IRAK 21 janvier 1991

Guerre du Golfe- La harangue d’un officier américain

Cette putain de peur...

dans le désert d’Arabie Saoudite

Quand le lieutenant-colonel Gregory Fontenot parle à ses hommes avant le combat, ce n’est pas comme à West Point, c’est plutôt comme dans un film de série B. Et c’est pas mal

Ce jour-là, dans la première division d’infanterie américaine, le lieutenant-colonel Gregory Fontenot avait réuni 150 hommes pour leur parler de ce qui pouvait bientôt survenir. Face à lui, il y avait des soldats, des techniciens et des tankistes, debout, agenouillés ou assis dans le sable. Le lieutenant-colonel portait sa tenue de combat, son casque et son uniforme de camouflage, le masque à gaz sur la hanche gauche, il se tenait, une cigarette à la main, le dos appuyé contre un tank Bradley sur lequel il avait accroché une carte de la Jordanie, du Koweït, de l’Irak et de l’Arabie saoudite. Voilà, tel que l’a retransmis un correspondant de pool, ce que ce gradé américain a dit, longuement, à ses hommes. « En ce moment, les B 52 sont en train de provoquer (chez les Irakiens) un horrible merdier. Un B 52 transporte 45 bombes d’environ 400 kilos, ce qui veut dire qu’une sacrée quantité de ces putains de bombes leur tombe chaque jour sur la tête ! Et le jour suivant on leur envoie des petits papiers qui disent : « Rendez-vous, trous du cul... parce que demain on revient avec d’autres bombes !" Et apparemment cela commence à marcher. Apparemment, Rachid et Abdul trouvent que c’est démoralisant de passer vingt-quatre heures par jour dans un bunker à se protéger des bombes que leur balancent ces B 52. Apparamment, ça marche vachement bien ! Et ça les rend complètement fous. Ils traversent nos lignes à raison de dix ou quinze fois par jour. Et ils arrivent en disant :"Hey ! J’en ai plein le cul de toute cette merde ! Je préfère me rendre aux forces alliées." Ils se sont même rendus à des journalites... Réflechissez un peu à tout ça. Rachid et Abdul disent :"Quand est-ce qu’on va pouvoir se rendre ?" Voilà ce qui se passe grâce à cette campagne aérienne. Parfait. « Mais, à un moment ou à un autre, il faudra bien que la campagne aérienne se transforme en campagne terrestre ! Alors, maintenant, je voudrais vous parler de la peur. Et vous alles avoir la trouille ! Si vous n’avez pas peur, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche chez vous. Chacun d’entre vous est allé dans le centre d’entraînement national du désert à Fort Irwin en Californie, numéro 8 913. Tous ceux qui y sont allés, levez la main ! Eh bien, la vérité est que ce qui vous attend est encore beaucoup plus effrayant que ça ! Parce que au cours de ces manoeuvres, si vous êtes blessé, c’est seulement par accident... « Alors, il y a vraiment rien d’anormal à avoir la frousse. C’est naturel. Et vous allez - vous - avoir la trouille. Et ce n’est pas une mauvaise chose car cela pourrait être utilisé à notre avantage. Laissez-moi vous parler de quelques avantages psychologiques de la peur. Quand tu as vraiment peur - je ne parle pas seulement d’une petite frayeur, je veux dire que tu as tellement la trouille que tu es sûr que tu vas y passer -, ça m’est seulement arrivé à deux reprises et je me souviens parfaitement, tout à fait clairement, de ce que j’éprouvais à ce moment-là... La première fois, c’était au beau milieu d’un bombardement de l’artillerie américaine. J’avais... vraiment peur. j’étais certain que j’allais y passer ! Mais la seconde fois - et c’était certainement l’expérience qui a été pourmoi la plus instructive -, c’était quand mon tank a pris feu à cause de munitions inflammables. Soudain mon tireur m’a dit : "Sir ! On est en train de flamber. Il y a le feu à bord !" Alors j’ai regardé par terre, entre mes petits doigts de pied, et j’ai découvert que les flammes étaient en train de les lécher. En fait, c’était pas un feu ! C’était un putain d’incendie qui éclatait ! n était en train de cramer ! Et je me suis mis à gueuler, un brin désinvolte... "Bouge ton cul, suceur de bites !" (rires). Et à maudire cet enfant de pute ! Alors je me suis élancé d emon siège, droit jusqu’au sommet de la tourelle ! D’un seul coup ! Et pourtant c’est pas facile. mais j’étais fort, déchaîné. Car psychologiquement la peur, en vous, pompe de l’adrénaline à travers tout votre système. Ca provoque deux ou trois petites choses intéressantes parce que ça draine le sang de toutes les extrémités de votre corps, les mains, les jambes... Le résultat pour vous est que si vous êtes blessé aux mains ou aux jambes, eh bien, vous n’allez pas saigner beaucoup. Et ça, c’est une bonne nouvelle ! « L’autre bonne nouvelle est qu’avec cette pompe d’adrénaline vous devenez beaucoup plus fort, plus puissant. Je ne me souviens que de la tourelle, en un seul saut je me suis retrouvé au sol. Et j’ai réalisé à ce moment que mon chauffeur était encore coincé dans le tank ! Dans un troisième saut, je me suis retrouvé devant le tank et j’ai ouvert le hublot, je l’ai saisi par la chemise, je l’ai sorti et je l’ai déposé au sol ! « Aujourd’hui, je serais incapable de faire un truc comme ça ! Je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas eu la trouille... Messieurs ! J’étais à ce moment-là aussi fort qu’une dizaine de gars. Parce que j’étais désespérément effrayé. Alors... n’ayez pas peur d’avoir peur. Au contraire, essayez de vous familiariser avec elle et de l’utiliser."

21 janvier 1991

Par Jean-Paul Mari

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