IRAK 27 mars 2003

A Bagdad, pendant la guerre d’Irak

2. Comment Bagdad se prépare à l’assaut

La nuit a été dure. D’abord, les sirènes qui annoncent le danger imminent. Puis le silence. Quelques tirs de DCA, obus-papillons rouges qui clignotent dans un ciel bleu nuit soyeux. Soudain, à un kilomètre, une explosion massive. La porte-fenêtre qui s’ouvre, les meubles, les murs, le corps, tout tremble à l’intérieur. Une main lourde appuie sur la poitrine, coupe le souffle. Sentiment de se trouver face à quelqu’un d’inconnu, un géant invisible et puissant. Nouvelle claque, nouveau séisme, bruit terrifiant, on compte chaque explosion : une, deux, trois, quatre... Devant soi, au coeur de la cité, une grande flamme orange s’élève, rattrapée très vite par une colonne de fumée plus noire que la nuit. Quart d’heure épouvantable, une soixantaine de missiles s’abattent sur le centre-ville. Surtout ne pas perdre sa cohérence, faire une action l’une après l’autre, reprendre son souffle, encaisser chaque déflagration, tête baissée, épaules rentrées. Puis reprendre l’inventaire du matraquage. Au-dessus de l’hôtel passe un missile Tomahawk. On peut suivre son approche grâce au chemin lumineux tracé par la DCA qui essaie de l’abattre. Au ras du toit, son souffle devient rauque et grinçant, comme une locomotive qui ralentit sur son rail. Il s’approche, échappe aux flashs des obus antiaériens, missile indifférent, obsédé par sa tâche. Il y a quelque chose d’animal dans son souffle, son aveuglement de gros insecte aimanté vers son objectif, photophore dans la nuit. Au bord du fleuve Tigre, un bâtiment de quatre étages encaisse l’impact. Deux boules de feu jaillissent de l’intérieur de l’immeuble en béton, volcan qui vomit sa propre lave rouge en fusion. Que reste-il d’un homme pris dans cette chose là ? Même pas quelques degrés de plus. Nous en sommes au troisième jour de bombardement. Le premier avait commencé par un étrange matin.

Mercredi 19 mars, 5h37 Premier réveil au son des sirènes d’alarme. Tirs de DCA, balles traçantes et explosion. Le jour se lève difficilement sur Bagdad noyé dans la brume. Un nuage de fumée noire barre l’horizon. Sur le parking de l’hôtel Palestine, un employé armé d’un petit balai et d’un sac-poubelle ramasse les papiers gras. Un autre, à genoux sur l’herbe, fait sa prière du matin. De rares voitures passent à toute allure. La ville est déserte. Dans le hall d’entrée, le personnel a disparu, remplacé par des hommes minces, musclés, moustache réglementaire, armés de kalachnikov, en uniforme vert olive du parti Baas. Désormais, on les verra partout dans la ville, histoire de démontrer que l’ordre règne, plus fort que la guerre. Dans les parcs, les jardins ou sur les terre-pleins des avenues, ils creusent des tranchées, enfouissent des citernes, camouflent des bunkers protégés par des sacs de sable. Le dernier bus parti vers la Syrie a dû faire demi-tour, la route de Damas étant fermée. Je retrouve mon chauffeur, venu à l’aube malgré le raid. Il est triste. Son ami, Ahmed Mohammed, 30 ans, propriétaire d’un taxi GMC, s’est arrêté pour téléphoner au kilomètre 160 sur la route d’Aman vers la Jordanie. Un missile a pulvérisé le central téléphonique. C’est un passager qu’il venait juste de déposer qui a prévenu la famille. Les heures passent. Tout le monde attend les 3000 missiles promis par le Pentagone. Silence. Après une avant-guerre diplomatiquement laborieuse, voilà un début de campagne avorté. Que font-ils ?

