INDONESIE septembre 1999

Crise à Timor

Chronique d’une terreur planifiée.

Son nom de code serait « Operasi Sapu Jagad » ; en français, on peut traduire par « Opération Nettoyage Total ». La méthode, elle, est universelle et longuement rodée au Vietnam, au Nicaragua ou ailleurs. A l’évidence, elle intéresse toujours les pays qui ont décidé de mater une population rétive ou de casser un processus démocratique. Seules conditions : un régime qui n’a pas compris que les temps ont changé, un président faible et une armée extraordinairement puissante, dotée de beaucoup d’argent mais démunie de scrupules et pétrie d’une culture de répression, et surtout des services secrets prêts à tout. Le reste est l’histoire de l’Indonésie, une des plus grandes puissances asiatique et d’une guerre sale, - planifiée, organisée, appliquée-, dont Timor, petite île mélanésienne perdue aux confins de l’empire, a fait la sanglante expérience. Tout commence le 27 janvier dernier quald le président Yussuf Habibie annonce qu’il est prêt à accepter un référendum sur l’autonomie. Voilà plus de vingt quatre ans que l’île, ancienne colonie portugaise, a été envahie et occupée brutalement par le régime de Djakarta, avant d’être purement et simplement annexée un an plus tard. Djarkarta impose son autorité par une répression féroce dont le bilan est estimé entre cent et deux cent mille morts. Ouvrir la porte au référendum, c’est accepter que Timor retrouve son indépendance. La décision du président indonésien stupéfait tout le monde ; les indépendantistes de Timor d’abord, eux dont la guerilla oubliée s’étiole dans les montagnes de l’île ; l’ONU ensuite, qui mène depuis longtemps de difficiles négociations à la recherche d’une solution politique ; mais les plus abasourdis sont les militaires indonésiens. Yussuf Habibie a pris la décision seul ou presque, entouré d’une poignée de conseillers issus d’un mouvement intellectuel musulman. Que faire de cette île qui coûte trop cher, habitée par des catholiques ingrats qui crachent sur les « bienfaits » de la colonisation javanaise et de ce dossier brûlant qui dégrade l’image indonésienne sur la scène internationale ? Réponse : s’en séparer. Le président a décidé de lâcher Timor…sans consulter l’armée ! Au début, sidéré, le général Wiranto ne dit rien. Au sommet, on prend son silence pour une approbation. En réalité, pour la majorité des 470 000 soldats et officiers supérieurs indonésiens, son coup d’éclat est considéré comme une haute trahison. Pour l’armée, Timor n’est pas une île comme les autres. C’est d’abord un vaste champ de bataille où sont tombés cinq mille hommes pendant la conquête et l’occupation. C’est aussi un accélérateur de carrière où tous les officiers supérieurs ont récolté médailles et promotions, disposent de moyens militaires puissants, de 4500 « Kopassus » forces spéciales crées par le gendre de Suharto et des « Kostrad », 27000 parachutistes de choc, le fer de lance de l’armée. C’est enfin un superbe tiroir-caisse avec un buget annuel de 100 millions de dollars dont les trois-quarts sont aussitôt détournés vers des comptes privés à Djakarta, sans compter les riches plantations de café, les carrières de marbre et un demi million de plantations agricoles tenues indirectement par des militaires et gérés par une administration encadrée par d’autres militaires à la retraite. Timor est une colonie, avec la complicité de certains « locaux » que vingt cinq années d’occupation ont fini par rendre partisans de l’intégration à une indonésie forte de 210 millions d’habitants. Elle est aussi une île-brûlot, un domino symbolique parmi les 17 000 d’un archipel indonésien long de 5000 kilomètres où la population d’Atjeh, en rebellion ouverte, réclame armes en mains une république islamique, où les Moluques sont en pleine turbulence, où l’Irian Jaya, elle aussi occupée, asservie, grugée, réprimée, regarde d’un œil attentif sa voisine mélanésienne. Dans cette région militaire, il n’y a pas un mais quatre généraux à étoiles pour assurer l’ordre ! Et ce ne sont pas de pâles exécutants. Au sommet, le commandant de la région de Bali dont dépend Timor, le général Adam Damiri, « très impliqué dans les évènements autour du référendum » affirme un expert-occidental à Djakarta. Et le général Zacky Anwar makarym, ancien commandant de l’Intel, les services de renseignements de l’armée dont le centre de torture se trouve juste derrière le marché principal de Dili, un dur considéré comme l’initiateur de la création des milices qui ont ravagé Timor. Deux semaines avant le référendum est arrivé aussi le général Swafray Swansuddin, ancien commandant de la région militaire de Djakarta où il a dirigé la répression des dernières émeutes qui auraient fait mille deux cent morts. Muté aussitôt après