ALGERIE 2 octobre 1997

Reportage à Hassi Messaoud

Derricks tranquilles en Algérie

C’est le « pays utile », celui du pétrole et du gaz, peuplé d’ingénieurs et de techniciens venus du monde entier et, contrairement aux populations de la Mitidja, protégés par l’armée algérienne

Vu d’avion, cela ressemble d’abord à une tache sur le sable orangé du grand désert. De plus près, l’oeil noyé dans le jet de fumée noire des torchères, le lacis des pipe-line et la lourde quincaillerie industrielle jetée sur un erg transformé en terrain vague, on comprend que la tache est d’abord une flaque. Fertile. Sans le pétrole, Hassi Messaoud n’existerait pas. Pauvre Messaoud, nomade à la recherche d’un point d’eau qui a ouvert un puits (Hassi) et s’est retrouvé avec une outre pleine d’un liquide gluant et nauséabond. Que serait cette part du désert sans le pétrole ? Un grand espace mental, mauve le matin, blanc à midi et orange le soir, où Théodore Monod compterait ses pas. Que serait l’histoire moderne algérienne sans ce champ d’or noir de 2 000 kilomètres carrés ? Le Général aurait peut-être concédé plus tôt l’indépendance, la guerre d’Algérie aurait duré moins longtemps, Boumediene aurait sans doute hésité avant d’acheter aux Soviétiques une industrie lourde clé en main... Arrêtons là. Sans le pétrole d’Hassi Messaoud, l’Algérie ne serait pas ce qu’elle est. Aujourd’hui, la piste d’aéroport reçoit les gros porteurs bourrés de techniciens et d’hommes d’affaires, vols directs en provenance de Londres, Paris ou Zurich. Et 45 000 ingénieurs et ouvriers venus des quatre coins d’Algérie. Tous triés sur le volet. Le grand désert est devenu zone d’exclusion, empire de sable et de pétrole régi par la puissante Sonatrach, qui gère l’exploitation des hydrocarbures, les avions, les vols avec numéro spécial, délivre les billets, les laissez-passer et les autorisations de circuler pour les habitants de la région. Au premier abord, Hassi Messaoud, ce sont 40 000 âmes en bleu de travail, des HLM déglinguées pour loger les familles, des rues brûlées à plus de 50 degrés l’été, érodées par les vents de sable, où des gargotes servent un café salé par l’eau du désert. Mais ça, c’est l’apparence. L’important est ailleurs. Dans la salle des maquettes de la compagnie, un gâteau de plastique de 4 mètres sur 4 dévoile l’étendue du trésor. De Hassi R’mel, près de Laghouat, jusqu’à In Salah vers le Mali et In Amnas, sur la frontière libyenne, sur cette immense étendue il n’y a que du pétrole. Deux gazoducs filent vers le Maroc, traversent le détroit de Gibraltar et avancent vers l’Europe. Et, sous le sable, sur plusieurs kilomètres de profondeur, une pierre poreuse, gorgée de brut sous pression, que l’on aspire au rythme de 845 000 barils par jour. Un millier de puits, dont 600 en activité, un baril à plus de 20 dollars (120 francs) l’unité, 12,5 milliards de dollars, et des recettes à l’exportation qui ont augmenté de 30% en un an. Objectif pour l’an 2000 : 1 million de barils pour... des réserves estimées à 9 milliards de barils de pétrole et plus de 5 000 milliards de mètres cubes de gaz naturel. Les Bédouins n’ont jamais su qu’ils glissaient pieds nus sur une montagne de sable d’or. De quoi considérer ce désert sali comme un jardin d’Eden, aspirer l’air nauséabond à pleins poumons et veiller avec un soin militaire sur ce coffre-fort national. Quand les islamistes du GIA annoncent, en février 1996, qu’ils vont s’attaquer aux infrastructures pétrolières si les ouvriers ne cessent pas immédiatement le travail, l’inquiétude gagne les compagnies étrangères. D’autant que quelques mois plus tard, le 8 novembre, un autobus transportant 35 ouvriers du gaz tombe sur un barrage du GIA au nord de Laghouat, sur la route d’Hassi R’mel. Les passagers sont égorgés. On le sait : cela n’a rien d’exceptionnel ici en Algérie. Mais c’est la première fois que les commandos d’Antar Zouabri frappent aussi au sud. Et si près des champs de pétrole. Aujourd’hui des dizaines de milliers de soldats, armés de fusils d’assaut, de jumelles, de radios, équipés d’hélicoptères et de radars, surveillent le désert. Au coeur du dispositif, zone rouge, les « lieux de vie », base de séjour des techniciens étrangers. Les Américains d’Anadarko, les Canadiens de la Canadian Company, British Petroleum, qui