ALGERIE 24 avril 1997

Algérie-Vietnam

Deux guerres, deux cinémas

Un entretien avec Benjamin Stora

L’historien et sociologue compare le traitement par les cinéastes français et américains des guerres d’Algérie et du Vietnam


- N-Obs : Est-ce qu’on peut comparer deux imaginaires de guerre ? Deux défaites ? Et pourquoi a-t-on cette sensation d’une absence d’images sur la guerre d’Algérie et, à l’inverse, la mémoire d’une profusion de films américains sur la guerre du Vietnam ?
- B.Stora : En travaillant sur l’Algérie, je me suis aperçu que beaucoup de tirailleurs algériens avaient servi dans la cuvette de Dien-Bien Phu. Et certains de ces militaires ont ensuite rejoint l’Armée de Libération Algérienne. En face, les officiers français, les "indochinois" sont passés des rizières aux djebels, avec le général Salan, surnommé "le Mandarin". Le choc de la défaite de "l’homme blanc", la secousse de la société, l’impression des militaires d’avoir été "trahi" par les politiques de l’arrière...On retrouve tout cela en Algérie et au Vietnam. En France, il y a une idée fortement ancrée dans la conscience collective : "Ah ! Comme nous avons du mal à traiter la guerre d’Algérie. Regardez les Américains ! Comment ils ont réussi à filmer, à montrer, à exorciser leur défaite au Vietnam." Pour écrire l’histoire aujourd’hui, il faut tenir compte du pouvoir mythologique de l’image. L’image n’est pas seulement un reflet de la réalité, elle fabrique et reconstruit le réel. Pourquoi cette sensation d’un extraordinaire manque d’images sur l’Algérie ? D’abord, parce que la censure étatique, très puissante dans les 58-62, a interdit une quinzaine de films. Et provoqué une autocensure. Quel cinéaste pouvait prendre, dans ces conditions, le risque de mettre en chantier un film sur l’Algérie ? En 1960, Godard vient de réaliser "A bout de souffle", le film qui va impressionner des générations de cinéphiles. Tout auréolé de son succès, il tourne "Le petit soldat"...Interdit ! Et personne ne peut protester. Dans le même temps, la télévision des années 60-62 est faible. Rien à voir avec la puissance américaine qui, entre 1965 et 1973, va inonder de reportages les foyers américains. Quand les films français sont enfin autorisés en 1963...La guerre d’Algérie est finie. Et plus personne ne veut aller voir "Le petit soldat", "Muriel" d’Alain Resnais, "La belle vie" de Robert Enrico ou "Le combat dans l’île" d’Alain Cavalier. La société française ne veut plus entendre parler de cette mauvaise guerre. Une histoire dépassée que le spectateur censure. Plus tard, chaque groupe porteur de la mémoire algérienne va faire et regarder son propre film : Les anti-militaristes vont voir R.A.S de Boisset en 1973 ; les pieds-noirs pleurent sur "Le coup de sirocco" d’Arcady en 1979 ; les officiers partisans de l’Algérie Française applaudissent "l’honneur d’un capitaine" de Shoendoerffer en 1982, et ceux du contingent saluent "Cher Frangin" de Mordillat en 1989 où "La guerre sans nom" en 1992 de Tavernier. Même le groupe des porteurs de valises auront "leur" film, "Liberté la nuit" en 1983. Chacun fait son film. L’image ne réconcilie pas les mémoires. L’autre n’existe pas. Le sentiment d’absence d’images vient de là. D’autant que le sujet principal de ces films n’est pas la guerre mais le poids du remord et de la culpabilité. On filme dans la pudeur, dans l’intimité, dans l’espace privé. La guerre d’Algérie en images est le face à face d’un homme avec sa conscience, une guerre à huis-clos. Dans "Outre-mer", la fille d’un officier, atteinte d’un cancer, voit son mal évoluer pendant que la situation de l’Algérie se dégrade. Ce sont de très bons films, tous applaudis par la presse et certains couronnés par un prix...Impossible de parler de silence des médias ! C’est bien la société qui refuse de "voir" ces films. Il n’y a pas d’émotion collective : l’Algérie reste un drame individuel.
- N-Obs : Tout le contraire du traitement américain de la guerre du Vietnam...
- B.Stora : Absolument. Le véritable sujet n’est pas le Vietnam mais le traumatisme national. C’est la descente aux enfers d’un peuple, d’une nation prise dans une spirale qui peut la conduire vers la folie du Colonel Kurtz d’"Apocalypse Now". C’est aussi l’époque des "images allusives". "Taxi-driver" n’est pas un film sur le Vietnam ; il raconte pourtant le retour d’un vétéran dans la jungle urbaine de New-York où il va poursuivre sa guerre, déguisé en huron, maquillé comme ses camarades de commando. "Macadam Cow-boy" exprime la crise morale, la drogue, l’homosexualité et la prostitution. La guerre sale, où on vient de l’arrière pour égorger, se lit dans "Les douze salopards". La violence folle dans "Bonnie and Clyde". Et même le traitement de l’"indien" est revu, dans un climat de révolte étudiante, de mise à bas des clichés, comme dans "Little Big man", "Soldat Bleu" et "Un homme nommé cheval"...Tout parle du Vietnam. Mais les cinéastes américains vont plus loin : ils créent un "genre Vietnam" où tous les grands du cinéma vont faire leur gamme...Coppola, Cimino, Scorcese, Oliver Stone, etc. Un genre qui inaugure une violence poussée à son paroxysme, violence sordide, baroque, délirante, avec des festivals pyrotechniques, des effluves de drogue, d’alcool et des volutes de lumière bleutée. Plus tard, on retrouvera tout cela chez Tarentino et John Woo. Des "films-explosion" où le cinéma, face aux reportages de la télé, redevient la force créatrice de l’image.

