AFGHANISTAN 22 novembre 2012

Vivre avec la peur

Dix semaines à kaboul

Le livre d’un médecin psychiatre français

De quoi est fait le quotidien des soldats en opération ? Quelles sont leurs motivations, leurs peurs ? Comment fonctionne une équipe médicale internationale ? Qui sont les médecins qui vivent la guerre au quotidien ? Quels sont leurs liens avec la population civile ? Pourquoi des psychiatres sont-ils envoyés sur le terrain ?

Médecin militaire, psychiatre, Patrick Clervoy a rejoint de nombreux théâtres d’opération au cours de ses missions. Le récit qu’il nous livre ici est le journal de bord des dix semaines qu’il a passées à l’hôpital militaire de Kaboul. Écrit sur le vif, au fil des événements, il offre un regard précis et sans concession sur la situation. Kaboul, Kandahar, la vallée de Tagab... À chaque page un destin se joue entre les mains des équipes médicales. Vivant leur engagement sans faillir, elles tentent de sauver soldats de la coalition, militaires afghans et population civile, parmi laquelle de nombreux enfants.

Dans un style sobre et empreint d’une grande humanité, l’auteur livre un témoignage inédit sur les aspects méconnus de ce conflit. Sa réflexion sur les enjeux de la guerre et sa réalité quotidienne est complétée par un entretien. Un éclairage essentiel.

LIRE UN EXTRAIT

Vivre avec la peur

Récit d’une panique

À mon arrivée à KaIA, j’ai entendu parler de la panique qui s’était produite au réfectoire deux mois plus tôt. Je tente d’en reconstituer le récit à partir de plusieurs témoignages dont aucun n’est totalement concordant. Je repère un contexte précis avec une succession d’événements qui en ont préparé la survenue. J’ai écouté, stupéfait, le récit de ces quelques minutes de folie collective. Je fais le constat que nous ne sommes pas passés loin de la catastrophe. J’ai l’idée que rien ne nous protège d’une nouvelle panique. Quand va-t-elle ressurgir ?

Cet épisode est survenu le 28 avril 2011. Voici le contexte. L’opération Pamir en Afghanistan existe depuis neuf ans. Les forces de l’Otan ont établi plusieurs camps autour de l’aéroport de Kaboul. KaIA est l’un d’entre eux. Ce camp est vaste. Il a été récemment réaménagé. Les bureaux et les lieux de vie sont modernes. Les contingents de nombreux pays y cohabitent réunissant un total de 4 000 militaires, hommes et femmes, affectés à des missions de soutien logistique. Les différences de langues et de cultures font que chaque contingent, tout en vivant au milieu des autres, aménage ses activités resserrées sur sa communauté. Les militaires du camp sont une foule disparate ; beaucoup se croisent sans se connaître.

Les procédures limitent les communications entre individus. La réussite des opérations exige le secret. Chacun est dans la réserve de sa mission. Ce qui est confidentiel n’est pas partagé au plan collectif. Excepté le haut de l’état-major, personne n’a une vue globale des événements en cours. Les informations qui circulent sont fractionnées, incomplètes. La totalité d’un événement n’est reconstituée qu’après coup.

L’insécurité du camp pèse sur chacun. Le camp est un milieu clos relativement bien protégé par ses murs en bastion. La menace est d’abord une menace extérieure. Sporadiquement, des roquettes ont été tirées des alentours de l’aéroport, mais les nouveaux bâtiments en dur protègent les militaires de ces tirs. La menace interne est celle de l’insurgé kamikaze qui parviendrait à pénétrer dans le camp avant de se faire exploser. Le personnel afghan travaillant dans le camp est nombreux. Ils doivent arborer un badge d’accès. Les prévôts refoulent régulièrement ceux qui cherchent à entrer avec de faux papiers ou de fausses cartes. C’est dans ce milieu resserré qu’est survenue la panique. Le contexte commence avec l’événement préparatoire. Vers 10 heures, sur le site de l’aéroport de Kaboul, à moins de 300 mètres du camp, mais dans un campement distinct dédié à l’armée de l’air afghane, huit militaires américains de l’US Air Force sont abattus par un militaire afghan. Nous apprenons plus tard les détails reconstitués de cet événement : le militaire afghan était un colonel pilote de l’armée de l’air afghane. Il a pénétré dans le bureau de planification des opérations et a vidé son arme sur les personnes présentes avant d’être abattu à son tour. L’hôpital français du camp reçoit une à une les victimes. Six d’entre elles arrivent décédées ; deux blessés encore conscients sont pris en charge au déchoquage et décèdent malgré les soins intensifs.

