IRAK 3 mars 2003

A Bagdad pendant la guerre d’Irak

3. Dans la forteresse assiégée

Cette nuit, j’ai fait un rêve éveillé. Il était tard et Bagdad était impeccable de tranquillité. Le ciel brillait, reflétant des nuées de lampadaires et les feux de Bengale des fosses à pétrole enflammées. Le Tigre coulait, sa surface hérissée par une brise qui lui donnait la chair de poule. Puis on a entendu comme un orage en montagne. D’abord des grondements lointains, les premiers éclairs qui s’approchent, venus d’une autre vallée, et le premier coup de tonnerre, énorme, au-dessus du toit. Le bruit a réveillé les systèmes d’alarme des voitures et les chiens ont hurlé à la mort. Haut dans les ténèbres ont surgi les obus de 57 mm de la DCA. Sur l’autre rive du Tigre, deux boules de feu, brèves, intenses. Et tout l’horizon s’est éclairé. L’orage, toujours l’orage, une pluie d’éclairs, rythmée par le grondement sourd et répété des bombardiers B-52, comme une lente pulsation, le battement d’un coeur qu’on écoute au stéthoscope. Plus tard est venu le vol des chasseurs-bombardiers. Ils ont cogné, largué leurs missiles et sont repartis, légers. De la mosquée d’à côté est montée la voix du muezzin rendant grâce à Dieu. A chaque raid, quelle que soit l’heure, il entame sa mélopée. C’est la voix du raid, d’un imam qui ne dort jamais. Parfois, son chant est empâté de fatigue ; parfois il est fort ; parfois sensuel. Il ignore les raids mineurs mais ne manque jamais les B-52 ou les Tomahawk. C’est un gardien, une sentinelle, le bulletin météo de la guerre. On finit par l’espérer, il vous rassure et jamais ne vous abandonne, seul, sous les bombes. Tard, très tard, quand le silence revient, dense, le vertige vous prend. On attend l’aube, pas pour trouver le repos mais pour attendre le retour des raids du matin. Au soleil levant, quand la lumière fait trembler le brouillard noir des fosses de pétrole, les premières explosions, étrangement, rassurent. Le chaos est là, tout est en place dans l’ordre brutal de la guerre. Tout continue. On peut dormir. Au réveil, il suffit d’aller voir le résultat. On ne peut plus téléphoner de part et d’autre du Tigre. Dans le quartier aisé de Karrada, un central téléphonique, discrètement peint en beige, n’a pas échappé à l’oeil des Tomahawk. L’air sent l’ordure brûlée, la rue est couverte de câbles, de tôles, de plaques de circuits électroniques et de mousse protectrice, petits paquets soufflés, froissés comme des paquets de bonbons. Objectif classique, c’est le septième central téléphonique pulvérisé en quelques nuits. Près du Satellite Rachid, l’immeuble de huit étages paraît intact, sans trace d’impact sauf, à même la rue, ce coup de massue sur l’asphalte. Le missile était programmé pour perforer plusieurs couches de béton avant d’exploser en sous-sol, quinze mètres plus bas, au niveau du central téléphonique enterré. Du coup, je comprends le petit tremblement de terre, l’onde de choc qui a fait tanguer notre hôtel cette nuit. Plus de téléphone, plus de communications satellites, plus de service internet et, au bord du trou, un employé des télécoms irakiens, en salopette bleue, bouillant de colère : « Bush est sans pitié pour le peuple. Il veut la tête de Saddam Hussein. Mais ce n’est pas à l’Amérique de décider qui doit être notre président. » On roule dans Bagdad, d’un séisme à l’autre, du central Al-Aadamiya au Al-Salahiya, du siège du parti Baas à la direction des renseignements militaires, lieux strictement interdits de visite. Ici, sur le sol, une turbine de métal tordu, à ailettes, encore brillant, les restes du Tomahawk ; là, les noeuds de 20 000 lignes téléphoniques et un manuel coréen de contrôle d’écoutes. Souvent les missiles reviennent, une, deux, trois, cinq fois, pour achever le travail. Près du musée, au central déjà endommagé d’Al-Salahiya, une journaliste de télévision grecque s’est attardée après notre passage, le temps de filmer quelques images. Soudain, Ephteriha la journaliste et son guide, Mohammed, entendent le souffle rauque du nouveau