Radio Erena

Je me rends régulièrement et avec, chaque fois, un plaisir imprécis et enfantin, dans les locaux de la petite radio érythréenne que Biniam et moi avons montée dans le 13e arrondissement de Paris. Une petite maison de brique rouge, un grand canapé et une table, des photos d’Asmara, des bibelots, des cartes postales, des souvenirs baroques et du café. Radio Erena, « notre Erythrée ». Les cendriers sont pleins, des madeleines toujours à portée de main pour cet infatigable grignoteur, les brouillons de ses flashes d’information en tigrinya sont empilés sur les chaises. Derrière son rideau de fer, tournant sa clé dans une serrure toujours fermée, Biniam sourit et frappe dans ma main.

Depuis le mois de juin, il créé seul, ou à peu près, les 24 heures de programmes de ce mince faisceau de liberté qui file par satellite jusque dans les oreilles avides de ses frères érythréens. Cette petite aventure de rien du tout a des conséquences. Des auditeurs ont été incarcérés, là-bas, dans cet enclos de malheur qu’on appelle l’Erythrée. Biniam m’a montré leur nom sur une feuille qu’il tient à jour : Temesghen, Amanuel, Yonathan, Tekle... Ils avaient tous moins de trente ans. Biniam lui-même a perdu une sœur à cause de sa fuite, morte d’une crise de paludisme après avoir été enfermée trop longtemps dans un container en métal au sein de la prison militaire de Mai Srwa, à cause de la prétendue « trahison » de son frère, qui fut un temps un visage connu de la télévision d’Etat. L’autre, la jumelle de la défunte, est toujours en prison.

Et pourtant, il met un point d’honneur à être juste. Il interviewe les partisans du régime comme les opposants. Il éveille beaucoup de soupçons au sein de la diaspora à cause de cela. Il est seul. Mais il a quelques amis parmi nous, les Blancs.

« Deux amis, deux bières et une idée, c’est ce qui fait un beau projet », je lui avais dit, le jour où j’ai la première fois visité les locaux. Nous avions discuté deux heures durant, à la fenêtre, dans la brise du printemps 2009, en buvant du thé et en fumant des cigarettes. Je l’avais pris en photo, casque sur les oreilles, fier comme un débutant, au volant de son bolide.