GRECE 27 juillet 2015

Série "Retour sur un été grec" (5) , par Maria Malagardis.

Cinéma : "Sous le Pirée la crise"

"Le Pirée, c’était les marins et les émigrés qui partent, les musiciens populaires du rebetiko et, bien sûr, les maisons closes »

[Athènes] . « Jamais le dimanche », de l’Américain Jules Dassin, sort en 1960, éclairé par sa vision de la Grèce et sa rencontre avec Melina Mercouri. Personne ne s’y attendait. A Broadway ce soir-là, le spectacle avait déjà commencé, lorsqu’elle a soudain cessé de jouer et s’est adressée au public : « Cette insouciance, cette joie de vivre : tout ce qu’évoque cette pièce vient de disparaître. Car depuis hier, la dictature règne dans le pays qui a donné naissance à la démocratie. » Puis, elle a repris sous un tonnerre d’applaudissements : une standing ovation improvisée pour saluer, non pas l’actrice, mais une femme grecque entrée en résistance.

A Athènes, la junte des colonels ne s’y est pas trompée : aussitôt après cette déclaration, Melina Mercouri sera déchue de sa nationalité. Le 21 avril 1969, une chape de plomb s’est abattue sur la Grèce. Mais aux Etats-Unis, la pièce Illya Darling va entretenir le souvenir de la liberté, d’un pays ensoleillé, où l’on peut boire et danser jusqu’à perdre conscience. Aujourd’hui, tout le monde a oublié la pièce. Moins le film dont elle s’inspire, du même réalisateur et avec la même actrice : Jamais le dimanche a connu un succès fabuleux, couronné du prix d’interprétation féminine à Cannes, en 1960, pour Melina Mercouri.

Deux divorces. Plus qu’un film, c’est une histoire d’amour, ou plutôt deux. Celle, d’abord, entre le metteur en scène américain, Jules Dassin, et l’actrice grecque, Melina Mercouri. L’intello ténébreux et la blonde flamboyante se rencontrent en 1956, à Cannes. C’est le coup de foudre et deux divorces. Plutôt houleux pour lui, qui quitte une femme et trois enfants, dont le petit Joe, futur chanteur populaire. Plus facile pour elle, déjà séparée d’un riche mari, qui lui a surtout permis de s’émanciper d’une famille bourgeoise conservatrice et de devenir actrice.

Dans Jamais le dimanche, ils interprètent les deux rôles principaux : Melina est Illya, la prostituée qui choisit elle-même ses clients. Dassin, joue Homer Thrace, un Américain féru de culture antique qui débarque en Grèce et veut « sauver » Illya. Mais le film, qui se déroule au Pirée, reflète aussi une autre passion naissante : celle d’un cinéaste, originaire comme son personnage, Homer Thrace, de Middleton, Connecticut, qui va trouver en Grèce sa patrie d’adoption.

Du Pirée, on ne voit pourtant pas grand-chose dans cette comédie audacieuse en noir et blanc : une place en travaux. Une ou deux rues. Et un chantier naval où les ouvriers se jettent à l’eau, tout habillés, pour s’attirer les faveurs d’Illya, qui ne travaille « jamais le dimanche ». Le film devait s’appeler la Putain heureuse. On y passe beaucoup de temps dans une taverne assez kitsch, où l’ouzo est bu sans modération.

Mais aussi dans l’appartement d’Illya où se déroule l’une des scènes les plus célèbres : Illya-Melina, en déshabillé de soie, allume une cigarette, met un disque et commence à chanter de sa superbe voix éraillée : « De ma fenêtre, j’envoie / un, puis deux, puis trois, puis quatre baisers / qui s’envoleront jusqu’au port / comme un, puis deux, puis trois, puis quatre oiseaux. »

Cette chanson, les Enfants du Pirée, devient vite plus célèbre que le film et remportera l’oscar de la meilleure musique en 1961. Ce qui agacera toujours son auteur. « Manos Chadzidakis, le compositeur, se mettait très en colère quand on lui parlait de ce succès. Pour lui, ce n’était qu’une chansonnette sans ambition », s’amuse la romancière grecque Alki Zei, qui a bien connu Jules Dassin, Melina Mercouri et leur copain Manos. C’est presqu’en boudant, un lendemain de fête où on l’avait sorti du lit pour travailler, que le célèbre compositeur aurait improvisé cette chanson. Une déclaration d’amour, un brin mélancolique, au Pirée, qui fut le plus célèbre port de l’Antiquité et reste le plus grand port d’Europe.

C’est aussi le lieu où transitent la plupart des touristes qui débarquent en Grèce. Pour eux, le Pirée n’est souvent que le terminus de la plus vieille ligne de métro d’Athènes, d’où ils rejoindront dans un désordre étouffant, le quai et le bateau qui les emmènera vers les îles. « Qui pourrait être inspiré par le Pirée aujourd’hui ? Ce n’est même pas une ville, juste un prolongement d’Athènes », s’interroge Alki Zei.

« Dassin voulait surtout exprimer une ambiance, une idée : le Pirée, c’était les marins et les émigrés qui partent, les musiciens populaires du rebetiko et, bien sûr, les maisons closes », explique-t-elle.