a engagé 3 milliards de dollars dans la région d’In Salah, les Italiens d’Agip, les Australiens et les Japonais : tous se sont battus pour arracher des contrats de prospection, tous ont ici de lourds investissements et des équipes d’hommes. Des étrangers... une cible privilégiée du GIA ! Les frapper, c’est l’assurance d’une opération spectaculaire aux retombées internationales et impossible à étouffer ; c’est saper la confiance des grands trusts dans le régime et mordre dans la chair vive de l’économie algérienne. Du coup on a dressé une caserne devant chaque « lieu de vie », avec miradors, barbelés, projecteurs, barrage et contrôle à l’entrée. Avec, à l’intérieur des fortins occupés par les employés américains, d’autres gardes privés, regard inquisiteur, drapeau US cousu sur le bras et riot gun à la ceinture. Et pour tous des gardes du corps à la descente de l’avion, un convoi sur la route du « lieu de vie » et une protection permanente digne de celle pour grands diplomates... Des milliers de soldats pour quelques centaines de techniciens perdus à plus d’une heure d’avion, au-dessus du sable, loin d’une autre Algérie, moins « utile » certes. Là-bas, la violence dévaste certains quartiers de la capitale et le sang coule à gros bouillons dans les villages de la Mitidja. Là-bas, le main-tien de l’ordre a été confié à des groupes d’autodéfense - milices patriotiques, gardes communaux - qui règnent le jour mais s’enferment la nuit, évitant les routes perdues de montagne truffées de mines artisanales et de mauvaises embus-cades. Là-bas, le combat âpre et dur réclame une contre-guérilla professionnelle, militaire. Mais il n’y a pas de pétrole dans ces villages ou ces quartiers abandonnés, seulement de petits groupes de population dont beaucoup ont voté islamiste. Il y a deux Algéries, celle de la guerre civile et celle d’Hassi Messaoud, celle de ce puits où des experts français s’acharnent à achever une unité de récupération des gaz d’une torchère : « Regardez cette fumée noire, ces flammes, dit l’ingénieur algérien responsable de la production, c’est de l’argent qui part en fumée. » Un million de francs par jour, des volutes de gaz qui brûlent en attendant la mise en marche de la nouvelle installation. Une fois leur travail terminé, les techniciens français, à peine une trentaine, ne reviendront pas : « Pourquoi les entreprises françaises sont-elles aussi frileuses ? », demande l’ingénieur algérien francophone, irrité par la difficulté d’obtenir des visas pour ses techniciens qui ont besoin de formation en France : « Pendant ce temps, les Japonais offrent un travail impeccable et les Anglo-Saxons nous font un pont d’or. » Avec 25% du marché, 12 milliards de francs en 1996, la France reste le premier fournisseur de l’Algérie. La Lyonnaise des Eaux, Renault et les laboratoires pharmaceutiques sont toujours là. Mais ses concurrents de Madrid (12% du marché), de Washington (11%) ou de Rome (8%) sont de plus en plus mordants. D’ailleurs Alger ne semble plus pressé de recevoir les 6 milliards de francs de lignes de crédit accordés par la France en 1994. Les temps ont changé, le pays n’est plus étranglé financièrement : l’augmentation du prix du baril, trois rééchelonnements de la dette, une croissance de 5% cette année, une réserve de la banque centrale égale à six mois d’importation, du jamais vu... Voilà de quoi régler ses dettes avec ponctualité, sous l’oeil paternel du FMI, et payer cash la majorité de ses importations. Qu’importent le spectre effrayant de la croissance démographique, le chômage colossal, la crise du logement, l’exode des 400 000 cadres algériens, la fuite de matière grise, la dégringolade des salaires - moins 35% - et la hausse des prix alimentaires, véritable coup de marteau social assené à la population, sous la contrainte et à la faveur de l’état de guerre. Le coût économique du terrorisme est estimé sur cinq ans à 40 milliards de francs hors dépenses militaires. Et dès l’année prochaine il faudra reprendre le service de la dette. Peu importe que l’embellie ne soit que conjoncturelle : le pouvoir, assis sur sa cassette et fort de l’appui du FMI, surfe sur l’océan noir du pétrole d’Hassi Messaoud.

JEAN-PAUL MARI

2 octobre 1997

Par Jean-Paul Mari

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