Jeudi 20 mars, 7h30 Raid matinal, ciblé sur les bâtiments symboles du régime. La tête chercheuse des Tomahawk traque les hommes au sommet du pouvoir : Saddam Hussein en priorité, ses deux fils Qoussaï et Oudaï, Tarek Aziz, Yassine Ramadan, le vice-président, le général Majid, dit « Ali le chimique », auteur du raid sur Halabja et d’autres. Au bord du Tigre, près du pont Al-Joumhouria, célèbre pour avoir été détruit en 1991, cinq bâtiments sont méthodiquement dévastés, entre le ministère du Plan et un vaste complexe présidentiel. A quelques dizaines de mètres, une statue géante de Saddam Hussein, fusil à bout de bras, canon vers le ciel, s’élève désormais au milieu des ruines. Le pari américain est que le régime repose sur du sable, pouvoir recroquevillé qui écrase une population terrorisée, avide de s’en débarrasser. Secouons ce quarteron de fantoches assassins, le peuple les abandonnera aussitôt et les chiites se rebelleront, en attendant de les pendre ! Le blitzkrieg lancé du Koweït, nouvelle Tempête du Désert, balaiera une armée de poilus irakiens impatients de déposer les armes, et l’Irak tombera comme un fruit gâté. Déjà, au Pentagone, on laisse filtrer des informations sur la mort de Saddam, la défection de Tarek Aziz et la reddition de divisions entières sur le front sud. Pour l’heure, la radio diffuse des chants patriotiques et Saddam Hussein apparaît en uniforme à la télévision, toujours d’un calme inhumain, pour répéter que le peuple, l’armée, le parti et Dieu repousseront l’envahisseur. Dehors, les bus rouges à impériale ont repris leur trafic, les voitures circulent, les petits magasins ouvrent et la ville, la nuit, s’endort tard, entre un clip télé de propagande militaire et un film d’amour loukoum égyptien. A la centrale électrique de Dawra, à une demi-heure du centre-ville, les quatre grandes cheminées, les murs et les unités de production peintes en kaki restent jalousement gardés par les hommes du Baas et quelques « boucliers humains » occidentaux, pacifistes barbus, inutiles, vaincus et désespérés par leurs illusions perdues. Aux urgences de l’hôpital Kindi, le docteur Bachir, ex-étudiant au CHU de Grenoble, soigne les 37 blessés de la nuit. Sur un lit, un jeune homme au teint jaune, cireux, venu de la banlieue de Bagdad. La radio montre jambes et bras fracturés par de petites taches claires, restes de shrapnels. En cas de résistance, Donald Rumsfeld a menacé : « Ce qui suivra ne ressemblera à aucun autre conflit. Ce sera un recours à la force d’une ampleur et d’une échelle au-delà de tout ce qu’on a vu dans le passé. » La nuit va lui donner raison.

Vendredi 21 mars, 20h10 320 Tomahawk sur Bagdad et sa banlieue. Un millier de bombes de précision et autant de missiles sur l’Irak. Il y avait une énorme pyramide tronquée en béton armé, construction pharaonique haute de huit étages, l’Assemblée présidentielle, un monument-bunker colossal et laid. Il brûle et fume dans la nuit, sa coque de scarabée crevée par trois missiles. Il y avait un immeuble-forteresse de la Sécurité intérieure de Bagdad. On voyait des combattants en keffieh à damier noir et rouge parader, la kalachnikov nonchalante à bout de bras, patrouiller dans le quartier dans des 4x4 ocre. La Sécurité ici est synonyme de secret, d’interdit, de puissance et de terreur. Ne restent que deux énormes trous dans la façade de béton, des dossiers éparpillés par le vent sur le trottoir, et l’image de la fragilité. Un peu plus loin, près de l’hôtel Rachid, une Mercedes blanche, le capot retourné comme un gant, s’est écrasée contre un poteau envoyé par une pichenette de missile à cinquante mètres du carrefour. Il y avait déjà des ruines autour du ministère du Plan. Les Tomahawk sont revenus, ouvriers consciencieux pour une dernière retouche, écraser une jolie villa aux murs crème donnant sur les berges du Tigre, le bureau de Tarek Aziz. A l’intérieur d’un hôtel, en plein raid, des hommes de la sécurité du parti font des perquisitions. Ils tapent poliment à la porte, fouillent longuement, cherchent les téléphones satellites des journalistes, les trouvent et les emportent : en dehors du centre de presse, les communications sont interdites. Nouveaux missiles : les vitres de l’abri de l’hôtel Al-Safir dégringolent sur la tête de ses occupants. A plus d’un kilomètre, dans l’axe du souffle, le Mansour perd la façade de sa cafétéria. Dehors, le monde est chaos ; à l’intérieur, l’ordre demeure. Hier soir, en plein déluge de feu, j’ai croisé un haut fonctionnaire irakien, les yeux marbrés de fatigue mais la conviction intacte : « Les Américains sont en train de tomber dans le piège. Ils sont coincés au nord parce qu’ils ne peuvent pas passer par la Turquie ; ils piétinent au sud. Alors ils se vengent sur la capitale. » La nuit avance et le ciel est noir. Bagdad reste éclairé comme un arbre de Noël. Par expérience mâtinée de défi, les Irakiens savent que le black-out ne sert à rien face aux Tomahawk, assassins aveugles programmés sur GPS. Alors tout est illuminé, dans un jeu à la fois beau et pervers qui rend la guerre magnifique. Tard, très tard, on tire les rideaux épais pour se protéger d’éventuels éclats de vitres et on s’allonge dans le noir, en écoutant le silence revenu. Bagdad s’endort, écrasé de fatigue.