missile qui frappe l’immeuble en biais. A l’intérieur, quinze employés travaillent encore au nettoyage. A travers le nuage de poussière, Mohammed voit un homme en bleu allongé, muet, agiter doucement la main. L’employé gît, visage en sang, une poutrelle d’acier bloquant ses jambes. A 100 mètres de là, un commerçant récupère ses cartons à chaussures au fond de l’énorme cratère laissé par un Tomahawk imbécile. Assis sur les gravats de sa maison en ruines, un sexagénaire en calot jaune et pantoufles caresse de la main le mur de ses fenêtres protégées par d’inutiles matelas. Télécommunications, ministères, palais présidentiels, centres de commandement, bunkers souterrains, casernes, quartiers de police, services de renseignements, sièges du parti Baas... les missiles frappent, jour et nuit, reviennent encore et encore, ouvriers consciencieux pour une dernière retouche. Et parfois ils s’égarent. J’ai dû quitter l’hôtel Mansour, situé entre le ministère de l’Information, le ministère du Plan, une antenne de télévision et une batterie de DCA posée au bord du Tigre. Hier matin, il a fallu ouvrir de force la porte de la chambre faussée par le souffle d’une explosion ; à l’intérieur, les rideaux étaient tombés et le récepteur de TV couché sur la moquette. La nuit suivante, toutes les vitres de la cafétéria ont volé. Bien peu de chose comparé aux deux missiles qui ont frappé Al-Shaab, un quartier populaire au nord de Bagdad. En plein jour, vers 11h30, deux projectiles ont frappé les contre-allées : bilan, 14 morts et 30 blessés. Entre les voitures calcinées et les magasins criblés d’éclats, on suit pas à pas l’axe du souffle et ses dégâts. D’abord, les plus proches du cratère, ce magasin d’oiseaux, de perruches et de poules, aux murs couverts de plumes collées par le sang. Puis l’intérieur d’une maison, chambre et salon dévastés. Derrière, dans la rue, une voiture sur le toit et un reste de charrette à âne. On contourne le pâté de maisons sur une cinquantaine de mètres en pistant un itinéraire invisible. Le chemin du souffle est passé par ici, paquet de verre brisé et portail tordu, et par là dans le jardin d’une villa, par cette porte déformée, en grimpant l’escalier vers cette chambre d’enfant. L’haleine du Tomahawk, paquet d’air propulsé, s’est introduit dans l’intimité des maisons, intrus, gifle invisible qui a tout cassé, blessé ou tué. Au premier étage, Bashar, un enfant brun de 8 ans, s’enroule autour des jambes de son père qui le présente fièrement comme le premier de sa classe. Le gamin a eu peur, il affirme que c’est fini mais ses yeux noirs encore hagards affirment le contraire. Il sait que la nuit va revenir et les raids recommencer. Direction Al-Shoala, un marché populaire touché par un projectile. Un premier bilan donne entre 30 et 52 morts. Il est minuit et Bagdad circule encore, en roulant très vite à la lumière des raids. Le quartier de l’hôpital est noir comme l’encre. A l’intérieur, des femmes en abbaya noire et des paysans en turban, des chiites, ceux que les stratèges américains espéraient voir se rebeller contre le régime. Un chirurgien tourne en rond, un peu perdu : « Je suis choqué. Trop de blessés ! Je n’arrive pas à opérer correctement », dit l’urgentiste qui a passé la soirée à poser des stéthoscopes sur des poitrines mortes. Dans les chambres communes, des néons, des lits sommaires, deux ventilateurs, une grosse bouteille d’oxygène et du sang sur le sol. Partout, des gens simples, chauffeurs, fellahs ou ouvriers. Un homme jeune, bras gauche arraché à hauteur de l’épaule, parle fort en faisant le V de la victoire avec sa main droite. Il a 20 ans, un paysan journalier, membre de la milice populaire, qui montait la garde au marché. Son bras coupé ?