CHINE mars 2004

Special Jeux Olympiques de Pékin

Chez les maîtres du Ping

A Beijing, dans le temple du tennis de table

Paradoxe de l’histoire et de la géographie : les Chinois qui ignoraient tout du tennis de table il y a cinquante ans sont devenus inabordables. Explications à la veille des championnats du monde.

Si les Chinois apprécient le “ ping-pang ” (en v.o. dans le texte) c’est que leurs yeux bridés leur offre une vision périphérique du jeu inégalable. S’ils manient la raquette avec aisance c’est que l’ancestral usage des baguettes participe de leur dextérité. Si leurs habitudes sont si secrètes c’est qu’ils utilisent, en matière de bois, de colle et de caoutchouc, d’ésotériques recettes de grands-mères. Enumérés les uns après les autres, les clichés sensés expliquer la supériorité de la Chine en matière de tennis de table font marrer Caizhen-Hua. Au cœur du Centre National des Sports de Pékin, au quatrième étage du bâtiment tout entier réservé à ce sport bien précis, l’entraîneur en chef de la sélection chinoise n’a pourtant guère le temps de rire. Les deux téléphones portables et la pile de billets d’avion disposés sur son bureau préviennent que sa contre explication ne s’éternisera pas. L’intéressé boue plus qu’il n’argumente. Il porte un costume façon Armani mais arbore surtout une moue facétieuse : “ Oubliez toutes ces idées ridicules. Les Chinois ne sont pas plus prédisposés que d’autres. Ils s’entraînent et s’appliquent comme la plupart. Et si nous profitons d’un avantage, il tombe sous le sens : nous sommes tout simplement très nombreux… ” Alentours, les rues de Beijing charrient un flot ininterrompu de voitures. Les traditionnelles bicyclettes survivent comme elles peuvent aux marges d’une cacophonie incessante. Les embouteillages sont légion. Un sixième périphérique est, nous dit-on, en cours d’achèvement. Partout, le tissu urbain tricote ses urgences architecturales, les immeubles changent de peau et les tours gagnent en altitude. Taj Mahal de marbre et de plastique, les centres commerciaux sont aussi chargés que des arbres de Noël. Et leurs enseignes, feux d’artifice multicolores, vantent les marques que Tokyo, New York et Londres plébiscitent de semblable façon. Au milieu de ce caravansérail, futuriste jusqu’à la caricature, douze millions de Pékinois jouent des coudes dont deux millions d’ “ illégaux ”. On ne pénètre pas le saint des saints de la consommation effrénée sans montrer pattes blanches et les autorisations qui vont avec. L’épicentre du pays – comme Shanghai ou Canton plus au sud – attire à défaut de séduire. Seul les plus entreprenants et les plus costauds s’en sortent. Dans le domaine de l’industrie, du commerce, comme dans celui du sport. La Shi Shahai Sports School, plantée au bord d’une voie rapide supplémentaire, juste au nord de la Cité interdite, est un sas tout autant qu’un entonnoir. Où l’on accumule et sélectionne. Où fleurit l’élite athlétique du pays version “ jeunes pousses ”. Des gamins de 6 à 16 ans qui pratiquent à haute dose la gymnastique, la boxe, l’haltérophilie ou le tennis de table. C’est ici qu’à été formé Jet Li, adepte du wushu, sport de combat acrobatique très prisé en Asie, et nouvelle star d’Hollywood depuis quelques années. “ Une bonne publicité et un mauvais exemple, sourit Mis Lu Yuan, belle athlète reconvertie dans les RP. Tous les gosses qui arrivent ici rêvent d’emblée de jouer dans le ‘Baiser du dragon’. Le problème est que pour en arriver là il faut d’abord travailler… ” Dans le couloir, deux élèves – c’est leur tour – s’escriment avec un seau et une serpillière. Au rez-de-chaussée une armée de bébés en caoutchouc exécute des saltos à n’en plus finir. La salle réservée au tennis de table est située en sous-sol du bâtiment suivant. Un parquet brillant comme un miroir, quarante tables et quatre vingt catapultes miniatures qui caquettent comme des poules. Sur les bancs installés à la périphérie des gourdes estampillées Walt Disney et des sweat-shirts Hello Kity disputent l’espace à une demi-douzaine de coaches nettement moins futiles et dérisoires. A intervalles réguliers, les ordres pleuvent, sévères et péremptoires. Wang Yi-an, responsable de l’intendance, trop heureux de signaler que son père francophone a, en son temps, traduit Léopold Sédar Senghor prévient : “ 30 à 40 % de ces élèves feront du haut niveau. Wang Tao, médaille d’argent à Atlanta, a tout appris ici. C’est une bonne école, mais il en existe une dizaine d’autres calquées sur le même modèle, disséminées dans toute la Chine. La scolarité est chère [100 E. par an, deux fois le salaire d’un paysan] mais, chez nous, les parents sont toujours prêts à se saigner pour leurs enfants. ” C’est peu de le dire. Quartier de Jiango, en plein centre de la capitale. Il est sept heures du soir, une batterie de projecteurs illumine une parfaite pelouse de football, trois terrains de basket et un immeuble de carrelages blancs dévoué au