ALGERIE , IRAK , ISRAEL , EGYPTE , TURQUIE , AFGHANISTAN , PAKISTAN , ARABIE SEOUDITE 5 janvier 2011

En France : les atteintes aux sites chrétiens ont augmenté de 245% entre 2008 et 2016.

Ces chrétiens qu’on persécute

« Saleté de croix ! Chrétiens mécréants ! Croisés ! »

Irak, Égypte, Israël, Turquie, Algérie, Arabie Saoudite, Pakistan, Afghanistan...20 millions de chrétiens vivent dans ces pays d’Asie ou d’Orient. Humiliés, harcelés, parfois massacrés, presque toujours poussés à l’exil, les chrétiens vont-ils, sous la pression des fondamentalismes musulmans, disparaître en terre d’islam ? Jean-Paul Mari a enquêté sur cette nouvelle flambée de christianophobie

Imaginez une terre où un homme n’aurait pas le droit de prier son Dieu ni de transporter sur lui des textes religieux, où ses voisins d’immeuble cracheraient au passage de sa femme, où personne ne lui dirait bonjour, détournant le regard, refusant de partager le même robinet d’eau potable, une eau « souillée » par l’intouchable.

Un homme qui devrait s’abstenir de boire, de manger et de fumer quand les autres jeûnent, de prier à voix haute et devrait se battre des années pour espérer l’autorisation de construire un lieu de culte. Son nom et sa confession suffiraient à l’écarter de la fonction publique et il n’aurait pas le droit d’enseigner la langue du pays, d’entrer dans la police ou l’armée, de devenir doyen de faculté, ambassadeur ou ministre.

Imaginez des familles entières obligées de se cacher pour assister à l’office, tremblant à l’idée qu’un commando terroriste interrompe la cérémonie, massacre indifféremment hommes, femmes et enfants à coups de fusils d’assaut et de grenades. Des croyants, installés depuis deux mille ans sur leur terre, qui se feraient régulièrement insulter, humilier, suspecter, traiter d’étrangers, d’espions, de traîtres à leur pays.

Imaginez des populations entières forcées de choisir entre la conversion ou la mort. Et qui n’auraient plus comme issue, après trop de sang, de larmes et de désespoir, que le chemin de l’exil. Imaginez... Une terre de cauchemar, non ?

C’est pourtant dans des pays semblables, entre l’Orient et l’Asie, en terre d’islam, que vivent une vingtaine de millions d’humains : les chrétiens.

Bagdad, Irak : la conversion ou la mort

Bassam a entendu les bips sonores se rapprocher. Comme si les terroristes pianotaient sur des claviers de téléphone. Couché sur le sol, la tête collée au prie-Dieu, Bassam essaie de couvrir le corps de sa femme et de Zeïd, son garçon de 3 ans. Voilà plusieurs heures que les terroristes ont investi la cathédrale catholique syriaque de Notre-Dame du Perpétuel Secours. Ce dimanche 31 octobre, à Bagdad, juste après le début de la messe, les fidèles entendent les premières déflagrations à l’extérieur de l’église.

La foule frémit en pensant à une voiture piégée, le prêtre Thaïr demande de continuer à prier en silence et ils s’agenouillent, recroquevillés dans leur foi. Puis des hommes jeunes, sans barbe, investissent la cathédrale, chargés de kalachnikovs, de mitrailleuses et de bombes. Ils lâchent de longues rafales, jettent des grenades dans la foule des fidèles, brisent les crucifix en hurlant des insultes : « Saleté de croix ! Chrétiens mécréants ! Croisés ! » Sous lui, Bassam a senti sa femme sursauter : « Je suis touchée ! » Une balle dans la jambe qui dépassait, une autre dans le pied. « Ne dis rien, ne bouge pas, fais le mort, comme moi », souffle Bassam. Le gosse s’est mis à pleurer. « S’il ne se tait pas, je l’égorge ! » a hurlé un terroriste.