Survient l’alerte intrusion. Une longue sirène retentit partout dans le camp, puis les haut-parleurs diffusent d’une voix mécanique préenregistrée le message d’alerte « blue screen ». Ce code indique, sans précision, une menace imminente : autant le risque d’explosion d’un engin piégé que celui d’une attaque de roquette ou d’un attentat suicide. Compte tenu des événements précédents, l’information immédiate diffusée dans le camp est que plusieurs insurgés s’y sont infiltrés pour reproduire l’attentat du matin. Personne n’est à même de vérifier cette information, nul n’en connaît la source, chacun la retient et la répète.

Suivant les procédures prévues en cas d’alerte et répétées à chaque exercice, les soldats belges de la force de réaction immédiate prennent position devant chaque bâtiment. Ils sont armés, prêts à faire usage de leur arme. Leur posture est perçue comme menaçante pour le personnel qui continue de travailler à ses tâches urgentes. Sur les toits, des tireurs d’élite ont pris position. Les entrées du camp sont verrouillées. La représentation de chacun est que les trois insurgés, captifs du camp, s’y dissimulent et peuvent porter la menace à tout moment. Le bruit circule que l’un d’entre eux a été neutralisé, ce qui ne sera jamais confirmé ensuite.

Toute la journée, de 11 heures à 18 heures, les alertes du camp sont répétées toutes les dix minutes : un long klaxon puis le message vocal en anglais « Alerte intrusion ». Chaque militaire est confiné dans son local de service. Il reste équipé de ses protections – casque et gilet pare-balles – et de son arme. La majorité du personnel n’a pas la possibilité de prendre un repas le midi.

Survient alors l’événement déclenchant. Le soir, la situation est stabilisée. Les signaux sonores d’alerte ont été interrompus depuis deux heures. L’ensemble du personnel a accès au seul point de restauration disponible, l’autre restant fermé en raison de l’alerte, pour être le lieu de fouille des civils afghans présents sur le camp.

Il est 19 h 45. Quinze minutes avant sa fermeture, la salle à manger est pleine. Elle est vaste, de la dimension d’un gymnase avec plusieurs entrées et sorties. Ce soir, la foule est là. Les espaces entre les murs et les tables sont envahis par les militaires dans la file d’attente pour avoir accès à la rampe de libre-service. L’attente est de trois quarts d’heure alors qu’elle est d’ordinaire à peine de quelques minutes.

La tension ambiante est singulière. Chacun se regarde, réagit au moindre mouvement à côté de lui, sursaute au moindre bruit inhabituel. Les événements du matin sont commentés par tous. Ce rassemblement d’un grand nombre de personnes donne à chacun un sentiment de menace ravivée. Ainsi rassemblée, leur petite foule est une cible de choix pour commettre un attentat. C’est pour un insurgé la situation idéale pour faire d’une seule bombe artisanale plusieurs victimes. Tout se fait dans la hâte : prendre le repas et partir.

À ce moment, une femme de service pakistanaise sort des cuisines et crie dans la salle pour demander l’évacuation des lieux. On saura après coup qu’un colis suspect avait été repéré. La femme s’exprime dans sa langue natale, d’autres disent qu’elle aurait crié : « Bomb ! Bomb ! » Sur le coup, personne ne réagit vivement. La plupart des militaires observent la situation sans la comprendre. Certains pensent qu’elle se dispute avec un autre employé de la restauration. Aucune réaction de foule. Chacun se tend dans l’attente de la suite. Puis un serveur avance vers les clients et hurle : « Out ! Out ! », le bras tendu vers une sortie du fond. Il déclenche un mouvement de panique.

