TURQUIE , GRECE 3 septembre 2014

La folle traversée des migrants de Turquie vers la Grèce.

Lesbos, ils ont échappé à l’enfer.

"Quand Zachiel a failli disparaître, englouti par la mer Egée..."

En 2013, 40 000 migrants ont été arrêtés sur le sol grec dont plus de 10.000 arrivés par la mer. Plus que jamais, la Grèce est devenue la plaque tournante de l’émigration vers l’Europe. A Lesbos, île de la mer Egée, rencontre avec Zachiel et les siens, exilés d’Afghanistan depuis un an.

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L’île de Lesbos

Quand Zachiel a failli disparaître, englouti par la mer Egée, il a supplié Dieu de revoir sa famille un jour. Son vœu s’est enfin exaucé. Une fois le thé servi, Pashtoun, sa femme, se serre contre lui. Plus question de se quitter. Leurs quatre enfants jouent autour d’eux. Une joie contenue flotte sur le camp d’accueil de Pikpa, une maison cachée par les pins parasols sur les hauteurs, à l’est de l’île de Lesbos, face à la Turquie. C’est ici dans cette ancienne colonie de vacances mise à disposition par la municipalité depuis septembre 2013 qu’une vingtaine de migrants syriens, érythréens et soudanais attend le verdict des autorités grecques : la promesse d’asile politique ou une invitation à quitter le territoire.

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Zachiel et sa femme.

L’espoir guide leur journée, consumée par l’attente. Zachiel, ancien imam, a 38 ans mais il en paraît dix de plus. Traumatisé par les talibans, il fait glisser son pouce droit le long de sa gorge pour mimer leurs méthodes. Pashtoun, de grands yeux noirs en amande, avance pudiquement son foulard mauve sur son front pour cacher son émotion. Un an plus tôt, ils fuyaient l’Afghanistan, leur pays natal.

20 janvier 2013. Voilà quatre ans que Zachiel a fui son village à une heure de Djalalabad pour échapper aux talibans, trois intégristes armés, turbans noirs sur la tête et barbes teintées au henné, qui veulent l’obliger à prêcher le Djihad, la guerre sainte. Réfugié à Kaboul, Zachiel vit la peur au ventre. Alors quand il aperçoit leurs yeux dessinés au khôl et leurs cheveux ébène dans la capitale, il embarque aussitôt les siens dans un taxi vers Quetta, la capitale du Balouchistan, au Pakistan. Guidés par des passeurs, ils traversent l’Iran vers la Turquie. En bus, en taxi, à pied, sans jamais vraiment savoir où ils sont.

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Dessin mural d’un des enfants.

Une nuit, près de Van, au cœur de l’Anatolie glaciale, ils gravissent la montagne enneigée avec un groupe de migrants. Le froid fait flancher même les plus résistants. L’un d’eux prévient Pashtoun. « Votre fille va mourir ». La cadette, Omera, frigorifiée, ne peut plus avancer. Rapidement leurs compagnons de fortune l’encerclent, soufflant sans relâche leur haleine chaude sur le visage livide de la petite. Ce geste la sauve. La marche de l’enfer s’achève à Istanbul après 31 jours de voyage. Zachiel tend 12.000 dollars au passeur, toute sa fortune. Pour survivre, le père récupère des cannettes vides et du plastique. Et économise le prix d’un nouveau passeur pour la Grèce.

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, Pashtoun et ses enfants.

Cinq mois plus tard, le grand jour arrive. Celui du voyage vers l’Europe qui prend parfois fin à mi-chemin, au fond de la mer Egée. Par une nuit sans lune, la famille marche dans la forêt vers une plage inconnue. Pashtoun, panique, elle n’a jamais vu la mer. Zachiel, lui, rêve déjà de l’Europe : « La France ou l’Allemagne ». Un speed boat de sept mètres attend les quarante clandestins. Le passeur ordonne à Zachiel de s’avancer dans l’eau jusqu’à la poitrine pour aider un premier groupe à embarquer. « Monte », lui dit-il au moment de partir. « Mais ma famille est encore sur la plage », proteste-t-il avant d’apercevoir le canon d’un revolver braqué sur son front. Impossible de faire marche arrière. « Je reviendrai les chercher », se rassure-t-il.

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, Tombe anonymes de clandestins au cimetière de Lesbos.

A bord, le passeur lui explique qu’il va aider un autre réfugié afghan à naviguer. « Suis le phare au loin », dit-il. Le passeur kurde, lui, restera sur la plage. Pas si fou. Depuis 2011, il encourt la prison à perpétuité, une fois arrêté par les garde-côtes grecs. Mais Zachiel ne le sait pas encore. Le moteur démarre, les vagues noires font tanguer le bateau surchargé. Les vomissements rythment la traversée jusqu’à Mytilène, la capitale de Lesbos. Malgré la douceur d’août, Zachiel tremble de froid et de peur.

Enfin, les côtes grecques se dessinent après 45 minutes éprouvantes. Frigorifiés, femmes et enfants, gilets de sauvetage sur le dos, doivent finir à la nage les derniers trente mètres. Zachiel veut retrouver Pashtoun et le speed boat fait demi-tour, moteur au ralenti. Surtout ne pas se faire repérer. Au bout de quinze minutes, une voix puissante résonne dans un speaker : « Stop ! ». A la barre, l’autre afghan, paniqué, accélère. Et les garde-côtes percutent de plein fouet le speed boat qui se retourne et coule. Zachiel projeté sous l’eau se heurte violemment le front contre la coque en remontant.

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L’île de Lesbos est aussi un paradis touristique.

Le lendemain, il se réveille à la prison de Mytilène, un bandage recouvre son crâne. Considéré comme passeur, son rêve de l’Europe s’est brisé au fond de sa cellule. Les jours passent. Pashtoun, inconsolable, pleure son mari qu’elle croit mort. Elle est retournée à Istanbul pour gagner de l’argent. La nuit, elle dort dans un parc public, collée contre ses quatre enfants. Les habitants leur donnent de la nourriture. Le 15e jour, son téléphone sonne, Zachiel est en vie ! Elle trouve un nouveau bateau et réussit à accoster à Lesbos. Une fois là-bas, elle apprend que son mari a été incarcéré.

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Un pêcheur montre l’endroit où il a découvert le corps d’un clandestin noyé.

Le jugement approche et il est sans espoir. Sauf qu’un journaliste, ému par l’histoire de cette famille raconte leur calvaire dans la presse. Le jour du procès, une vingtaine d’habitants prend place dans le tribunal de Lesbos. Les juges sont déstabilisés par l’ampleur de la mobilisation. Le verdict tombe : Zachiel est acquitté. Une ovation salue le verdict. Ahmal, l’autre conducteur du bateau, est condamné à 25 ans. Injustement. La famille afghane, elle, s’est enfin retrouvée. Personne ne les séparera. Zachiel le promet en faisant claquer son verre de thé vide sur la table.

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Graffiti anti-fasciste sur les murs de Mytilène.

Comme Ahmal, Pashtoun et Zachiel, plus de mille clandestins arrivent chaque mois dans le port de Mytilène. Des cadavres de femmes et d’enfants, sans nez et sans mains, rongés par les poissons, sont remontés par les pêcheurs traumatisés. En 2013, 39 759 migrants ont été arrêtés sur le sol grec dont 10.481 arrivés par la mer soit une augmentation de 254%.

Le sort de Zachiel et des siens est suspendu à la décision des autorités grecques. En attendant, ils survivent, hantés par le souvenir des talibans et ce futur dont ils rêvent, dans un pays en paix.

ELSA MARI

3 septembre 2014

Par Elsa Mari

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