Bassam a mis sa main sur la bouche de Zeïd, le gamin s’est débattu, l’a mordu, Bassam a appuyé plus fort. Quand la lumière s’éteint brutalement, quatre heures après le début de la prise d’otages, il y a déjà une soixantaine de morts et de blessés. Dans l’obscurité, Bassam voit le faisceau des rayons lasers des fusils d’assaut balayer la nef : l’armée irakienne donne l’assaut. Il pense aux bips électroniques entendus, à ces bombes programmées que le commando d’Al-Qaida a semées dans toute l’église.

Dès l’arrivée des militaires, cinq kamikazes actionnent leur ceinture d’explosifs : « Devant moi, un soldat me parlait, un des terroristes, blessé, s’est fait sauter à 4 mètres de nous. Le corps du soldat a disparu, volatilisé... » Il est sourd, la poitrine criblée d’éclats mais vivant. Zeïd, son enfant, muet, hagard, regarde sa mère qui hurle : un morceau du buste du terroriste déchiqueté s’est collé à elle. Bassam veut la libérer, n’y parvient pas, appelle un soldat à l’aide.

Les militaires l’emportent au moment où les bombes programmées commencent à sauter. Deux prêtres et 46 fidèles morts, surtout des femmes et des enfants, sept soldats tués, cinq assaillants abattus, une soixantaine de blessés... l’attaque de la cathédrale est le carnage le plus spectaculaire subi depuis deux mille ans par les chrétiens d’Irak.

Créteil, France : le long chemin de l’exil

Quand Bassam a quitté Mossoul, la ville kurde où il est né, le jeune homme n’en pouvait plus d’être chrétien dans une ville sunnite. On ne les tuait pas encore, Saddam Hussein, le dictateur, protégeait les chrétiens mais les insultes fusaient dès l’école. A 23 ans, Bassam, devenu ingénieur en électricité, respire en découvrant Bagdad, l’anonymat, une certaine tolérance sociale, ses clubs et ses soirées. En 2003, Bassam salue la chute du dictateur. Le 1er août 2004, la première voiture piégée explose devant la cathédrale. Depuis, une soixantaine d’églises ont été attaquées, plus de 50 prêtres ont été kidnappés et Mgr Faraj Rahho, l’archevêque de Mossoul, a été assassiné.

Bassam s’est marié discrètement, de jour, sans nuit de noces traditionnelle à l’hôtel et avec un minimum d’invités. Son voisin, professeur à l’université, a trouvé des balles, une grenade devant sa porte et un message : « Chrétiens, quittez le pays. Ou on vous tue. » Et il a émigré vers l’Australie. Femmes chrétiennes obligées de porter le voile, magasins d’alcool saccagés, églises attaquées à la grenade, tracts, insultes, humiliations et menaces, la vie est devenue infernale à Bagdad.

Les tueurs d’Al-Qaida, les fanatiques sunnites ou chiites ne sont d’accord sur rien, sauf sur le départ des chrétiens. « On nous accuse d’être des croisés, agents des Etats-Unis et de l’Occident, dit Bassam, des étrangers dans notre propre pays. » Un à un, il a vu partir son oncle, ses cousins, ses amis, certains vers le nord, regroupés dans des vallées protégées ou des villages-ghettos, d’autres vers la Syrie, la Jordanie, avant le grand saut vers l’Europe, les Etats-Unis ou le Canada.

A la fin des années 1980, la famille chrétienne d’Irak comptait 1,2 million de personnes, 70% de chaldéens, 30% de syriaques-catholiques, syriaques-orthodoxes et arméniens. Ils ne seraient plus que 400 000 aujourd’hui. Et l’hémorragie s’accélère. Dans dix ou quinze ans, à ce rythme, la communauté, vieille de vingt siècles, aura complètement disparu. Partir ! Bassam s’y refusait.