Les militaires américains du premier rang, fortement ébranlés par l’attentat du matin contre leur contingent, réagissent comme si un insurgé avait fait irruption dans la salle pour les tuer. Ils tracent leur route violemment vers la sortie indiquée. Des cris sont poussés dans chaque langue. Une grande confusion s’installe. Les témoins décrivent l’invincible mouvement d’une marée humaine. Beaucoup se ruent vers cette même sortie. Les personnes sur le passage sont bousculées. Les moins lourdes, les plus petites, surtout les femmes, tombent sous la pression de la masse et sont piétinées. Quelques personnes tentent de contenir la panique, crient : « Calm down ! Slowly ! », en vain. Les fuyards sont furieux.

Sur place, des militaires belges dévolus à la sécurité renversent des tables pour s’en faire un écran. Ils s’embusquent derrière, sortent leurs armes et les pointent dans la direction des cuisines d’où afflue la masse des fuyards. Les bruits de manipulation des fusils, des chargeurs engagés, des culasses armées se succèdent. À la vision de cette force prête à réagir et aux bruits de leurs armes, ceux qui fuient amplifient l’imminence du danger et pensent leur mort imminente. Ils voient aussi que ces armes sont prêtes à faire feu vers eux-mêmes et se sentent menacés autant par-devant que par-derrière. Dehors, d’autres soldats se sont embusqués et tiennent en joue les fuyards. Les mêmes bruits d’armes se font écho tout autour du site.

Les militaires qui ne portent pas d’arme sont dans l’incapacité de se protéger : d’un côté du pilier ou du mur, ils sont dans la ligne de mire de leurs camarades qui pointent leurs fusils chargés dans leur direction, de l’autre côté, ils sont exposés à la menace du supposé insurgé. Par chance, aucun ne tire. On peut imaginer le carnage si un coup de feu était parti. Il aurait déclenché une tempête de tirs incontrôlés.

En quelques longues minutes, la situation s’apaise. Les personnes dehors regardent, hébétées, de droite et de gauche pour comprendre ce qui vient de se produire. Le sol est jonché d’objets divers et de mobilier de cuisine renversé.

Personne n’a tiré malgré la très grande tension. Personne n’est mort du piétinement. Il y a beaucoup de blessés légers avec des contusions. Des gestes de secours ont été observés, du personnel sorti tirant par le vêtement ceux et celles qui avaient chuté dans leurs courses et qui se faisaient piétiner au niveau des issues du réfectoire.

À 50 mètres du réfectoire, les personnes qui étaient prises dans d’autres activités, comme à la salle de sport, n’ont pas été concernées. C’est en sortant de leur salle qu’elles apprennent la panique qui s’y est déroulée. Aucun insurgé n’a été repéré dans le camp, mais l’idée persiste qu’il aurait pu y en avoir un qui se serait enfui devant la menace des forces de sécurité.

Pour complément d’information, le personnel a ensuite appris que le colonel afghan meurtrier avait été célébré comme un héros national avec un rassemblement de plus de 15 000 personnes à ses obsèques.   Mise en condition Roissy – Kaboul

28/07/2011 Départ le 27 à 6 h 30. Train jusqu’à Marseille, TGV jusqu’à Roissy. À l’aérogare, nous repérons d’autres personnes en treillis. Notre groupe s’agrège. Le neuvième mandat est constitué de personnel venant en majorité de trois hôpitaux d’instruction des armées : l’hôpital du Val-de-Grâce de Paris, l’hôpital Robert-Piqué de Bordeaux et l’hôpital Clermont-Tonnerre de Brest, plus quelques éléments isolés venant de l’hôpital Sainte-Anne de Toulon et de l’hôpital Desgenettes de Lyon. Nous sommes une centaine.

Une longue d’attente commence, trois heures par-ci, trois heures par-là. La petite foule que nous sommes bavarde beaucoup, de tout et de rien. Il y a deux semaines, nous avons reçu une courte formation à notre mission au centre de préparation aux opérations extérieures. On nous a donné des informations sur l’Afghanistan, son histoire, sa culture et surtout l’insécurité dans ce pays en guerre. On nous a appris à nous équiper de gilets pare-balles. On nous a entraînés au tir au fusil et au pistolet automatique. On nous a montré les déplacements en véhicules blindés. On nous promet une mission enrichissante et passionnante. Nous commençons à croire qu’elle sera une épreuve dont nous espérons chacun sortir le mieux possible. Cette crainte que nous partageons mais que personne ne formule commence à nous cimenter les uns aux autres.