volley, au bowling et, une fois de plus, au tennis de table. Les exclus de l’école Shi Shahai, ou supposés tel, peuvent profiter là d’une structure à peine moins sophistiquées. Peut être l’encadrement est-il plus lâche, la concentration moins évidente, mais pas les parents qui, la séance d’entraînement à peine terminée, récupèrent leurs rejetons comme autant de trésors en devenir. Une fois de plus, l’abondance de gestes, de balles, de conseils, de joueurs impressionnent. Et ce serait bien le diable si un apprenti champion ne sortait pas sa raquette du jeu au gré de cette salle de quartier supplémentaire… A mesure que l’on recense rollers, Nintendo et autres maillots floqués NBA dans les rues, parcs ou rames de métro de Pékin, on hésite néanmoins à accorder au tennis de table la popularité que la plupart des observateurs antérieurs lui ont toujours concédée. Mais, là encore, Caizhen-Hua – l’homme au costume Armani – prend les devants : “ Il ne faut pas se fier aux apparences, la tradition demeure. Les champions appellent les champions. Sans doute tous les jeunes n’adhèrent-ils pas aux vertus de l’effort comme le faisaient leurs aînés, mais, je vous le répète, il y a le nombre qui, toujours, fera la différence... ” Les plus récentes statistiques estiment que trente millions de Chinois jouent régulièrement au “ ping-pang ”. Un record mondial bien sur. Mais surtout un mystère. Pourquoi cet engouement et cette connivence ? Pourquoi ce loisir inventé par un tennisman anglais effarouché par la pluie – avec un bouchon de champagne et deux couvercles de boîtes de cigare en guise de matériels de substitution ! – s’est-il épanoui en terre si lointaine, jusqu’à devenir là-bas un sport quasi national ? Tous les responsables et champions du cru l’ignorent ou font mine de ne rien savoir. A l’époque où le modernisme tient lieu de vertu cardinale, il n’est pas forcément opportun de rappeler une fois encore Mao Zedong à la rescousse. C’est pourtant lui le responsable. Ou plus exactement son Premier ministre Chou En-lai fan, allez savoir pourquoi, d’un loisir introduit, du temps de sa jeunesse, par une poignée de religieux en mission. En mission, Mao l’est aussi. Qui recherche une activité physique capable de distraire mais surtout de mobiliser son peuple tout entier. Un temps, il songe à la natation et traverse le Yang-Tseu-Kiang pour donner l’exemple, mais se rabat, en dernier ressors, sur le “ ping-pang ” dont l’intitulé même “ sonne ” si bien chinois. Une distribution de tables et de matériels à grande échelle est organisée jusque dans les campagnes les plus reculées. Les jeunes veulent sacrifier aux plaisirs de la course à pieds ou du football ? Qu’ils jouent d’abord au tennis de table ! Main su le cœur, Mao insiste : “ Considérez la balle comme la tête de votre ennemi capitaliste. Tapez dedans avec votre raquette socialiste et vous aurez gagner un point pour la mère patrie. ” En 1953, la Chine entame sa révolution, boude toutes les compétitions internationales, mais pas les championnats du monde de tennis de table organisés à Bucarest. Question de principe et de méthode. Six ans plus tard, pas plus, la République populaire célèbre le premier lauréat planétaire de son histoire, tous sports et spécialités confondus. Merci Rong Guotuang ! Merci le “ ping-pang ” ! Les observateurs étrangers se pincent. Mais quel est donc le secret de ces artistes sortis de nulle part. Leurs yeux bridés ? Leurs baguettes converties en raquettes ? Leurs fourberies obligatoires ? Dans le hall d’entré du Centre National de Beijing, le visage du pionnier originel figure en bonne place, prélude à une galerie de portraits infinie. Toutes catégories d’âge confondues, la Chine a remporté plus de cent titres mondiaux ces quarante cinq dernière années. Et vingt-neuf médailles olympiques depuis que ce sport a été introduit aux Jeux en 1988. Mieux qu’une constance : un patrimoine national à peine moins précieux que l’annuelle production de riz ou de soja ! Sur les cinq étages à suivre s’époumonent précisément les meilleurs pourvoyeurs de cette récolte permanente. Quatre vingt champions labelisés, garçons et filles, équipe A et équipe B, chargés de perpétuer, encore et toujours, l’excellence acquise. En ces lieux de performance absolue, l’étranger n’est pas forcément le bien venu. Tout juste admis lors des séances d’entraînement les plus rebattues. Dans une ambiance de travail à la chaîne et un concert de moissonneuses-batteuses, les baskets crissent comme des pneus de F 1 et les fronts dégoulinent des Niagara d’efforts sans cesse recommencés. En aparté, on imagine que trop les cours spécifiques, les séances de vidéo, les confrontations statistiques, les exercices technico-tactiques. Li Tifeng, responsable de la communication de la Fédération, admet que dans cet immeuble moderne rien n’est laissé au hasard, mais sourit : “ Est-ce que, vous-même, dans vos centres de recherche, vous invitez des journalistes