FRANCE 7 septembre 2017

Anorexie et mannequins

Des tops models toujours aussi maigres

Quatre mois après la mise en place de certificats médicaux pour les mannequins, notre enquête montre que la taille 32 reste la norme dans une profession sous pression. Hier, deux géants du luxe ont décidé de réagir.

La maigreur sera-t-elle moins visible sur les podiums des prochaines Fashion Week ? C’est en tout cas la volonté des deux géants du luxe Kering et LVMH (propriétaire du Parisien/aujourd’hui en France) qui représentent de grandes marques comme Gucci, Vuitton, Dior... Les deux groupes associés, de manière exceptionnelle, ont adopté une charte commune, rendue publique mercredi, et applicable immédiatement partout dans le monde. Ils s’engagent à ne plus embaucher de modèles en dessous d’une taille 34 lors de leurs séances photo, défilés et campagnes publicitaires.

C’est loin d’être anecdotique. Car selon notre enquête réalisée dans une grande agence de mannequins et auprès de médecins nutritionnistes, la plupart des jeunes filles mettent des vêtements de taille 32. A moins de reprendre quelques kilos, elles ne pourront plus défiler pour ces grandes marques. Une nouvelle étape après les décrets d’application de la loi Santé de janvier 2016, publiés en mai. Ce texte visait déjà à lutter contre l’extrême minceur des mannequins, dont l’impact sur les troubles alimentaires des adolescentes n’est plus à démontrer.

Réécriture du décret

Depuis quatre mois, les médecins du travail sont donc chargés de délivrer des certificats de santé aux 6 000 professionnels concernés. Ils jugent notamment leur indice de masse corporelle (IMC), calculé en fonction du poids et de la taille. Pour les plus de 18 ans, l’IMC minimal est fixé à 17, seuil de la maigreur modérée à sévère. Mais, selon nos informations exclusives, ces médecins ont déjà convaincu la Direction générale du travail de réécrire ce décret d’ici quelques mois.

L’indice de masse corporelle est jugé incomplet. « Il n’est pas assez satisfaisant. Ce n’est pas parce qu’une jeune fille a un IMC en dessous de 17 qu’elle souffre de troubles alimentaires, et inversement », déclare Claude-David Markus, coordinateur du CMB, le centre de médecine du travail auquel sont rattachés les mannequins. Il veut imposer aux marques, « donneurs d’ordre, de changer leur conduite infâme ». Thierry Boulanger, un autre médecin du travail, confirme : « Il faut s’appuyer davantage sur des éléments nutritionnels, neurologiques, les antécédents de la patiente... »

Pour l’instant, la durée de validité du certificat médical, deux ans, ne devrait pas changer. Selon Victoire Maçon Dauxerre, ancien top- modèle de 25 ans, tombée dans l’anorexie et auteur de « Jamais assez maigre » (2016), c’est justement là le problème. « Il faut les renouveler plus souvent. On bascule dans l’anorexie extrêmement vite. Moi, j’ai perdu 11 kg en deux mois. Je mangeais seulement trois pommes par jour. Certaines avalent même du coton ! »

Mannequins trop maigres : « Je dois affiner mes hanches et mon visage »

Lilou, 62 kg pour 1,80 m, a prévu de perdre 4 kg. Reportage dans une l’une des plus grandes agences de mannequinat au monde.

Au bout du fil, une voix méfiante avait prévenu : « J’espère que vous ne demanderez pas aux filles si elles se font vomir. » Malgré la suspicion de l’attaché de presse, notre demande de reportage sur les coulisses du métier est acceptée. Deux demi-journées, pas une heure de plus, au sein d’une des plus grandes agences de mannequinat au monde, habituellement fermée aux visiteurs.

« Des diamants bruts qu’il faut savoir polir »

15 heures. Dès l’entrée, deux communicantes, crispées, nous encerclent, visiblement sommées de ne pas nous lâcher. Interroger les mannequins ? « OK, mais pas plus de cinq minutes. » Et le sujet de la maigreur ? A peine celui-ci évoqué, elles nous fusillent du regard.

Derrière une première porte, une quinzaine d’employés passent en revue les photos des candidates, derrière leur ordinateur. La concurrence est féroce. Il faut dénicher ce « quelque chose qui rend une fille incroyable », avec du chien, une peau divine, du jamais-vu. Celle que les marques s’arracheront pour leur campagne de pub, leur défilé. « Ils veulent toujours de la nouveauté », glisse la directrice des « scouts », chasseurs de têtes chargés de repérer les plus belles femmes dans la rue, le métro, partout. « Time is money, on ne peut pas attendre qu’elles nous passent sous le nez », lance-t-elle.