Pourtant, il est là, à Créteil, hébergé par France Terre d’asile, à deux pas de l’hôpital où sa femme a dû être amputée. Le ciel est gris, glacial, ses nuits sont peuplées de cauchemars, il croit à une alerte quand retentit la sirène de la Protection civile. « Et quand j’ai voulu amener Zeïd à la messe dimanche dernier, mon fils a été pris de panique. Il hurlait : « Non, papa ! Pas l’église ! Tac-tac-tac-tac »... »

Alexandrie, Egypte : la loi des Frères musulmans

Au début, on croit à une mise en scène. En plein désert, de chaque côté de la route du Caire à Alexandrie, s’élèvent des centaines de mosquées. Luxueuses ou discrètes, avec minaret illuminé ou simples bâtisses, épaisses, en ciment nu. Ne cherchez pas la foule des fidèles musulmans. Il suffit à un propriétaire d’ériger un lieu saint pour obtenir aussitôt un permis de construire, avec fourniture gratuite d’eau et d’électricité ! D’où cette route avec priorité à l’islam.

Au bout du chemin, Alexandrie a perdu son phare. Youssef Chahine ne pourrait plus filmer plages et baigneuses aux jambes nues, amours cosmopolites et vie culturelle explosive. Dans la rue, les hommes exhibent un hématome noir, entretenu cinq fois par jour à l’heure de la prière, en se frappant le front sur le sol. Derrière eux, les femmes suivent, emmitouflées dans un voile islamique. Et le tramway jaune historique a désormais un wagon réservé aux voyageuses. Alexandrie est sous la coupe austère des Frères musulmans et, relayé par des milliers de puissants haut-parleurs, l’appel du Coran assourdit tout.

Sid Hom, moustache blonde et yeux bleus, a le malheur d’être copte, du grec aiguptios, « égyptien », un descendant de pharaon évangélisé par saint Marc. Un chrétien sur deux en Orient est égyptien, copte-orthodoxe (95%), copte-catholique ou grec-orthodoxe. Leur nombre, 7 millions environ, est un secret d’Etat. Depuis 1980, l’article 2 de la Constitution stipule que « les principes islamiques constituent la principale source de la législation ». Et du pouvoir.

Impossible pour un intellectuel chrétien d’enseigner la langue arabe ou d’accéder à une haute fonction dans l’armée, la police, les universités, les ambassades ou les ministères. A 34 ans, Sid Hom est ouvrier-peintre. Adolescent, il aurait dû être footballeur professionnel. Le plus grand club de la ville remarque son talent, lui offre survêtement, sac de sport et bourse. Au moment de l’inscription définitive, il donne son nom : « Tu es chrétien ? - Oui. - Ah ! Désolé. » Dans son immeuble populaire, il n’a pas d’amis.

Les voisins musulmans ne lui serrent jamais la main. Ils lui reprochent d’étendre son linge à la fenêtre, toutes ces gouttes d’eau chrétienne qui « souillent » l’immeuble ! Sid Hom a dû s’endetter pour acheter une voiture à sa femme, elle ne pouvait plus marcher sans voile dans la rue sans se faire tripoter ou cracher dessus. Son fils Jean, 8 ans, est revenu en pleurs de l’école. La maîtresse, tout en burqa noire, le forçait à psalmodier le Coran.

Et quand un fonctionnaire pernicieux islamise son nom, il faut à Sid des semaines de démarches humiliantes pour faire rectifier l’orthographe. « Etre chrétien, ici, c’est porter un virus, avoir la peste ! »

Alexandrie-Le Caire-Gizeh : émeutes, massacres et ségrégation.