Pour les besoins du scénario, Jules Dassin et son égérie se rendirent d’ailleurs dans le sulfureux quartier de Troumba. Rue Notaras, des prostituées leur offrirent du thé et des petits gâteaux, en racontant leur vie. De cet univers de quartier chaud, il ne reste rien. La rue Notaras abrite de grands immeubles en béton gris, sinistres. Le passé a été effacé, avalé par la spéculation immobilière dont les colonels furent les premiers et ardents promoteurs.

La désolation est encore plus palpable à Perama, une zone excentrée où furent tournées les scènes du chantier naval : aujourd’hui, les ouvriers sont pour la plupart des immigrés égyptiens, qui restent discrets depuis qu’ils sont menacés par les gangs du parti d’extrême droite de l’Aube dorée. On guette en vain les cris joyeux, les bruits de coups de marteau et de ferraille qui résonnent dans le film. Mais plus personne ne plonge dans les eaux polluées du port, et la crise économique a réduit l’activité des chantiers. Coulé à pic. A l’époque du tournage, la pauvreté était déjà une réalité.

Quand il a cherché à recruter « de bons nageurs » pour la première scène du film, Dassin s’est retrouvé débordé par le nombre de candidats : parfois trop vieux, trop gros ou trop frêles, mais tous accrochés à l’espoir d’obtenir enfin un boulot. Parmi eux, il y avait cet homme avec de grosses lunettes de vue. « Je suis un enfant des îles, je nage depuis ma naissance », avait-il insisté. C’est lui qu’on voit au début du film, enlever consciencieusement ses lunettes avant de plonger, puis les remettre aussitôt après avoir émergé de l’eau. « Il a fait deux mouvements hors du champ de la caméra, et il a coulé à pic : il avait menti, il ne savait pas nager », a raconté Melina Mercouri dans ses mémoires. « Chaque souvenir a sa propre lumière.

Ceux qui se rattachent à ce tournage baignent pour moi dans un soleil éblouissant », a expliqué l’actrice qui après avoir été la plus grande star du cinéma grec, deviendra une ministre de la Culture très active en 1981. Décédée d’un cancer du poumon en 1994, elle reste avant tout « Melina » dans le cœur de tous les Grecs. « Elle a incarné l’audace et la liberté. Elle ressemblait beaucoup au personnage d’Illya », se souvient son frère Spiros, qui vit toujours dans la maison familiale de la rue Tsakaloff à Kolonaki, le quartier chic du centre d’Athènes.

Très proche de sa sœur aînée, Spiros, aujourd’hui septuagénaire, n’a rien oublié de ce tournage « épique » : « On travaillait avec des bouts de ficelle. Le film n’a été possible qu’avec le financement in extremis d’United Artist dont le producteur, américain, s’appelait Ilya. Pour le remercier, Dassin a attribué son prénom à l’héroïne », explique Spiros, avant de soupirer : « Où est passée la joie de vivre, le grain de folie de cette époque ? » Lui « ne pense pas seulement à la Grèce », mais quand même… Depuis deux ans, son pays ploie sous le poids de la crise et surtout de la cure d’austérité imposée par Bruxelles et le FMI.

Cul sec. Du Pirée à Kolonaki, les stigmates des temps difficiles sont partout : magasins fermés, immeubles à vendre, graffitis de l’extrême droite nostalgique des colonels, files d’attente aux soupes populaires dans les mairies ou les églises. Plus de cinquante ans se sont écoulés depuis la sortie de Jamais le dimanche, mais pour le frère de Melina, le film n’a rien perdu de son actualité. Bien sûr, il est déconseillé de casser son verre dans une taverne au rythme de la musique après l’avoir vidé cul sec.

Mais puisque le Pirée est plus une idée, un symbole qu’un décor, on peut revoir ce film comme une métaphore. Hanté par le passé glorieux de la Grèce, Homer Thrace, l’Américain, est choqué par ce qu’il découvre au Pirée : des hommes qui boivent, cassent les verres, dansent. Et surtout une femme qui jouit d’être une putain. Homer veut sauver Illya, il la harcèle, s’enthousiasme en découvrant sa passion pour le théâtre antique. Sauf qu’Illya n’aime pas les histoires tristes et change la fin des tragédies. Avec toujours la même formule finale : « Et après, ils sont tous allés à la plage. »Homer tente de la persuader : elle se trompe, les tragédies sont tristes !

Au fond, Illya est comme la Grèce insouciante, libre, mais aussi pleine d’illusions. Et Homer Thrace, comme ceux qui, au nom d’un certain réalisme, veulent la changer, vont jusqu’à s’allier avec Monsieur X, le mystérieux maquereau du film qui derrière ses lunettes noires, ne montre jamais son visage. Un peu comme les marchés financiers.

A la fin du film, Homer Thrace repart, mais c’est lui qui a changé. La dernière image est celle d’un bateau qui s’éloigne du port. Au Pirée, l’horizon est infini. Et en regardant les ferries qui partent vers le large comme les oiseaux de la chanson, on se surprend à croire que tout finira toujours bien. Et qu’il est temps d’aller à la plage.

27 juillet 2015

Par Maria Malagardis

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