les hauteurs de la Mitidja. Ce n’était pas une ancienne ferme coloniale ou même un de ces villages posés à quelques kilomètres des casernes de Blida et de leurs bunkers. Cette fois, « ils » sont entrés dans la ville. Dans Ktiten, un quartier de Médéa, chef-lieu de préfecture, à 80 kilomètres au sud de la capitale. C’était à la fin de la semaine dernière, dix jours après le discours à la nation du président Zeroual qui évoquait un « complot de l’étranger » et promettait « l’extermination des groupes terroristes ». A Ktiten, ce vendredi-là, il est minuit quand une cinquantaine d’islamistes armés investissent les rues du quartier, frappent à la porte des maisons et ordonnent aux habitants de sortir de chez eux. Ceux qui obéissent sont regroupés et poussés vers le lieu de leur exécution. Les survivants, qui ont pu rester barricadés dans leurs maisons, ont raconté qu’un seul homme était chargé de la tâche : un « nain » qui a égorgé et décapité 31 personnes, au couteau et à la hache. Le cauchemar à la Bunuel aurait pu durer toute la nuit si une patrouille qui passait par là n’avait donné l’alerte. En se retirant, les membres du commando ont juré qu’ils reviendraient : « Ils vont bientôt exterminer toute la ville, en silence. On ne peut pas continuer à endurer toutes ces horreurs en nous taisant ! », a dit, au bord des larmes, une habitante qui a prévenu le journal « El Watan ». Que se passe-t-il dans la Mitidja ? Depuis trois mois, on massacre des villageois par familles entières, hommes, femmes, enfants et parfois des bébés de 6 mois. On égorge, bien sûr. Avec ce culte de la dureté que l’on cultive dans les maquis islamistes algériens, où l’on respecte celui qui tue sans ciller, le croyant qui a la force de torturer et de faire souffrir l’impie. La série, impressionnante, des massacres a commencé le 6 novembre dernier, avec 32 morts à Sidi-el-Kébir, près de Blida. Puis il y a eu Bentalha, Benachour, Aïn Defla, Douaouda, Bouinan, Beni Slimane. Arrêtons là cette liste de villages martyrs. Elle est forcément incomplète. Il y a ceux qu’on ne connaît pas, ceux dont on ne parle pas et ceux, dit tristement un journaliste algérien, qui « ne retiennent pas l’attention parce que le bilan est de moins de 10 morts... ». A 10 kilomètres à peine de Blida, Bensalah, gros bourg de 8 000 habitants, vit aujourd’hui en état de guerre. Il y a deux ans à peine, les hommes du GIA y faisaient régner leur loi : interdiction de fumer, d’aller dans les cafés ou de sortir sans hidjab. La création d’une milice de 30 hommes a repoussé les islamistes dans les maquis environnants. Ici tout le monde se connaît et peut désigner les fermes dont les enfants ont rejoint le maquis. Une nuit, les islamistes sont revenus en traversant les vergers ; ils ont attaqué deux maisons où vivaient des familles de miliciens et ont massacré 12 personnes. On a organisé des patrouilles de nuit, brûlé les taillis pour dégager la vue, braqué des projecteurs sur les abords du village. Quinze jours plus tard, un bus était attaqué sur la route nationale qui passe à deux cents mètres de Bensalah : 20 morts. Depuis, on se méfie des faux barrages, des vergers truffés de mines artisanales et des objets apparemment abandonnés. Un extincteur bourré d’engrais, une bouteille d’acétylène reliée à une batterie par des fils électriques parfois longs de 500 mètres peuvent exploser à tout moment. Dans les maisons abandonnées, un vieux frigo ou un cadavre piégés peuvent tuer. Au sommet des arbres qui bordent la nationale, de gros tubes de ferraille bourrés d’explosifs sautent parfois au passage des camions chargés de paysans ou de militaires. Quand on a décidé de couper les branches le long de la route, les islamistes ont aussitôt commencé à assassiner les ouvriers chargés du travail. Coups de main, représailles, règlements de compte familiaux ou politiques... Bensalah vit dans la haine et la guérilla permanentes. Les premiers groupes d’autodéfense se sont créés spontanément dans les villages perdus de Kabylie. Quand les islamistes de la région de Bouira ont commencé à chercher refuge dans les montagnes, les villageois n’ont rien dit et parfois les ont nourris. Mais quand ils ont commencé à s’emparer des armes et des femmes des Kabyles - double faute impardonnable -, les paysans de Tirouada, Tamkara ou Aït-Boueden n’ont pas hésité à déterrer leur fusil de chasse. Plus tard, fin 1993, c’est le ministre de l’Intérieur, Selim Saadi, qui avance l’idée de la création de milices avec l’aide de l’Etat. Le constat est simple : l’armée ne dispose que de 60 000 hommes bien entraînés pour quadriller un immense territoire de 2,5 millions de kilomètres carrés, peuplé de 28 millions d’habitants ; les groupes armés, nombreux, très mobiles, frappent un peu partout ; les militaires tombent dans des embuscades répétées, des soldats désertent en emportant leurs armes et la population refuse, à cette époque, de s’impliquer dans la politique d’« éradication ». A ce rythme, la troupe et la hiérarchie commencent à douter de l’issue du combat. La cohésion de l’armée est en danger. D’où l’idée de créer un véritable rempart de civils armés, de sortir l’armée d’une « guerre sale » et de se consacrer aux grandes opérations de combat et au contrôle