Samedi 22 mars, 7h30 Nouveaux raids à l’aube. Troisième nuit sans sommeil. Il faudrait

compter, identifier les impacts et les lieux. On lève un oeil fiévreux, inapte. Il faut dormir. Et tant pis pour la comptabilité de la guerre ! L’après-midi, le ciel est noir en plein jour. Dans le quartier militaire du Camp Sahara, une épaisse colonne de fumée sale brouille l’horizon. Des hommes en kaki entourent une butte de terre, des barbelés et une tranchée de 15 mètres de long où brûle une nappe de pétrole. Un, deux, trois, dix, cinquante, cent colonnes grasses s’élèvent au même moment, encerclant la capitale. Voilà des semaines que les militaires préparaient cet écran de fumée. Saddam Hussein vient de donner l’ordre de les enflammer ; désormais, elles brûleront jour et nuit. Il y a encore quelques jours, le ciel était bleu, pur, cristallin. Maintenant on tousse, la gorge et la tête prises par cette puanteur huileuse, le regard arrêté par ce sinistre plafond : la guerre nous a volé le printemps en Mésopotamie. Le procédé peut gêner l’observation, pas arrêter les bombardements. Dans le quartier résidentiel de Yarmouk, à Qaddissiya, on avance dans une rue dévastée. Ahmed Kemal a du mal à parler : « Ici, c’est un quartier de civils. Je le croyais... à l’abri. » Choqué par le souffle, il a retrouvé sa véranda crevée, son jardin ravagé, sa maison sans vitres. L’impact est à 50 mètres de là, dans un jardin : un trou vertical de 10 mètres de profondeur, d’un diamètre de 20 mètres. Trois maisons ont disparu. Restent des pans de murs retournés, des palmiers arrachés, des poutrelles d’acier fripées et une montagne de gravats. Une pièce, coupée en deux, révèle une chambre étrangement préservée : un drap entouré autour du ventilateur, une commode, un miroir intact et un petit ours en plastique. Par terre, dans le jardin, un cahier coranique d’écolier et des bandes dessinées. Le bilan est étonnamment faible : deux blessés, Halima, une vieille dame, et sa petite-fille, Rafel. Où étaient les voisins ? Hamid al-Saadi, un industriel de 67 ans en pyjama et peignoir vert, explique qu’il est resté seul pour protéger sa maison d’éventuels pillards. Sa famille est à la campagne, comme le propriétaire de la maison dévastée, Abou Shamel, un général à la retraite. Le Tomahawk américain cherchait peut-être à tuer un invité discret de passage : la chasse au dignitaire continue. Opération Choc et Stupeur, a dit le Pentagone ; dans les rues du centre-ville, les Irakiens sont effectivement choqués et stupéfaits de l’ampleur des dégâts. Mais, face au spectacle des administrations sous les gravats, c’est la colère qui prend le dessus. « Que Dieu garde Saddam ! », éclate un étudiant pourtant indifférent au régime. Et un vendeur de thé, habituellement débonnaire et tranquille, affirme qu’il « est prêt à rejoindre le front du sud pour mourir en martyr ».