- N-Obs : Et sur le fond, ils arrivent à transformer la guerre du Vietnam en une horreur où ils sont victimes du barbare Viet ?

- B.Stora : Regardez "Platoon" ! Ils ont réussi à se mettre en scène victimes de leur propre action. Avec une éternelle patrouille perdue dans une jungle grouillante de Viets qui tuent les soldats isolés, grelottants, perdus, loin de chez lui. Du coup, on est pris de compassion pour ce héros-blessé, emporté sur un brancard dans le fracas de l’hélicoptère ! On est loin du remord français sur l’Algérie. Autre réussite : mettre en scène une mémoire de vengeance, de revanche. Dès l’ère Reagan, avec trois "Rambo" et trois "Missing in Action", on reconstitue un imaginaire d’une guerre qu’on va, à nouveau, gagner ! En punissant celui qui a osé vous défier. Ces films sont bien fait, efficaces et ils vont toucher des millions de spectateurs dans le monde entier. L’autre, le vietnamien, devient un sauvage, barbare, cruel et sadique. Alors que notre Algérien est un indigène, absent, muet... Le fameux travail de deuil mené par les Américains s’est joué dans la violence qui diffère la rationalité et la réalité du conflit. Chez nous, il s’est fait dans la blessure cachée, dans la vengeance enfouie, dans la honte. Il y a une rumination contre un personnage invisible et maléfique. C’est un sentiment complexe et dangereux.
- N-Obs : L’Algérie serait la mauvaise partie de nous-même, celle qui qui nous a obligé à nous salir, "la question " qui nous a dégradé...Alors, on a détourné le regard ?
- B.Stora : Les maux de la guerre n’ont pas trouvé de mots et donc d’image. En 1962, la société française s’arrache à la ruralité et fonce vers la "modernité". C’est la fin d’un monde. Celui des "hommes du sud", où les gens parlent fort, apparaît barbare, archaïque, inculte. On veut l’oublier. En 1958, De Gaulle parle de "De Dunkerque à Tamanrasset" mais en 1962, il proclame "De l’atlantique à l’Oural"...A cette époque, on croit que l’Algérie est une histoire finie. En fait, une autre histoire commence. Les pieds-noirs dans les années 70, les beurs en 80, les enfants de harkis en 90...Tous vont interpeller, secouer la société. Il reste désormais à fabriquer de nouveaux films capables d’exprimer l’émotion collective. Il y a eu des efforts, des jalons posés par des réalisateurs qui ne sont pas responsables de la guerre puisqu’ils avaient sept ans à la fin de la guerre : "Les yeux de Cécile" de Jean-Pierre Denis, "L’été de tous les chagrins" de Serge Moati. Il y a un frémissement. Il faut aller plus loin. les acteurs de la guerre d’Algérie ont besoin d’être reconnus. Pour aller vers la réconciliation collective. L’imaginaire est capital pour l’avenir. Soit, on montre la guerre comme un spectacle fascinant à la manière américaine ; soit on reste dans l’infigurable, l’indicible, la blessure et la revanche inavouée comme le font les français, soit, on construit un imaginaire pour empêcher la répétition. Pour cela, il faut montrer et reconnaître. Les morts et les crimes.

- N-Obs : Est-ce que la guerre qui se déroule aujourd’hui en Algérie ne va pas brouiller l’image du passé ?

- B.Stora : Bien sûr. Cela va compliquer le décryptage. On vit dans l’illusion de la répétition qui nourrit le ressentiment, la vengeance contre le fanatique. Pourtant, on ne peut pas éviter le travail à faire. La clarification, la séparation doivent se faire. Régler la question de la guerre d’Algérie, c’est éviter de ne pas la rejouer en permanence ; Et notamment en arrêtant de chercher un éternel ennemi intérieur, diabolisé : l’immigré algérien.

Jean-Paul Mari

« Imaginaires de guerre », par Benjamin Stora, La Découverte, 250 pages, 125 F. Benjamin Stora, historien et sociologue, professeur à l’université de Paris-VIII, enseigne histoire de la colonisation française. Membre en 1995-1996 de l’école française d’Extrême-Orient. A publié en autres, "La gangrène et l’oubli" 1992 et "Histoire de la guerre d’Algérie" 1993. Et réalisé un document : "Les années algériennes."

24 avril 1997

Par Jean-Paul Mari

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