« Un don à l’Irak, au président ! Que Dieu le garde ! » Il est d’ailleurs né un 28 avril, date anniversaire du raïs, et son père l’a appelé du même nom : Saddam Hussein. Au marché, le projectile est tombé sur un espace à découvert, faisant un maximum de dégâts, criblant d’éclats la foule qui faisait ses courses du soir. Aucun débris de l’engin. L’impact ne ressemble pas à celui massif d’un Tomahawk mais à un petit missile ou à un de ces obus antiaériens de 57 mm qui montent à chaque raid vers le ciel. Le matin, à un kilomètre de là, de l’autre côté de la rivière, un autre impact a fait 8 morts et 37 blessés. Dans deux lits, côte à côte, deux enfants, Saja, petite fille de 16 mois, drain sanglant dans la poitrine, et Mohammed,4 ans, dans le coma. La mère en abbaya noire et son cousin tiennent chacun la main d’un enfant. Tous deux ont perdu un autre fils et une fille. Tous deux se refusent à pleurer. Soixante-huit morts et 107 blessés à Bagdad, 28 morts et 48 blessés dans l’Ouest, 74 morts et 9 blessés à Babylone et Kerbala, 122 morts à Nadjaf... Chaque semaine qui passe alourdit le bilan des pertes civiles, durcit les survivants, nourrit les conférences de presse du ministre de l’Information et la une des journaux irakiens. Chaque nuit de raid nous éloigne du mythe de missiles ciblés, intelligents, malins comme des stratèges politiques, de l’opération Choc et Stupeur censée secouer un régime fantoche pour le faire s’écrouler comme un château de cartes. Chaque jour nous rapproche d’une guerre conventionnelle, d’une capitale matraquée, bientôt encerclée, forteresse assiégée qui se prépare à l’assaut final. Ici, à Bagdad, le ton a changé. Au début, les voix officielles se contentaient de marteler des slogans incantatoires, une assurance idéologique de façade, une litanie de « Ils ne passeront pas ! » Les troupes américaines sont entrées en Irak et tout le monde a cru la fin proche. Puis le géant américano-britannique a buté toute une semaine sur le premier obstacle. Maintenant, Donald Rumsfeld parle d’une campagne de « plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois » et reconnaît que la guerre est « plus près du début que de la fin ». Fin officielle du blitzkrieg. Pour les Irakiens, la traduction est immédiate : les Américains s’arrêtent, ils doutent, donc c’est le début de la défaite annoncée ! Il suffit de prendre la route pour Mahmoudi, vers Kerbala, pour comprendre que les généraux irakiens ont déjà commencé à mettre ce répit à profit. Il y a trois semaines, en roulant pendant une quarantaine de kilomètres vers le sud, on ne repérait que quelques tumulus de terre approximatifs et des postes individuels renforcés par des sacs de sable. Aujourd’hui, c’est une ligne de front qui se prépare à l’offensive. Partout, des pelleteuses creusent de larges tranchées, élèvent des fortins, des montagnes de terre et de solides redoutes. Les hommes sont en place, kalachnikov ou fusil-mitrailleur au poing. Ici, des camions enterrés dans des trous, protégés par des murs de terre ; là, un char lourd recouvert de branchages ou des canons bitubes camouflés. Sur l’autoroute, on croise des canons lourds de 155 mm accrochés à des camions et les Irakiens ont truffé l’accès à l’échangeur autoroutier de postes de DCA avec tourelle pivotante. Par endroits, des soldats en uniforme vert olive font leurs courses au pied des immeubles qu’ils ont transformés en petites casernes. La grande banlieue est un immense chantier de guerre qui accélère les travaux avec méthode à l’approche des troupes ennemies. Et le coeur de Bagdad, aux parcs, jardins, terre-pleins troués, remués par des milliers de petits bunkers, se transforme rapidement en une véritable taupinière. Pour arriver jusqu’ici, l’avant-garde américaine devra remonter une autoroute à six voies, franchir des ponts, avancer dans la fumée noire des fosses à pétrole qui brûlent jour et nuit, remonter des dizaines de kilomètres de banlieues populaires et de zones industrielles, se méfier de bas-côtés encombrés de carcasses de machines, de tubes d’oléoducs et de ferraille. Chaque immeuble, parc, pont, atelier, arrière-cour, carrefour, s’il est défendu, miné, piégé, peut se révéler un piège mortel. Si personne ne doute de l’issue de la guerre, la question reste de savoir quel en sera le coût humain. Samedi dernier, au nord de Nadjaf, une voiture s’est