Dimanche 23 mars, 18 heures Sur un grand panneau, la carte de l’Irak, une trentaine de points rouges au nord pour chaque ville et quatorze points sensibles au sud. Derrière un bureau, le général Sultan Ahmed Hachem, ministre de la Défense, l’homme chargé d’épauler Qoussaï, le fils cadet de Saddam, dans la défense de Bagdad et la région Centre. Massif, moustache droite et épaisse, uniforme, calot noir et colt à la ceinture, il jubile en faisant le point au cinquième jour de la campagne. Les Irakiens se battent toujours dans Oum Qasr, port stratégique sur le Golfe, à quelques kilomètres à peine de la frontière du Koweït. Le port dont Geoff Hoon, ministre britannique de la Défense, assurait qu’il serait bientôt « pleinement sous contrôle ». Trois jours plus tard, les marines demandent l’envoi de nouveaux tanks pour briser la résistance, et les officiers parlent maintenant de « résistance sérieuse » et d’actions de guérilla. A Bassora, capitale du Sud, la ligne de défense tient à l’extérieur de la ville. Bien sûr, les forces américano-britanniques foncent dans le désert, contournent les villes et approchent à moins de 100 kilomètres de Bagdad. Cela n’inquiète pas du tout le général, qui martèle la doctrine irakienne : il faudra bien que les Américains prennent les villes, c’est là que la véritable guerre se jouera, dans les banlieues, les rues, d’homme à homme, au lance-roquettes, au mortier, à la kalachnikov : « Eux, ils combattent en terre étrangère. Nous, nous sommes chez nous. Bagdad les attend. » Voilà plus de cent heures qu’on se bat, plus que l’offensive terrestre des alliés dans le désert du Koweït en 1991 ; la guerre éclair se transforme en guerre tout court. Avec tous ses désagréments : une dizaine de GI morts, une quinzaine de disparus, quelques véhicules détruits, un hélicoptère Apache abattu, c’est inévitable. Plus spectaculaire, donc plus grave : les Irakiens ont montré des images de soldats morts à Nassiriya - l’un d’eux, cadavre sans chaussures -, et ils ont exhibé cinq prisonniers américains à la télévision, de la 507e brigade de maintenance, surpris sur leur flanc par une embuscade à force de foncer vers le nord. Ils sont là, quatre hommes et une jeune femme-soldat noire, regards terrifiés, hagards, venus droit de leur Texas pour se retrouver entourés d’uniformes vert olive et de grosses moustaches qu’ils n’avaient jamais vus autrement que grotesques et malfaisants dans de médiocres films de guerre. Du coup, Bagdad se prend à rêver de capturer un pilote, symbole de la technologie, de la puissance, de la sophistication de l’ennemi. « Tayar ! Tayar ! » (pilote !). Il est minuit et des policiers courent vers leurs véhicules. Sirènes, hommes en kalachnikov, moukhabarat, membres des services de sécurité, pick-up surmontés de mitrailleuse, la chasse au pilote continue au bord du Tigre. Elle a commencé en fin d’après-midi quand un civil a assuré voir un parachute et un pilote tomber dans le fleuve. Maintenant, des hommes fouillent les bosquets à la lueur des torches, incendient les fourrés pour mieux éclairer les lieux, sondent la végétation avec de courtes rafales. On voit le pilote ici, puis là. Et la poursuite, stérile, dure jusqu’au matin. Pendant ce temps-là, les raids changent de nature. Pour la première fois, on entend un chasseur-bombardier, invisible, sans doute furtif, décélérer à basse altitude et larguer deux bombes de précision qui trouent deux bâtiments officiels. Surtout, au loin, à 15, 20 kilomètres, commence un bombardement lourd, massif, régulier, aux déflagrations sourdes comme des pulsations dans une artère malade : le son caractéristique des bombardiers B-52. Eux ne visent pas à tuer les dignitaires du régime mais à écraser sous un tapis de bombes les lignes de défense de Bagdad : la guerre politico-psychologique prend des allures plus conventionnelle.

Lundi 24 mars, 6 heures Réveil nauséeux sous un ciel voilé en permanence par le pétrole brûlé. Un vent chaud et violent rabat la saleté jusqu’au ras du sol. On crache noir. Le père Robert s’est résigné à quitter le couvent de Fatima, près de l’école des Soeurs de la Présentation, pour se réfugier dans une clinique. Voilà quarante-six ans que ce Français érudit enseigne ici la métaphysique en arabe. Son seul luxe est un violon, enveloppé dans un tissu contre la poussière, dont il joue le soir entre deux actions de grâces. La barbe courte, les yeux brillants, infatigable et fragile, il a appris à se priver de tout, sauf de son instrument et d’insuline à conserver au froid. Le missile n’a pas touché le couvent, mais son souffle a crevé le toit de l’église. Le grand lustre pend au-dessus du crucifix, le confessionnal est encombré d’éclats de vitraux et on marche sur un autel vide, recouvert de gravats. Dehors, le bombardement, encore le bombardement, toujours le bombardement. Cinq personnes sont tuées par un missile qui s’est abattu sur un quartier résidentiel. A quoi va ressembler cette guerre ? Les Américains ont le ciel ouvert, une énorme supériorité logistique et technologique ; ils avalent le désert et arrivent aux portes de Bagdad. Au départ, mal informés ou trop arrogants, ils pensaient que le premier formidable coup de boutoir allait faire s’effondrer un à un les dominos d’un régime de façade. Une semaine plus tard, le doute s’est installé : « Cette guerre sera plus longue que certains le prévoyaient », a dit le président Bush. Saddam est toujours vivant, on ne compte pas de défections spectaculaires, les villes tiennent, les hommes du parti se battent et l’armée obéit. Peut-être même que le mépris affiché pour le pouvoir, les premières frappes destinées à le décapiter et l’opération Choc et Stupeur sur Bagdad ont provoqué un début de résultat contraire à celui espéré. Aujourd’hui, l’armada américano-britannique est devant Bagdad et l’on s’attend à un matraquage sans précédent des forces de la capitale. Et si le régime tenait bon ? Alors se profile une vision quasi médiévale d’un siège des villes, du temps qui passe, d’une guerre qui chaque jour s’enlise sous les yeux du monde entier, d’un géant, la première puissance mondiale, qui achoppe. Pour les Américains, un cauchemar politique. Et pour la population irakienne, un cauchemar tout court.

JEAN-PAUL MARI

27 mars 2003

Par Jean-Paul Mari

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