Si la plupart sont à peine majeures, les jeunes recrues signent des contrats d’exclusivité dès 14 ans. Et doivent à tout prix surveiller leurs mensurations jusqu’à 16 ans, l’âge légal pour travailler. Des agents, sorte de nounous, leur dictent ensuite comment s’habiller, marcher, s’affirmer. « Ce sont des diamants bruts qu’il faut savoir polir », lance John, l’un d’eux. Il le répète, toutes rêvent d’un contrat durable et de revêtir les plus belles robes du monde. Et cet espoir a un prix. Un mannequin photo taille du 36, celles des podiums ne doivent pas dépasser 32-34. A elles de savoir quels sacrifices elles sont prêtes à faire.

Son tee-shirt flotte sur ses côtes

A l’entrée, Jeanne* s’entraîne, justement, à défiler. Ses talons vertigineux claquent sur le parquet. Au bout du couloir, le jeune mannequin, à peine majeur, visage blême, durci par d’épais cernes, pivote sur lui-même, et reprend ses allers-retours sans relâche. « On dirait un mec », tacle un agent sur le canapé. Difficile de décoller son regard de cette silhouette rachitique. Son jean moule ses jambes décharnées. Son tee-shirt flotte sur ses côtes.

Anya*, une sublime Africaine, débarque. Elle a 19 ans mais son corps est celui d’un enfant. « Wow ! Allez, mets des talons, et marche. Tu illumines notre journée », lui crie un employé en anglais. « Elle est belle. Celle-ci, on l’adore », confie un autre. Amusée, Anya fait le tour de la salle, chaudement applaudie.

« On ne veut plus voir la femme, seulement le vêtement »

Dans un bureau voisin, Lilou*, 18 ans, repérée il y a quelques jours dans la rue, vient rencontrer l’équipe. Ou plutôt être examinée de près. « Il va falloir faire du sport. Tu reviendras toutes les deux semaines pour que l’on voit ta progression », assène un « scout ». Ici, personne ne parle jamais de poids. Mais Lilou a compris, avec 62 kg pour 1,80 m , elle est déjà trop grosse. « Je dois affiner mes hanches et mon visage », soupire l’étudiante, un brin agacé. Elle a prévu de perdre quatre bons kilos.

Si certaines ont des silhouettes équilibrées, d’autres se succèdent, jambes disproportionnées, carrure de moineau, une bouteille d’eau minérale à la main. On ose : « Elles sont vraiment très minces, non ? » « Je sais, ce n’est pas beau, murmure une « scout », trente ans d’expérience. On ne respecte plus leurs formes. » Elle regrette le temps des stars pulpeuses des années 1990. « Aujourd’hui, on ne veut plus voir la femme, seulement le vêtement », grimace-t-elle. Le problème est que toutes ne seront pas des Cindy Crawford, même en maigrissant. « On va donner plein d’espoir à des filles qui ne feront jamais leur carrière. »

* Tous les prénoms ont été changés.

Elles font toutes du 32

Lors de notre reportage, nous avons noté les mensurations de cinq mannequins, répertoriés sur leur composite, l’équivalent de leur carte de visite, afin de les faire analyser par des spécialistes du centre de référence des troubles alimentaires, à Lyon (Rhône). Elles mesurent entre 1, 76 m et 1,80 m, leur tour de taille se situe entre 56 et 63 cm. Après examen, « elles font presque toutes du 32, elles sont en situation de maigreur », concluent, inquiets, Sylvain Iceta, médecin psychiatre, praticien hospitalier, et Bérénice Segrestin, médecin nutritionniste.

L’exemple le plus frappant reste Mia, pas encore 20 ans. Cette jeune femme mesure 1,80 m, soit vingt centimètres de plus que la Française moyenne et son tour de taille - 60 cm - est inférieur de vingt centimètres. En dessous de ce chiffre, soit en faisant un 32, on atteint la taille enfant. C’est le cas d’Anya, l’Africaine de 19 ans, notent les deux spécialistes même s’ils le précisent qu’il existe aussi des maigreurs constitutionnelles. En France, moins de 8 % des femmes ont un tour de taille de 70 cm et seul 1 % de moins de 59 cm, Anya elle, est à 56 ! Selon Sylvain Iceta et Bérénice Segrestin, ces mannequins présentent de nombreux risques : malaises, fractures des os, perte des cheveux. Mais aussi hypofertilité et ralentissement psychique.