étrangers dans les cuisines ? ” Les responsables de l’excellence nationale ne sont pas spécialement paranoïaques, ils sont simplement méthodiques. Caizhen-Hua encore : “ Avant, chaque pays travaillait dans son coin. Petit à petit, les échanges sont devenus plus nombreux. Il faut donc toujours avoir une longueur d’avance avant d’être imité et rattrapé par les autres. ” De 1965 à 1987, en gros, le tennis de table chinois fut inabordable. Juste avant que les Européens – Suédois et Français en particulier – ne s’avisent à jouer les trouble-fête. La remise en cause qui s’en suivit fut à la dimension de l’enjeu : pendant une demi-douzaine d’années, les maîtres rouges remirent tout à plat, dépêchèrent leurs champions à l’étranger et analysèrent les recettes en usage sur tous les continents. Au plus fort de cette autocritique à grande échelle, le modèle contesté compta jusqu’à 520 coaches et joueurs disséminés dans 80 pays différents – dont Caizhen-Hua, délégué en Italie pendant trois ans. Au bout du compte, les Chinois constatèrent qu’ils s’étaient endormis. Qu’à cela ne tienne : ils révisèrent leurs classiques de plus belle, anticipèrent les changements de règles et remirent même en cause l’infaillibilité de leur fameuse “ prise porte-plume ” qui, si elle augmente les effets d’amplitude, nuit parfois à l’instantanéité des coups. Chemin faisant, les techniciens disséquèrent le moindre battement de cil des champions les plus en vue jusqu’à former des bataillon de “ clones ” capables de taire leurs ambitions pour mieux servir de sparing-partners “ sur mesure ” aux éléments les plus appliqués du lot. Installé sur les hauteurs de la hiérarchie mondiale depuis une demi-douzaine de saisons, Liu Guoliang l’admet : “ Même à l’entraînement nous avons la possibilité de rencontrer nos ‘adversaires’. C’est un avantage d’autant plus appréciable que nous bénéficions, en prime, de plusieurs répétiteurs qui, à tous moments, peuvent corriger le moindre détail de notre jeu. ” Un dévouement que Caizhen-Hua confirme à sa façon : “ Aujourd’hui, je peux compter sur mille joueurs de haut niveau et sur mille aspirants en prime. ” Le nombre encore. Au sommet du Centre National, Ma Lin, Sun Jin and Co. fauchent l’air à grand fracas. Les prochains championnats du monde leur imposent des cadences infernales : cinq heures d’affilée par jours, six semaines durant avec une simple pause le dimanche et une autre le jeudi après midi. Un drapeau et quelques slogans rappellent la teneur de la mission nationale à accomplir, mais les joueurs eux-mêmes portent les couleurs de leurs sponsors respectifs. Dans le parking, en contre bas, plusieurs voitures dernier cri attendent leurs enviés propriétaires. Dont on croise les visages au gré de divers magazines ou publicités spécialisés. Wan Liqin est du nombre. Hier enrôlé par le club de Caen, il se dit très heureux d’avoir retrouvé ses bases depuis peu : “ Les choses ont pas mal évolué ces deux trois dernière années. L’exil n’est plus forcément obligatoire. Désormais il est possible de gagner de l’argent en Chine. Il existe même aujourd’hui un championnat qui est financé par de grandes marques. ” Tienjin à deux heures de route de Beijing. Le patron de l’usine “ 729 ”, spécialisée dans le matériel de tennis de table, ne dit pas autre chose. Dans le salon réservé aux visiteurs, devant un jus de noyau de pêche, il se réjouit de l’embellie comme un enfant comblé de cadeaux : “ C’est vrai, les affaires marchent. Nous fabriquons et vendons 250 000 raquettes haut de gamme chaque année. Les étrangers nous sollicitent beaucoup et nous profitons, chez nous, du soutien des meilleurs éléments du moment. Ce sont eux les promoteurs les plus efficaces de notre marque. ” Et tous les autres annonceurs, satisfaits du “ retour au pays ” des plus fines gâchettes du moment, de pousser à la roue de semblable façon. A Sydney, Kong Linghui aurait empoché, à lui seul, près de 500 000 euros de primes et de contrats divers ! S’il a douté quelques années durant, le “ ping-pang ” chinois a retrouvé toute sa superbe. Même si les contraintes inhérentes à ce sport n’ont pas changé – parole d’entraîneur il faut “ 10 ans et 10 000 heures d’entraînement ” pour faire un champion –, jamais peut être les maîtres du jeu ne se sont sentis aussi certains de leur pouvoir hégémonique. Parmi les trente-deux derniers qualifiés du tableau masculin lors des derniers Jeux olympiques, on recensait, bien sur, les trois Chinois admis par le règlement, mais encore onze autres compatriotes naturalisés allemands, japonais, taïwanais ou américains ! Aux dires de certains spécialistes Ma Lin ou Liu Guoliang seraient en passe de marquer le pas. Pas de quoi ébranler Caizhen-Hua : “ Bientôt sera venu le temps de Wang Hao ”. Débarquée de sa lointaine Mongolie, la future star est à tout juste âgée de vingt ans. Le nombre toujours…

mars 2004

Par Benoît Heimermann

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