Nous décollons avec beaucoup de retard. L’avion part en fin d’après-midi pour atterrir à Kaboul le lendemain à 10 heures après dix heures de vol. Le trajet fait un grand détour par le sud pour éviter de survoler le Proche et le Moyen-Orient.

À l’arrivée, nous trouvons un soleil qui cogne dur et un vent sec qui fait tourbillonner la poussière de sable. Cela commence par une grosse pagaille pour trouver nos sacs sortis en vrac des soutes, rejoindre l’hôpital, percevoir nos papiers temporaires, écouter les nouvelles consignes et nous installer.

Le site est sous commandement turc. Il est protégé par des soldats mongols « mentorés » par des soldats belges – de l’américain « mentoring » : superviser.

Le camp est immense. Il faut se repérer. Il faut tout déchiffrer. Il y a deux réfectoires immenses pour tout le camp. On mange avec les Américains, les Tchèques, les Bulgares, les Portugais, et vingt autres nationalités. La cuisine est faite par des Sri Lankais. Ce midi, riz parfumé et travers de porc aux épices. Il y a un choix correct de crudités. Sinon, c’est aussi œufs, grillades, BBQ ribs, hamburgers, sodas à volonté, glaces, pancakes, sirop d’érable, beurre de cacahuète, beans, pizzas, fajitas, cookies, chicken comme ci, chicken comme ça… avec peu de goût. Dans les bâtiments vie, à 50 mètres de l’hôpital, nous sommes trois par chambre en lits superposés. Pour survivre, chacun met ses chaussures dans le couloir. Évidemment, ça pue les pieds dès qu’on sort de sa chambre. La climatisation y est installée. Si on ouvre la fenêtre, la pièce est envahie du bruit incessant des avions qui sont à moins de 300 mètres. Les locaux sanitaires sont à côté, il y en a quatre par étage. Les lavabos sont à 10 centimètres des urinoirs. Une affichette vous déconseille de vous rincer la bouche avec l’eau du robinet.

Le décalage horaire est de +2 h 30. Je me demande pourquoi cette demi-heure en plus ? La mort est là

28/07/2011 L’avion ne s’est pas encore arrêté au terminal militaire de l’aéroport de Kaboul que nous apercevons par un hublot l’image d’un groupe de soldats français en tenue de parade qui portent le cercueil d’un camarade décédé trois jours plus tôt.

Deux heures plus tard, nos sacs posés, nous sommes rassemblés à l’hôpital. Notre premier temps est tout à la fois opérationnel et solennel. C’est la « levée de corps ». Devant la morgue, le cercueil est couvert du drapeau tricolore et placé sur des tréteaux. Les médailles du défunt sont disposées sur un coussin. C’est un temps de silence et de recueillement des frères devant celui d’entre eux qui est tombé. Nous partons ensuite sur le tarmac. Des militaires de toutes nationalités se joignent au détachement français. Nous nous alignons sur cinq rangs de part et d’autre de la porte arrière d’un avion de transport. La soute est ouverte. Au fond est tendu un drapeau. Au pied sont disposés deux tréteaux blancs. Nous sommes au garde-à-vous. Lentement avance une garde de six hommes qui marchent au pas. Ils portent le cercueil. Devant eux, un homme porte le coussin. Ils arrivent vers la porte arrière de l’avion et déposent le cercueil. Nous saluons. Les pensées sont graves.

Dans le hall de l’hôpital, au mur, est fixée une stèle métallique en hommage aux cinq infirmiers et brancardiers secouristes du service de santé décédés en Afghanistan. Autour de la plaque sont accrochés des cadres avec la photo de chacun d’eux.

L’équipe que nous remplaçons fait le compte. Ils ont eu 22 décès à l’hôpital durant leur mandat, dont huit soldats français. Ils sont éprouvés.