Sami aussi n’en peut plus. Il est né à Khedela, quartier aux rues de terre battue désormais investi par les salafistes. Son père vendait du tissu, lui négocie des télés posées à même le sol d’un magasin poussiéreux, éclairé par trois néons mourants. L’église est à deux pas. Devant l’impossibilité de construire, les fidèles coptes ont restauré le vieil édifice. Comme toujours, face à l’église, une mosquée est aussitôt sortie de terre, a grandi, jusqu’à dépasser la croix des chrétiens. Et les imams ont braqué huit haut-parleurs énormes dont l’un en direction du magasin de Sami. A l’heure de la prière, on ne communique plus que par signes.

Ici, les prêches antichrétiens sont violents. C’est à la sortie de l’un d’eux que le vendeur de sandwichs du quartier s’est jeté sur Sami, lui a cassé une cruche en argile sur la tête, avant de lui planter quatre fois son couteau dans les flancs et le dos. La police a dit que Sami avait voulu le convertir ! Et le vendeur de sandwichs, libéré, a repris sa place au coin de la rue. Sami aimerait partir mais pas vers Le Caire.

A Gizeh, dans le quartier des grandes pyramides grassement irrigué par des millions de touristes des pays de la croix, il est pratiquement impossible d’ériger une église. Les coptes locaux ont voulu bâtir un centre culturel, puis l’ont surmonté d’un crucifix. Scandale ! Quand les bulldozers de la police sont arrivés, 3 000 chrétiens les ont affrontés à coups de barre de fer, de pierres et de cocktails Molotov. « Avec notre sang, avec notre âme, nous sommes prêts à sacrifier nos vies pour la croix. » Bilan : un jeune manifestant tué par balle, 35 blessés et 110 coptes arrêtés, mais les bulldozers ont reculé. Un siècle plus tôt, les carmélites adeptes du silence ont installé un couvent dans la banlieue du Caire.

Les religieuses, cernées par l’urbanisation et les haut-parleurs des minarets, ont choisi de s’exiler dans le désert en Haute-Egypte. Quelques mois plus tard, face au couvent, une immense mosquée sortait de terre, équipée de baffles puissants. Une église, un voile, une dispute et tout peut dégénérer en bain de sang. En 2001, à Kocheh, 21 villageois coptes sont massacrés ; en janvier 2010, à Nag Hammadi, dans le sud du pays, six chrétiens sont mitraillés à la sortie de la messe.

Et il a suffi de l’affaire de deux jeunes femmes coptes, Camélia et Wafa, en rupture avec leurs époux, pour secouer toute la société. Les islamistes assurent que les deux femmes, converties à l’islam, sont séquestrées par les chrétiens. Un minable fait-divers ? Non. Ayman al-Zahawiri, idéologue égyptien reconnu, a appelé à sauver les « soeurs détenues dans les salles de torture souterraines des couvents, sous protection du pouvoir américano-croisé » !

Et c’est au nom de la libération des soeurs égyptiennes, Camélia et Wafa, que les terroristes irakiens d’Al-Qaida feront sauter la cathédrale de Bagdad. Fuir... Ah ! oui, Sami aimerait partir ! Comme tous les autres. Depuis 2001, 1,5 million de Coptes ont quitté l’Egypte, pays de leurs ancêtres pharaons.

Bethléem, territoires occupés : les chrétiens emmurés

D’abord, un long couloir entre deux rangées de barreaux, un portail et plongée dans la pénombre. Premier tourniquet en métal, une salle avec files d’attente, cadenas, grilles, avant un portique de sécurité. Itinéraire kafkaïen. Pas un mot, pas un homme. Seulement des panneaux « Entrée » ou « Interdit ». Enfin l’ombre d’un soldat apparaît derrière une vitre blindée fumée. Passeport en main, on passe devant des femmes palestiniennes qui attendent, résignées, pour traverser le mur entre Bethléem la palestinienne et Jérusalem l’israélienne.

