« Ali Abdu est en Europe, me dit mon ami érythréen B. —Quoi ? —Je te dis qu’Ali Abdu est en Europe, avec Yemane Ghebreab. Ils sont en Allemagne. —Ces jours-ci ? —Ces jours-ci. —Mais je pensais qu’ils étaient interdits de voyager par le Conseil de sécurité de l’ONU. —Eh bien manifestement, les décisions de l’ONU ne sont pas respectées », conclut B., que cette information attriste mais n’étonne pas.

J’étais convaincu pourtant que, puisqu’ils avaient envie d’être efficaces, les pays européens allaient mettre un point d’honneur à faire en sorte que les barons du parti unique érythréens ne foulent plus le sol de l’UE. Surtout s’il s’agissait d’Ali Abdu, ministre « par interim » de l’Information et grand ordonnateur des messes télévisuelles du régime, et Yemane « Monkey » Ghebreab, directeur des Affaires politiques du parti-Etat et proche conseiller du président Issaias Afeworki.

Le 23 décembre 2009, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté la résolution 1907 imposant un régime de sanctions strictes à l’Erythrée, comportant notamment une interdiction de voyager pour son leadership politique et militaire.

Manifestement, je me suis trompé, puisque les deux hommes résident actuellement à l’Innside Premium Hotel de Niederrand, près de Francfort.

Ironie du sort : mes amis érythréens résidant en Allemagne ont appris, par les partisans du régime, que les deux gros bonnets de la dictature étaient venus coordonner la grande manifestation que le gouvernement organise dans trois villes occidentales le 23 février pour... protester contre les sanctions de l’ONU !

Comme à leur habitude, ils sont également venus passer quelques coups de téléphone d’intimidation à des réfugiés politiques accueillis en Europe, se manifester dans des événements de l’opposition pour terroriser les participants, récolter la « taxe révolutionnaire » de 2% de leurs revenus que les membres de la diaspora doivent verser au gouvernement et mobiliser les partisans de la dictature.

Lorsque la rumeur a commencé à courir que « Monkey » était de passage à Paris, les visages de mes amis réfugiés se sont figés. Dans l’esprit de tous, l’éminence grise d’Issaias ne pouvait venir en France que pour un coup tordu à leur encontre.

Tous les réfugiés érythréens que j’ai rencontré conservent une sainte terreur des ministres et de l’entourage du chef de l’Etat, les dotant parfois, dans leur peur, de pouvoirs et de moyens extravagants, comme celui d’entendre leurs conversations téléphoniques. Il reste que je n’ai cessé de répéter, face aux moues amusées et méprisantes des diplomates européens, que les voyages au sein des communautés de la diaspora sont un élément important de la mainmise du régime sur les Erythréens.

Mais les visas continuent d’être distribués. Mais enfin que l’Europe se ridiculise et s’expose à un danger à laquelle elle ne croit pas ne m’étonne qu’à moitié.

Cela me rappelle l’époque où, jeune journaliste, j’avais déniché dans une banlieue parisienne le ministre de la Santé du régime des talibans venu honorer un rendez-vous au quai d’Orsay.