Au Bloc

Gueule cassée

02/07/11

À 3 heures du matin, le téléphone du médecin-chef de l’hôpital médico-chirurgical de KaIA sonne. Appel du médecin régulateur des évacuations aériennes. Il annonce un soldat blessé à la face : touché au menton avec perte de dents. Il prévoit un transport par hélicoptère et une arrivée du blessé dans quarante-cinq minutes. Le médecin-chef téléphone au poste de commandement qui avertit le personnel de garde, puis au chef de zone pour diffuser l’information. Chacun se prépare. Quand nous arrivons aux urgences de l’hôpital, l’anesthésiste et le chirurgien sont en tenue de bloc, prêts, les infirmiers du bloc opératoire et le manipulateur de radiologie aussi.

C’est l’occasion de les découvrir. Ils sont jeunes, vifs. Ils sont calmes. Je les sens tendus. Ils paraissent déterminés. Le neurochirurgien britannique est à côté d’eux. C’est un vétéran. Il a soixante ans. Il a fait tous les théâtres d’opérations où l’armée anglaise a été engagée depuis vingt ans. Sa présence est cruciale.

4 heures, l’aube se lève sur l’aéroport. Dans les premières lueurs du jour, l’hélicoptère arrive et se pose. L’ambulance est déjà positionnée. Les brancardiers attendent le signal pour avancer. Déjà le chirurgien court vers l’hélicoptère. Le patient est conscient, la moitié inférieure du visage dans un gros pansement rouge de sang. Il est rapidement véhiculé vers les urgences. Nous le suivons. Assis, tourné vers nous, il nous regarde. Dans ses yeux, je lis une attente muette. Je lui adresse un sourire dans lequel je passe de la douceur et de la confiance. Il le capte et me répond d’un signe de la main. Il sait qu’il n’est pas seul.

Maintenant, sous la lumière blanche du Scialytique, beaucoup de monde s’active autour de lui. Selon les procédures apprises et répétées, chacun sait ce qu’il doit faire. Installé à la tête du patient, le scribe note une à une toutes les indications qui lui sont données : gestes et résultats, pose des capteurs, chiffre des pulsations cardiaques, respiration, niveau sanguin, perfusion.

L’un d’entre nous pose la question, inquiet : « Quel est son nom ? » On ne le connaît pas. Le blessé fait un geste de sa main et tout le monde comprend qu’il demande de quoi écrire. Dans l’instant qui suit, il ferme la main sur le stylo qu’on lui a glissé et, sur le bloc-notes, fait une à une les lettres de son nom et de son prénom. Les gestes des infirmières sont suspendus par cet extraordinaire calme et cette lucidité du blessé. L’émotion est sensible.

Une nausée brutale courbe le patient qui commence à vomir dans son pansement. C’est l’effet des deux ampoules de morphine qu’il a reçues au moment de sa blessure et de celle supplémentaire qu’il a reçue dans l’hélicoptère. La douleur se réveille aussi. J’entends les premiers gémissements et cris de douleur d’un blessé de guerre. Je suis pris par une émotion faite de colère et de pitié en même temps. Je ne connais pas ce soldat, mais son sacrifice m’émeut. Le chirurgien découpe à moitié le pansement et devine l’étendue de sa blessure. Il décide de ne pas finir son geste et d’amener le blessé tout de suite au bloc chirurgical. L’anesthésiste l’endort rapidement. Ensuite le chirurgien pratique une trachéotomie, ouverture au bas de la gorge pour placer une canule qui va garantir la liberté des voies respiratoires. Il était temps. L’œdème commence à gonfler le visage et à obstruer la trachée. Sans ce geste, le blessé serait décédé par asphyxie deux heures plus tard.

On le sort du bloc pour le transporter en secteur de radiologie pour un scanner. En quelques minutes à peine l’image de sa tête apparaît sur la console de l’ordinateur. Le neurochirurgien s’installe devant l’écran. En trois clics de souris, il fait défiler les images et s’arrête sur une reconstruction en trois dimensions et en couleur du visage du blessé. L’os est figuré en jaune, les dents en bleu. Rapidement il examine le cerveau : aucune lésion. Il examine les vertèbres cervicales : elles sont intactes. Les orbites et les yeux ont été préservés. Par contre le bas du visage est sévèrement touché. La mâchoire est fracturée au niveau de la lèvre supérieure. Dessous, la moitié de la mandibule est soufflée avec des éclats d’os de dents tout autour.