Entre les deux, une forteresse obscure, une frontière de béton entre deux pays en guerre. « Mon problème de chrétien palestinien est d’abord l’occupation. Et ce mur qui nous étouffe », dit le père Jamal Khader, professeur de théologie et doyen de la faculté des lettres de Bethléem. Du haut de la terrasse, il suit du doigt le mur de 8 mètres de haut, cicatrice de béton gris, hideuse, qui borde la ville et la coupe des lieux saints chrétiens d’origine. Sur un promontoire, le couvent des moines orthodoxes de Saint-Elie est isolé, pris entre deux colonies, Gilo et Har Homa, peuplées déjà de 250 000 Israéliens. Pour aller prier à Jérusalem, il faut un permis.

En novembre dernier, le père Khader avait prévu un pèlerinage à Nazareth avec 25 de ses étudiants. La demande d’autorisation, déposée plus d’un mois à l’avance, doit passer par le patriarcat latin de Jérusalem, avant d’être transmise au ministre des Affaires religieuses israélien, puis au bureau de liaison militaire. L’hôtel réservé, le bus, le guide, tout était prêt... « Jamais reçu de réponse. Il a fallu tout annuler. » Même résultat pour un séminaire sur le judaïsme. La visite d’une synagogue, une rencontre avec des étudiants juifs, la visite de Yad Vashem, le Musée de l’Holocauste... annulée. Pour les 35 000 chrétiens des territoires (1), c’est la mort par asphyxie : « Pour Israël, nous ne comptons pas. Nous n’existons pas. » De l’autre côté du mur vivent 150 000 chrétiens arabes-israéliens. Pour les rabbins orthodoxes, ce sont d’abord des Arabes non juifs.

Une cinquantaine d’entre eux, rejoints rapidement par plusieurs centaines d’autres, viennent d’interdire aux juifs israéliens de vendre ou de louer des appartements à des non-juifs : « La Torah interdit de vendre à un étranger une maison ou un champ de la Terre d’Israël [Eretz Israel] », écrivent les rabbins dans une lettre publique, qui explique que cela « cause un grand tort à ses voisins, vu que le mode de vie [des non-juifs] est différent de celui des juifs... » Et ils menacent les désobéissants de les mettre au ban des croyants ! De chaque côté du mur, les chrétiens étouffent.

Bethléem : entre l’étoile et le croissant

Il suffit de se promener sur la place de l’église de la Nativité pour vérifier que les magasins de souvenirs sont quasi déserts et que le bois d’olivier, les statuettes religieuses et les Pères Noël sont vendus par des commerçants au nom musulman. Dans les années 1970, la très grande majorité des habitants était chrétienne, ils ne sont plus que 35% aujourd’hui. Le mur étrangle la ville, l’Intifada a fait fuir les touristes, et la montée du Hamas aux élections de 2006 a créé un climat d’hostilité.

Entre les Juifs en lutte pour Eretz Israel et les Palestiniens du Hamas en guerre pour la libération de la Palestine, seuls les chrétiens n’ont pas de revendication territoriale. Mais, dans les prêches enflammés des mosquées du Hamas, les attaques contre « l’Occident chrétien » ne font pas la différence entre les « infidèles ». L’Autorité palestinienne a beau essayer de protéger les chrétiens, rien n’y fait. Un musulman ne souhaite plus comme autrefois « Joyeux Noël ! » à son voisin chrétien, il évite de faire des affaires hors de sa communauté et refuse de vendre une maison, un terrain à un chrétien pour ne pas « céder la terre de l’islam » à un croisé.

Plus au sud, dans la prison à ciel ouvert de Gaza, le statut des derniers chrétiens, 3 000 environ, ressemble à celui du dhimmi du Coran, une minorité inférieure, relativement épargnée, mais qui doit baisser la tête pour remercier son « protecteur ».

Pris entre l’étoile et le croissant, les chrétiens de Palestine sont en danger de mort lente. Et l’église colorée enfouie au coeur de l’université de Bethléem, où le père Khader dit ce matin la messe devant une cinquantaine de jeunes étudiants, risque bientôt de n’être plus qu’un musée pour les nouveaux touristes.