« Je n’ai pas envie de me priver mais... »

Il y a un an, Charlotte*, 18 ans, longs yeux en amande, signait dans une grande agence de mannequins. Depuis, elle a réalisé quelques shootings photo. La pression du poids, elle en a conscience mais, selon elle, personne n’oblige les nouvelles recrues à rentrer dans un moule. « Une fois, l’un des agents s’inquiétait parce qu’une de mes copines avait maigri. Il ne voulait pas qu’elle s’affame. » Si Charlotte mange beaucoup de légumes, elle ne compte pas mettre sa santé en danger. « Jamais je ne m’obligerai à manger trois carottes par jour », jure-t-elle. Pour une raison simple, le jeune mannequin ne rêve pas de défiler, inutile donc de se forcer à rentrer dans une taille 32. Pourtant, la pression est quand même là, insidieuse. A un casting, on lui a déjà signalé qu’elle était trop grosse. « Je n’aime pas mon tour de hanches. Il faisait 92 cm, je suis retombée à 90, c’est la norme exigée. » Il y a quelques jours, Charlotte a emménagé à Paris pour se consacrer à son nouveau métier. Là, elle devra être plus rigoureuse. « Je n’ai pas envie de me priver mais, à un moment, il faut se mettre des barrières. » Pourtant, avec 53 kg pour 1,77 m, elle est déjà en situation de maigreur.

* Le prénom a été changé.

Depuis trois ans, Franck Sorbier a remplacé les mannequins des podiums par des danseuses, au corps moins formaté. Interview.

Sur la vingtaine de créateurs contactés, Franck Sorbier a été l’un des seuls à accepter de s’exprimer. Depuis trois ans, ce grand couturier a remplacé les mannequins des podiums par des danseuses, au corps moins formaté.

Pourquoi avez-vous décidé de faire appel à des artistes ? Franck Sorbier. Je voulais renouer avec la grâce et le spectacle. Les danseuses et les actrices savent incarner des personnages, alors que les mannequins actuels sont, généralement, entraînés pour marcher très vite sans conscience du vêtement. Avec les artistes, j’ai retrouvé la vivacité et la chaleur. J’entends souvent dire que les créateurs veulent que le mannequin disparaisse sous le vêtement. Ce n’est pas ma conception de la couture. La femme et l’habit doivent, réciproquement, se révéler.

Sont-elles moins maigres que les tops ? Oui, elles font généralement du 36. Il y a un an, j’ai lancé une collection enfants. Quand j’ai vu que les mannequins avaient presque le même tour de taille que les fillettes, je ne m’y retrouvais plus. L’an dernier, j’ai repris des modèles. Et je m’en suis mordu les doigts. Bien sûr, les agences n’ont pas toutes cette politique. Mais, globalement, elles sont de plus en plus maigres. Un jour, énervé, j’ai dit à une directrice de casting : « On va jusqu’où comme ça ? » Elle m’a répondu : « C’est ce que veulent les clients. » Les agences savent qu’il ne sert à rien de m’envoyer des squelettes, ça ne m’intéresse pas. Je me demande comment on va sortir de ce système.

Comment en est-on arrivé là ? Dans les années 1990, à mes débuts, il y avait celles qu’on appelait les « supermodels » comme Naomi Campbell ou Linda Evangelista. Puis, les filles de l’Est sont arrivées. Elles étaient plus grandes, plus minces et payées moins cher. Il a fallu s’aligner avec des mannequins extrafins. Et c’est devenu une mode. Le jean slim est apparu avec la référence skinny, maigre.

Vous aviez vous-même fait polémique avec un mannequin aux jambes démesurément fines en 2008... Oui, c’était une danseuse, elle portait une robe de mariée en dentelles mi-cuisse. C’est vrai que j’aime les jambes très longues avec un buste court. A l’époque, sa minceur a choqué. Je ne m’en suis pas rendu compte.

Les contrôles mis en place par la médecine du travail sont-ils une bonne chose ? Je pense que oui. Mais il aurait fallu prendre cette décision il y a bien plus longtemps. Ce qui est dramatique, c’est que tout le monde s’est habitué à cette maigreur, à cette déformation visuelle. Le plus dangereux, c’est l’influence sur les gamines. Aujourd’hui, on ne peut pas souhaiter à quelqu’un de faire ce métier.

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Dossier réalisé par ELSA MARI

7 septembre 2017

Par Elsa Mari

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