Le chef santé sort de la zone d’urgence et appelle déjà la régulation aérienne pour demander une évacuation en urgence le jour même. Le patient retourne au bloc. Les chirurgiens enlèvent les chairs blessées et les morceaux d’os. Le neurochirurgien nous montre à nouveau la radio du crâne du patient et reproduit de la main, pour nous le figurer, le souffle de la balle qui a traversé la mâchoire de haut en bas et de droite à gauche. On distingue des éclats et on demande si ce sont des dents. Il nous dit en anglais, avec le geste de la main qui semble jeter quelque chose : « Les dents sont en Afghanistan. »

Les chirurgiens ont fermé la plaie pour le transport. Le patient est profondément endormi. Les machines le font respirer régulièrement. La paix revient dans les esprits. On sait que cela sera long, un an voire deux, mais on sait que la chirurgie réparatrice qu’il aura à l’hôpital du Val-de-Grâce ou à Bégin lui reconstruira un visage. Pas exactement le sien, mais un visage qui permet de parler et de manger normalement. Douze heures plus tard, un avion gouvernemental rapide, un Falcon, vient le chercher et l’embarque. Il part. Au prochain lever de soleil, il sera à Villacoublay. Une ambulance l’amènera vers un hôpital militaire parisien. Le soir, les infirmières du bloc reparlent de leur surprise devant le courage du patient qui, la gueule cassée, en plein soin, prend le temps d’écrire pour nous son nom et son prénom.

Nous sommes prêts pour la prochaine urgence.

Mascal Acronyme de « Mass Casualties ». En français : afflux massif de blessés. 02/07/11

On devait faire l’exercice Mascal dans les trois jours à venir pour vérifier notre aptitude opérationnelle. Finalement on ne le joue pas, on le fait vraiment.

À 22 h 30 nous sommes prévenus. L’officier gestionnaire frappe une à une dans les chambres et annonce un plan Mascal. Il complète de l’information succincte suivante : « Des Français. Il y en a six dont un Alpha et deux Bravo. » Chacun à son poste !

« Alpha » et « Bravo » sont des codes de sévérité de blessures. Alpha, c’est l’extrême urgence, celle qui exige un soin spécialisé dans les minutes. Bravo, c’est une urgence évaluée en heure. « Charlie », c’est le blessé léger.

On nous annonce un homme mis dans le coma artificiel, intubé et ventilé, parce qu’il a des brûlures au niveau des voies aériennes supérieures. C’est lui, l’Alpha. Les autres ont des suspicions de fractures des membres et des « polycriblages », c’est-à-dire de multiples blessures superficielles et profondes liées aux éclats. Voilà ce que l’on sait pour l’instant. Ce type de blessés laisse supposer que c’est une patrouille à pied qui a été touchée par l’explosion d’un engin piégé sur sa route.

En moins de dix minutes, l’hôpital est comme une ruche. Au plus fort de l’opération, il y a 150 personnes dans l’hôpital et 50 pour sécuriser les routes alentour. Beaucoup de médecins et d’infirmiers d’autres nationalités sont venus de leurs postes de secours pour nous assister dans l’accueil des blessés. C’est beaucoup trop de monde. Les hélicoptères sont en route vers nous, on nous annonce un septième blessé avec eux.