Algérie : la chasse aux sorciers

L’Algérie officielle est ancrée dans la paranoïa. Elle voit partout la main de l’étranger, la colonisation, les complots en tout genre. Un Algérien - arabe et musulman - qui se convertit au christianisme ne peut que sentir le soufre à venir. Combien de chrétiens en Algérie ? Oublions ceux, les paroissiens « européens », qui en sont partis. Ou les prêtres tués entre 1992 et 1996, 19 prêtres et soeurs, les moines de Tibéhirine, l’évêque d’Oran, Mgr Claverie. Alors combien ? 10 000, 30 000, 50 000 ? Pas de quoi inquiéter un pays fort de 35 millions d’habitants.

Reste certains musulmans, des Berbères notamment, écoeurés par la guerre civile, les massacres des égorgeurs du GIA au nom d’Allah et l’autoritarisme du pouvoir. Ajouté à cela le zèle des protestants évangéliques décidés à convertir la terre entière, et vous obtenez horreur ! - quelques milliers de conversions dans les montagnes de Tizi-Ouzou, citadelle berbère. En 2006, deux lois veulent mettre fin au désordre. D’abord, une « loi contre le prosélytisme ». Transporter des bibles, célébrer une messe, prier dans le jardin ? Un délit. Un second texte vise toute personne qui portera atteinte à... « l’image de l’Algérie ». Le cadre est assez large pour frapper n’importe qui. D’autant que le ministre des Affaires religieuses n’hésite pas, en février 2008, à affirmer : « J’assimile l’évangélisation au terrorisme. »

Les magistrats, le nez sur la charia, ont appliqué la consigne. Deux ouvriers du bâtiment osent manger un sandwich et boire un verre d’eau en plein jeûne du ramadan, et le parquet requiert sans hésiter trois ans de prison. Une convertie de Tiaret, Habiba Khouider, 37 ans, surprise avec les Evangiles dans son sac, se retrouve devant le tribunal, passible de trois ans ferme. Le 12 décembre 2010, le tribunal condamne quatre Algériens convertis au protestantisme à des peines de deux à trois mois de prison avec sursis pour avoir ouvert un lieu de culte en Kabylie.

Le procureur avait demandé un an ferme. En réalité, derrière l’épouvantail du prosélytisme, c’est une chasse à l’exercice du culte que pratique le pouvoir algérien sous le regard approbateur du courant islamiste du FLN Une chasse spectaculaire aux sorciers chrétiens. Au Maroc voisin, où les « dé-jeûneurs » et les convertis sont pourchassés, et les chrétiens sont interdits d’entrée dans une mosquée, la politique appliquée est sensiblement la même, mais avec beaucoup plus de discrétion...

Istanbul, Turquie : fin de partie sur le Bosphore

« Officiellement, la Turquie est le seul Etat laïque du Proche-Orient », note René Guitton, écrivain expert en religions (2). Sauf que la laïcité « n’empêche pas que soit mentionnée la religion des individus sur les cartes d’identité ». Tout est dit. L’histoire turque est celle de l’élimination progressive des chrétiens au hasard de l’histoire, de la politique et de l’idéologie. Le génocide des Arméniens a été suivi de l’expulsion massive des Grecs d’Asie Mineure après la guerre gréco-turque. 1,5 million en 1923, à peine 5000 aujourd’hui. Le chrétien du Bosphore est pris dans un étau.