de l’« Algérie utile », celle de l’industrie et des champs pétroliers. Très vite, les premiers noyaux armés sont organisés autour de la « famille révolutionnaire », anciens combattants de la guerre d’indépendance, fils de moudjahidine et fils de « martyrs ». On complète le recrutement par des chômeurs ou des parents des victimes du terrorisme. Aujoud’hui, on compte plusieurs types d’hommes en armes. D’abord, les gardes communaux, dotés d’un uniforme bleu, de véhicules, de fusils semi-automatiques et d’un salaire égal à trois fois le smic. Ceux-là sont recrutés au sein de la commune et dépendent du ministère de l’Intérieur. Ils sont chargés de la défense statique, des barrages en ville et de la surveillance des monuments. « Le FMI a autorisé le financement de 40 000 gardes communaux », a dit récemment un dignitaire du régime. Peu de choses à voir avec les Patriotes, miliciens que la télévision d’Alger célèbre comme des « hommes debout ». On parle de près de 60 000 hommes, encadrés par des anciens moudjahidine, sans découpage administratif, recrutés par cooptation, gérés par l’armée et capables de constituer de véritables « commandos de chasse » anti-islamistes. Les groupes de Patriotes - anciens combattants, jeunes conscrits libérés et menacés, anciens délinquants, terroristes repentis, pères tranquilles... - comptent souvent de 20 à 30 personnes et sont dotés de kalachnikovs, de véhicules tout-terrain, de radios. Parmi eux, le « commandant Azzedine », chef emblématique, ancien responsable de la Willaya IV dans les années 50. Dans les montagnes de Lakhdaria, ex-Palestro, fief du GIA, un notable local, Cheikh Mokhfi, revendique 1 800 hommes bien équipés, avec l’aide de la Sonatrach, la société nationale d’hydrocarbures, en échange de la surveillance d’un pipeline. En trois ans, le « cheikh » affirme avoir perdu une trentaine d’hommes au combat. Quand un homme commet une faute grave, on lui retire son arme : une façon de condamner l’ex-milicien à une mort assurée. Des gardes communaux pour une défense passive, des Patriotes pour repousser les groupes armés, des groupes d’autodéfense et une foule de civils, fonctionnaires, cadres, militants politiques, dotés d’armes individuelles : l’Algérie est devenue un pays en armes. Le jour, le pouvoir est entre les mains des miliciens, mais la nuit appartient aux islamistes qui rêvent de revanche contre cette population qui leur échappe. Il y a quarante ans, déjà, malgré son armée de 405 000 hommes et de gros moyens, les stratèges de l’armée française avaient décidé de s’appuyer sur la tradition des « guetteurs de village » pour constituer des GAD, groupes d’autodéfense dans les villages, des GMPR, groupes mobiles de protection rurale, des moghaznis, gardes prétoriennes pour officiers, des harkis et des GMS, groupes mobiles de sécurité... 200 000 hommes au total. Fatigués de la guerre, des villages s’étaient ralliés, d’autres s’étaient fermés à l’ALN, provoquant sa fureur et, notamment, le massacre du village de Melouza où les rebelles avaient égorgé 377 habitants, deux par deux, toute une nuit, à l’arme blanche, devant la mosquée. « Si c’était à refaire, je le referais, avait dit plus tard le responsable, Mohamedi Saïdi, devenu membre du FIS. Un musulman qui n’est pas avec nous est pire que le soldat français ! » Voilà pour le passé. Mais la comparaison s’arrête là. Aujourd’hui, les milices et l’armée ont fait reculer les groupes armés. Mais les villages martyrs se vident de leur population. Autour de Blida, 15% des instituteurs ont dû quitter leur poste, par peur ou faute d’élèves. Près de Miliana, les habitants d’Aïn Sour, « la fontaine des aigles », connue pour ses cerises, sont partis à pied, un balluchon sur le dos. Et depuis sept mois, les mosquées de la ville, les maisons ou une clinique désaffectée ont été envahies par ces réfugiés de la montagne. Ceux-là n’en peuvent plus de l’horreur, pris entre les seigneurs de guerre et les fanatiques d’Allah, sommés sans cesse de choisir leur camp, soupçonnés, s’ils veulent se contenter de cultiver leur champ, de collaboration avec les deux camps, de complicité, de trahison. Quand ils acceptent de prendre les armes le jour, les islamistes crient vengeance. Et quand ils refusent de se battre, l’Etat retire sa mairie, son école, sa police et les abandonne. Ou interdit la fuite, comme près de Sétif, il y a un an, où un barrage de l’armée a refoulé des habitants qui voulaient fuir. Terrible bras de fer où on fait payer à la population le « prix de l’arme ». Quitte parfois à jouer les gros bras, à racketter les notables, à exercer des représailles pour satisfaire une vengeance personnelle. Amnesty International a dénoncé cette militarisation massive de la société où la délinquance augmente, où des connections mafieuses s’établissent entre hommes armés et crime organisé. Au risque de voir l’Etat se déliter et des forces politiques utiliser à leur profit ces petites armées en campagne. Au risque, enfin, de voir des combattants au passé trop lourd répugner à déposer leurs armes. Et qui peuvent faire obstacle, un jour encore lointain, à tout processus de paix.

JEAN-PAUL MARI

6 février 1997

Par Jean-Paul Mari

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