à Atjeh, il y organisé la chasse aux combattants islamistes avant d’être envoyé à Timor. Le général Kiki Syahnakri, arrivé avec la proclamation de la loi martiale, dirige aujourd’hui les troupes à Dili. « Sur ces quatre généraux, trois sont très proches du gendre de Suharto aujourd’hui en exil, » assure un expert de l’armée indonésienne. Non, les militaires ne se résignent pas perdre Timor par la force des urnes. D’ailleurs, qui les en empêcherait ? En octobre 1965, ils ont massacré huit cent mille présumés communistes, -estimation de la CIA-, avec les félicitations de Washington ; puis ils ont envahi Timor en tuant prés d’un habitant sur cinq et si l’ONU n’a jamais reconnu l’annexion, le grand voisin australien s’est lui incliné devant la puissance asiatique, a signé un traité sur la sécurité, installé cinq conseillers militaires dans son ambassade de Djakarta et fourni ses instructeurs pour former les soldats indonésiens à la lutte anti-guerrilla. Lors d’une manœuvre d’entrainement, cinq cent parachutistes du Kostrad ont même sauté de nuit, pour prendre une ville, pas très loin …de Darwin en Australie. Aujourd’hui, anciens élèves et instructeurs, membres de la force multinationale, peuvent se mesurer du regard dans les rues de Dili. Mais, en ce mois de février dernier, les durs de l’armée n’ont pas d’état d’âme ; ils sont trop sûrs d’eux-mêmes, de leur longue expérience de la répression dans l’impunité la plus totale et ils sont surtout trop occupés à mettre au point leur opération de nettoyage total. Dans un premier temps, il s’agit d’intimider la population, de l’empêcher de se mobiliser dans la campagne pour le référendum. Alors, on décide de lever des milices. Il en existe déjà comme « Timsakka » et « Serra » qui sont installées dans chaqu’un des treize district de l’île et ses membres sont depuis longtemps entrainés et soutenus par l’armée. Mais le plan est plus ambitieux. On décide de recruter au moins dix mille hommes, on puise d’abord dans les supplétifs de l’armée, ceux qui sont politiquement acquis à l’intégration, ont trouvé grâce au pouvoir de java un travail bien payé, un poste dans l’administration, ceux qui sont redevables et les autres, immigrés musulmans javanais, venus faire fortune à Timor et croient avoir tout à perdre avec la venue des indépendantistes au pouvoir. Mais ce n’est pas suffisant. Alors, on voit apparaître de nouveaux hommes en ville, l’allure débraillée, l’air rude de délinquants reconvertis, des gros bras étrangers arrivés fraîchement de Flores ou de Sulawesi. Et comme cela ne semble pas suffire, les hommes des services font des raids dans les villages, kidnappent les jeunes pour les enroler de force et assassinent ceux qui refusent de les suivre. Le même mois, le général Adam Damiri, commandant de la région militaire, tient un meeting avec des leaders de le milices et leur promet un soutien matériel et deux mille armes. La logistique se met en place. Les forces spéciales des Kopassus sont chargées de l’encadrement des milices et des opérations ponctuelles : « Plus d’une fois, au milieu d’un groupe de miliciens débraillés, on a pu voir des hommes athlétiques, cheveux ras, arme automatique à la main, qui dirigeait visiblement les opérations » dit un haut fonctionnaire de l’Unamet qui a parcouru le pays. Le 6 septembre, alors que Dili sera à feu et à sang, le même fonctionnaire assistera à un meeting de crise avec les autorités indonésiennes. On interpelle le général Wiranto : « Faites quelque chose pour arrêter les milices ! » Réponse du ministre de la défense : « Ouvrir le feu…Ce serait la toute dernière extrémité. » Stupéfait, les membres de l’Unamet se tournent vers le ministre des affaires étrangères qui fait la moue : « De toute façon, on ne tirera pas sur les milicien. Mais on peut utiliser…une persuasion douce. » Le haut fonctionnaire quitte la réunion écoeuré : « Le double language et le mensonge sont une constante de l’armée à Est-Timor. » Au printemps, le plan avance ; il prévoitt de mettre en œuvre, dans sa dernière phase, des effectifs militaires de l’ordre de quinze mille hommes, avec des centaines de camoins et de véhicules, voire des blindés légers si nécessaires, des bateaux et des avions de transport pour assurer le déplacement des « réfugiés ». On prévoit aussi une « structure et infrastructure de commandement et de contrôle » dans la ville de Zumaila, à Timor-est et une base arrière au Timor occidental avec l’appui du port et de l’aéroport de Kupang, la capitale. Plus tard, tous ces moyens seront utilisés. On a aussi prévu les fonds, 17 millions de roupies, deux millions de dollars, qui arriveront courant mars, pour payer les véhicules et les hommes, armés et équipés de téléphones portables. Et l’intimidation commence. Les premiers