approchée d’un barrage tenu par les GI de la troisième division d’infanterie. Le conducteur a fait signe qu’il avait besoin d’aide et cinq soldats se sont approchés, avec prudence. Fusil en joue, deux d’entre eux ont pris position à l’arrière du véhicule, deux autres à l’avant et le cinquième s’est avancé vers la portière, au moment même où le kamikaze a fait sauter sa bombe. Bilan, cinq soldats tués. Lors d’une conférence de presse, le vice-président Taha Yassine Ramadan a précisé que l’auteur de l’attentat suicide était un sous-officier irakien et que les « martyrs » occupaient une place privilégiée à l’échelle des combattants de la nation. « Nous, musulmans, avons un devoir, celui de faire le djihad... », dit Fahad Yahia al-Hassan, un volontaire arabe venu en Irak pour mourir. Il a 24 ans, des yeux verts, des cheveux châtain clair, une fine moustache, un sourire chaleureux et vient de Hamma, en Syrie, une cité islamiste autrefois rasée par le président Assad. Fahad a deux passions, la religion et la course à pied. Après ses études, il est allé travailler deux ans dans une imprimerie aux Emirats arabes unis. Il y a quinze jours, en vacances chez lui à Hamma, sa première prière est interrompue vers 5 heures du matin par les images du premier raid sur Bagdad. Il annonce aussitôt sa décision : « Père, je dois partir. Le djihad m’appelle. » Son père, malade, regrette de ne pas pouvoir l’accompagner : « Dieu et le prophète Mohammed sont avec toi, mon fils. Va ! » Il part, en compagnie de cinq amis, prend un bus, roule vingt-quatre heures et se fait bloquer devant un pont bombardé par un avion, un peu avant le kilomètre 160. Le temps de quitter le bus et un missile détruit le véhicule et tue cinq passagers. Fahad et ses amis sautent dans un autre bus, croisent une bonne dizaine de véhicules calcinés et arrivent enfin à Bagdad à 6 heures du matin. Direction le tombeau d’Al-Kadem Al-Gelani pour une prière au saint. Puis ils retrouvent le cheikh Al-Sammaraï, un savant de l’islam qu’ils ont déjà rencontré par le passé. L’imam leur lit une sourate : « Ne considérez pas les martyrs comme des morts ; ils sont vivants auprès de Dieu. » Fahad a compris, il sera « martyr ». Depuis, il s’entraîne dans une caserne de la banlieue de Bagdad, avec d’autres volontaires étrangers venus de Syrie, de Jordanie, du Liban, d’Egypte, d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, du Pakistan et d’Afghanistan. Au programme, cours politique, débat religieux et maniement des armes et des ceintures d’explosifs. Sa foi et sa volonté de djihad ne sont pas nées avec l’Afghanistan, Al-Qaida et Oussama Ben Laden, qu’il considère comme un moudjahid, un combattant de l’islam mais dont il n’attend pas d’ordres. Non, sa révolte est née bien avant, dès la première Intifada, à force de voir les soldats israéliens réprimer les Palestiniens dans les territoires occupés : « Pour moi, les Etats-Unis sont la tête d’un long serpent dont la queue est formée par Israël. Pour en finir avec les sionistes, il faut frapper l’Amérique », dit Fahad. Les Américains et Israël d’un côté, l’islam et Saddam Hussein de l’autre, son choix est fait. Ne lui parlez pas de la prison de Guantanamo où pourrissent les volontaires arabes étrangers d’Al-Qaida : « Les Américains ne me prendront jamais vivants. » A l’heure dite, Fahad fera ses ablutions, se lavera soigneusement le corps et s’habillera du linceul blanc des martyrs. « Bagdad est imprenable » affirme Sultan Hachem, ministre irakien de la Défense. Imprenable ? Peut-être pas. Mais en avançant vers la capitale, les soldats venus du Wisconsin américain, du Queensland australien ou du pays de Galles devront aussi compter avec des dizaines, peut-être des centaines de bombes humaines. « Pour moi, c’est la victoire ou la mort », dit Fahad, très calme, malgré l’énorme déflagration, très proche, qui secoue les murs de la chambre. En attendant l’assaut, les raids continuent.

Jean-Paul Mari

3 mars 2003

Par Jean-Paul Mari

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