Les deux hélicoptères arrivent moins d’une heure après l’explosion. Les blessés sont chargés sur trois ambulances. Les 500 mètres qui les séparent des urgences de l’hôpital sont effacés en vingt secondes. Les deux blessés les plus sévères sont immédiatement installés sur les tables du service des urgences. Les cinq autres sont installés sur des brancards dehors pour une première évaluation. Ils regardent, hébétés, cette foule qui les entoure de soins. Je cherche leur regard, interroge d’un pouce levé leur état général, ils me regardent et reproduisent le même signe. Pouce levé. Ça va. L’activité est très dense. Elle est bien coordonnée au lit de chaque blessé, puis laisse place à l’improvisation 5 mètres plus loin ; elle est à la limite de la confusion au niveau des accès à la salle. La salle est pleine d’un mouvement brownien. Les déplacements de personnes se font de droite et de gauche. Des ordres et des demandes fusent. Le personnel au lit des blessés a des gestes précis. Les paramètres du patient sont énoncés à haute voix. Le scribe écrit sur sa tablette. Un peu plus loin se tiennent les infirmières de bloc déjà en tenue : elles étaient en train de préparer les salles d’opération lorsque l’alerte a été déclenchée. Elles ont suspendu leur activité et sont déjà prêtes pour accueillir les grands blessés au bloc chirurgical.

Au milieu de la salle, occupant les espaces libres, une multitude de personnes attendent. Ils sont les manipulateurs radio, les laborantins, les brancardiers, les secrétaires. Ils sont le personnel soignant de repos et le personnel soignant des autres contingents prêts à renforcer les équipes en cas de besoin. Ils ne peuvent s’éloigner du feu de l’action. Ils sont prêts à agir, à répondre à toute demande d’examen qui pour le moment ne vient pas. Leur visage est inquiet. Aussitôt qu’une demande leur est adressée, leur visage s’anime. Ils aiment leur mission.

Passé une première demi-heure, l’activité est stabilisée. Chaque patient a trouvé sa place. Les deux blessés les plus sérieux ont de graves lésions aux yeux. Des fragments de métal ont traversé leur globe oculaire. Cette nuit, le chirurgien ophtalmologique va travailler plusieurs heures, au microscope, pour enlever les éclats qui peuvent être enlevés, drainer le sang qui a envahi les globes oculaires. Il s’est couché avec son collègue à 7 heures du matin, comme les infirmières de bloc.

Les blessés les plus légers ont été installés dans le secteur d’hospitalisation. Leur prise en charge est établie. Les différents bilans biologiques et radiologiques ont été réalisés. Les pansements ont été faits. À 23 heures, les haut-parleurs annoncent la fin du plan Mascal.

… Le lendemain matin, au réveil, mon esprit traîne sur un exercice de diction sur le mot « polycriblage ». Polycriblage désigne les blessures de toutes formes liées à la diversité des objets projetés par l’explosion. Le polycriblage peut être faible ou fort selon le nombre et l’étendue des blessures. En latin, pauci indique peu et pluri indique beaucoup. S’il y a peu d’impacts, on peut parler de « paucipluricriblage », s’il y en a beaucoup on peut parler de « pluripolycriblage ». Impossible de prononcer ces deux mots sans bafouiller.

Je retrouve les blessés légers lors de la visite. Leur visage exprime la fatigue et l’inquiétude. Ils n’ont pas réussi à s’endormir. Ils murmurent entre eux des réflexions sur leur situation. Les deux blessés les plus graves sont dans l’unité de soins intensifs.

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Biographie de l’auteur PATRICK CLERVOY Professeur de médecine, titulaire de la chaire de psychiatrie à l’École du Val de Grâce, spécialiste des traumatismes psychiques, Patrick Clervoy a notamment publié Le syndrome de Lazare aux éditions Albin Michel, et participe régulièrement à la revue Inflexions (revue de sciences humaines et sociales décryptant les problématiques actuelles centrées sur l’action militaire). Membre du groupe de travail OTAN (HFM) sur le stress et le soutien psychologique dans les opérations militaires modernes, il continue son engagement dans le cadre de missions militaires en Afrique et en Asie.

PATRICK BARBÉRIS Auteur-réalisateur, diplômé de l’iDHEC, lauréat de la Villa Médicis Hors les murs, Patrick Barbéris travaille depuis longtemps sur les champs de batailles, leur histoire et leur représentation. Il y a consacré plusieurs documentaires parmi lesquels, Le siècle de Verdun, Roman Karmen un cinéaste au service de la révolution, Combattre pour l’Indochine, Vietnam 68 la « trahison des médias » et plus récemment, La guerre en face - que sont nos soldats devenus ?

Broché : 296 pages Editeur : STEINKIS (7 novembre 2012)

22 novembre 2012

Par Jean-Paul Mari

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