Sous la laïcité d’Atatürk pointe l’ultranationalisme - un chrétien est d’abord un étranger -, et la réislamisation massive de la société a imposé une idée forte : être turc, c’est être musulman. Obligation de l’enseignement en langue turque, interdiction du prosélytisme, chrétien bien sûr, enseignement du Coran dans les écoles primaires et secondaires : tous les ingrédients sont là. Régulièrement, on assassine. L’attentat contre le pape Jean-Paul II a été commis par Ali Agça, proche des Loups gris. En 2006, c’est un autre ultranationaliste qui tue un religieux italien, le père Andrea Santoro, dans son église. En juillet 2007, cette fois, un fondamentaliste musulman poignarde un prêtre français, le père Pierre Brunissen. En avril, trois employés d’une maison d’édition chrétienne sont torturés et achevés. En décembre, Adriano Franchini, un capucin, est poignardé à la sortie d’une messe. Arrêté, son agresseur est déclaré... fou.

« Silence, on tue », conclut René Guitton au terme de son enquête. Désormais, les derniers chrétiens de Turquie - 80 000, soit 0,1% de la population - en sont réduits à vivre à Istanbul, à Ankara ou à Izmir, noyés au coeur des grandes villes et loin de la brutalité des campagnes de l’Anatolie, la Turquie profonde.

Pendjab, Pakistan : l’arme du blasphème

Asia Bibi travaillait aux champs avec d’autres paysannes du Pendjab. Elle va chercher de l’eau, revient, tend son bidon. Les autres femmes refusent, repoussent l’eau touchée par ses mains impures, une « eau souillée » : Asia est chrétienne. Les autres femmes lui intiment de se convertir. Au cours de la discussion, Asia compare le Prophète et « Jésus, qui s’est sacrifié pour les péchés des hommes ». Blasphème !

Tout le village s’enflamme. Asia, poursuivie par la foule, se réfugie au poste de police. Erreur. Elle est immédiatement arrêtée. Asia, 45 ans, mère de cinq enfants, vit depuis un an en prison. Son mari, petit ouvrier dans une usine de briques, a dû s’enfuir avec ses enfants pour échapper à la vindicte populaire.

Le 8 novembre 2009, le tribunal de la province condamne la blasphématrice à la mort, par pendaison. Au Pakistan, la peine, exorbitante, est parfaitement légale. Depuis 1988, la loi antiblasphème visant les atteintes à l’islam permet de juger « tous ceux qui, par des paroles et des écrits, des gestes ou des représentations visibles, avec des insinuations directes ou indirectes, insultent le nom sacré du Prophète ».

Le verdict prévu est toujours le même : la mort. Très vite, cette loi est devenue une véritable arme de guerre contre la minorité chrétienne, sans argent et sans poids politique, 3 millions de personnes, à peine 2% de la population. Un conflit de terres, un enseignant jalousé, le refus de payer un bakchich, tout est prétexte à dénonciation. En 2001, au cours d’une simple dispute de voisinage, un chrétien est accusé d’avoir tiré la... barbe d’un musulman, la « barbe du Prophète » ! A chaque fois, les faux témoignages et les magistrats jettent le chrétien en prison. Asia Bibi attend d’être pendue. L’opinion internationale s’est émue, et le ministre des Minorités a demandé la clémence. Mais Fazal Kareem, le chef de la coalition des groupes sunnites - 80% de la population de la République islamique du Pakistan -, a prévenu qu’une « grâce conduirait à l’anarchie ».

En clair, la foule des durs musulmans est prête à investir la rue. Ceux-là ne sont pas près de renoncer à l’arme du blasphème. En 1998, après la condamnation à mort d’un de ses fidèles, un homme désespéré par l’injustice systématique des tribunaux, face au tribunal, s’est tiré une balle dans la tête. Mgr John Joseph était l’évêque de Faisalabad.

Arabie Saoudite : Terra nullius

Ne cherchez pas d’église, même discrète, en Arabie Saoudite, il n’y en a pas. Au pays « serviteur des Deux Saintes Mosquées », La Mecque et Médine, royaume des sunnites, du wahhabisme rigoureux, une église serait considérée comme une inacceptable profanation. Arabie, terre d’islam et seulement d’islam ! Pendant la guerre du Golfe, la présence des soldats américains, « croisés de l’Occident » - appelés pourtant par les Saoudiens pour repousser l’armée de Saddam Hussein -, a provoqué l’ire des croyants. Et poussé un certain Ben Laden à partir en guerre sainte contre l’Occident judéo-chrétien.