assassinats font fuir certains habitants de leurs villages. A Liquisa, le 17 avril, des habitants cherchent refuge dans l’église du village. Les miliciens forcent l’entrée et massacrent trente six personnes…à soixante mètres du poste de la police. Il s’agit de terroriser et de démontrer que ni l’église, considéré comme un frein à l’intégration, ni les prêtres, n’est capable de protéger les Timorais. Bien sûr, on fait aussi la chasse à l’indépendantiste ; le plan prévoit d’ailleurs la liquidation, « une fois pour toute », des cadres,des forces de la résistance et de l’élite intellectuelle dont les étudiants au Timor-Est. Dans la phase d’intimidation, les militaires croient encore qu’ils peuvent empêcher le scrutin, torpiller l’action de l’Unamet et montrer que la situation ne permet pas une consultation électorale. Dans le même temps, les analystes des services de l’Intel ont fait leurs calculs. Entre les milices, les soldats originaires de Timor, les fonctionnaires et leurs familles, ils pensent détenir près de la moitié du corps électoral et dissuader les autres, terrorisés, d’aller voter. Que la victoire indépendantiste soit courte et les miliciens se chargeront dans la rue de contester les résultats, de hurler à la fraude et de démontrer qu’un référendum ne peut conduire qu’à la guerre civile ! Alors, il sera temps de chasser les témoins de l’Unamet et les journalistes, de prendre une partie de la population en otages et de déplacer plus de cinquante mille « réfugiés » de l’autre côté de la frontière dans les camps du Timor-occidental, histoire de filtrer les hommes et d’exécuter les derniers suspects. Il s’agit d’aller vite, de mettre la communauté internationale « devant le fait accompli », de la forcer « à accepter l’inacceptable ». Ensuite, on pourra passer à la phase finale, s’attaquer militairement aux derniers bastions de la guerrilla du Falintil, le bras armé de la résistance timoraise, en isolant les deux secteurs montagneux de part et d’autre de Dili, en coupant les routes de ravitaillement avant l’assaut et la liquidation définitive de toute résistance. Le document prévoyait enfin une possibilité de partition de Timor-Est avec deux variantes. L’idée est de conserver la partie la plus riche et de l’intégrer au Timor-occidental. La ligne partagerait Timor-Est en deux selon un axe nord-sud ; avec une variante « basse » qui couperait Dili en deux et une variante « haute » qui annexerait simplement toute la capitale et une philosophie résumée par un graffiti sur les murs de la ville : « Indépendance…Mangez des pierres ! » Voilà quel était le plan Opération Nettoyage Total : « « Je ne crois pas du tout à la notion d’éléments incontrôlés dans l’armée » dit le haut fonctionnaire de l’Unamet, « La création des milices a été totalement orchestré par l’armée, les services secrets et l’état-major. Avec un accord au plus haut niveau ! » Aujourd’hui, la première partie, -intimidation-, a échoué puisque la population a voté massivement et pour l’indépendance. la deuxième partie, -l’explosion de la rue, la violence, le pillage, la destruction de Dili, les assassinats, le déplacement massif de population…-, tout cela a déja eu lieu. Quant à la partition, elle s’annonce plus difficile avec l’arrivée de la force multinationale. Hier, Eurico Guttières, dirigeait sa milice Aïtarak ( ‘L’Epine » ) et arborait à Dili une casquette frappée d’une dague, l’emblème des Kopassus ; désormais réfugié à Kupang au Timor-occidental, il n’a pas renoncé à la séparation : « Je proposerai à la force multinationale un calendrier sur ce qui doit-être fait. Si cela est refusé, je démarquerai les frontières des régions qui doivent gérées par les nations unies et les autres, nos bastions, où personne pourra pénétrer ! » Dili dévastée, Timor exsangue avec peut-être une guerrilla à ses portes…Fallait-il tenir ce référendum alors que depuis le printemps, une série d’informations et de rapports alertaient les Nations-Unies sur la violence qui menaçait ? : « On savait qu’une tempête allait s’abattre sur le pays en cas de victoire de l’indépendance. Là, on a assisté au pire des scénario envisagés, » reconnaît le haut-fonctionnaire de l’Unamet, « mais quel était l’autre choix ? » Jamais Djakarta n’aurait abandonné Timor après une simple négociation et jamais l’Unamet n’aurait obtenu des indonésiens la présence de soldats des nations-Unies en armes. Retarder le scrutin ou l’abandonner était refermer le dossier de Timor pour longtemps. « Le référendum, « malgré tout »-, était une occasion unique. C’était un immense pari. Les indépendantistes voulaient le tenir, la population aussi. Nous, on n’avait pas le droit de reculer. »

Jean-Paul Mari

septembre 1999

Par Jean-Paul Mari

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