Ne cherchez pas un projet d’église ici, même si les émirs du Golfe se montrent plus ouverts. Comme le Qatar, qui vient d’inaugurer en grande pompe la superbe église de Doha. Au pays du Prophète, pas de signes religieux chrétiens, pas de croix, interdiction de pratiquer sa religion.

Et tant pis pour le million et demi de chrétiens, essentiellement catholiques philippins, travaillant comme domestiques au royaume de l’intolérance.

Kaboul, Afghanistan : la conversion et la mort

C’est une histoire de baptême, d’hommes plongés dans l’eau, quelques images vidéo diffusées sur Noorin TV, une télévision locale. Sauf qu’en Afghanistan personne n’a le droit d’abjurer l’islam. La Constitution repose sur la loi islamique et interdit toute conversion d’un musulman. La faute aux talibans ? Non. Le texte a été adopté après leur chute, en 2001. Peu après la diffusion des images, des manifestations secouent Kaboul, un membre du Parlement demande l’exécution des coupables et le gouvernement suspend deux ONG chrétiennes accusées de prosélytisme.

En novembre de cette année, deux hommes sont emprisonnés, Ahmad Shah, 50 ans, et Musa Sayed, 45 ans. L’un plaide l’erreur, mais l’autre, Musa Sayed, refuse d’abjurer sa foi chrétienne. En prison, le « criminel » vit un calvaire, affirme avoir été torturé et abusé, en clair violé par ses gardiens afghans, et aucun avocat n’a accepté d’assurer sa défense. Combien de chrétiens en Afghanistan ? Pratiquement aucun, sauf les expatriés de passage. Ceux-là sont d’ailleurs pris en chasse par les talibans. Le 7 août 2010, « neuf missionnaires chrétiens » sont retrouvés morts, criblés de balles, accusés de transporter des bibles en dari.

En réalité, neuf médecins ophtalmologues qui terminaient une mission dans la montagne. Deux ans plus tôt, une Britannique spécialisée dans l’aide aux handicapés, mais soupçonnée de prosélytisme, est abattue de sept balles à Kaboul par des tueurs à moto. Le prosélytisme, la conversion ou même la pratique ouverte sont interdits dans un Afghanistan que la communauté internationale finance à coups de milliards de dollars.

Bien sûr, la Constitution respecte la « Déclaration universelle des droits de l’homme », mais « un respect conditionnel », précise le procureur général, à condition que le texte n’entre pas en contradiction avec... la loi islamique. En Afghanistan, pour les talibans et le gouvernement Karzaï, devenir chrétien reste un crime passible de mort. La conversion ou la mort en Irak, la conversion et la mort ailleurs, l’humiliation ou l’exil, les 20 millions de chrétiens d’Orient ou d’Asie n’ont pas vraiment le choix.

NB : Les actes racistes au sens strict (hors actes antisémites et antimusulmans) ont connu une baisse moindre, de 23,7% (608 contre 797). Le ministère de l’Intérieur relève au demeurant une "tendance de fond" : les atteintes aux sites chrétiens (lieux de culte et sépultures), comptabilisées à part, ont augmenté de 245% entre 2008 et 2016. Avec 949 faits en 2016, soit une hausse de 17,4% par rapport à 2015, les actes visant des lieux chrétiens représentent 90% du total des atteintes aux lieux de culte (chrétiens, juifs ou musulmans)(1) « Chrétiens », par Jean Rolin, POL, octobre 2003.

(2) "Ces chrétiens qu’on assassine", par René Guitton, mars 2009.

5 janvier 2011

Par Jean-Paul Mari

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