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Irak : Laissés à l’abandon, déjà traumatisés, menacés par la guerre...

Dossier : Les fous de Bagdad.

Le seul asile de fous de la capitale survit au milieu des combats

BAGDAD, 7 oct 2008 (AFP) - Sur le chemin de béton principal qui court le long des petits pavillons à un étage d’Al-Rashad, le seul asile de fous d’Irak, Samira, la cinquantaine, frétille soudain de joie dans sa longue robe rouge orangée et son foulard noir. Elle vient d’apercevoir le docteur Sarsan. "Docteur, où étiez-vous-comment allez vous-je suis contente de vous voir-moi très bien merci-oui merci", égrène-t-elle, le visage illuminé d’un large sourire débordant de rouge à lèvres rose, tout en poursuivant prestement sa route.

Raghad Sarsan, 44 ans, lui sourit doucement. "Il y a une dizaine d’années encore, Samira était journaliste", explique le psychiatre en la suivant du regard. "Un jour, elle a écrit un article contre le régime de Saddam Hussein. Elle a été arrêtée, torturée. Depuis, elle est malade, mais stabilisée", ajoute-t-il.

Le praticien arrive à l’atelier de peinture, un large rectangle de béton propre et bien tenu, comme nombre des bâtiments que l’asile, rénovés ces dernières années par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), déploie sur son domaine, 19 hectares de terrain vague parsemé de palmiers empoussiérés au nord-est de Bagdad.

Le long des murs reposent des dizaines de tableaux colorés figurant, entre autres, des mains empêchées de monter au ciel par des menottes, une femme avenante à la chevelure arc-en-ciel, des coeurs brisés enchaînés.

Le vieil Hagop Armin, T-shirt et pantalon de jogging noirs, est lui l’auteur d’un tableau rose-orangé représentant un tabouret et un oud. L’homme maigre, visage anguleux et cheveux blancs très ras, est polyglotte. Il était ingénieur, et faisait ses études aux Etats-Unis lorsque la maladie l’a rattrapé. "Je suis né en 1957", lâche-t-il cinq fois en anglais, le regard fixe.

Il s’asseoit avec un accordéon rouge, dont ses doigts malingres et hésitants tirent bientôt un air inconnu et mélancolique "qui remonte à quand j’avais 7 ans". Puis il enchaîne en français. "Ca va bien ! Moi ça va ! Mon amour ! Je t’aime !" répète-t-il encore et encore, jusqu’à se faire rabrouer par les infirmiers. Comme Hagop, la plupart des 1.300 internés d’Al-Rashad sont minés par une schizophrénie héréditaire, une pathologie mentale lourde, plus ou moins grave selon les cas.

Rien à voir a priori avec les traumatismes de la guerre, qui se sont multipliés ces dernières années. En théorie, car ils servent parfois de déclencheur à la maladie, comme les tortures pour Samira. Le médecin arrive au quartier des femmes. Propre, carrelé de blanc et sans meubles autre que des lits sommaires et petits coffres personnels. Sur le perron, il croise Saïda, vieille édentée à force de mordre tout ce qui passe, camarades comprises. Ils s’échangent un sourire. Le psychiatre préfère jouer l’humour : "Ca nous en a fait des points de sutures à raccommoder chez les autres. Et elle a encore la mâchoire inférieure !"

A peine entré, il se retrouve assailli par une demi-douzaine de patientes en chemises de nuit. Maigres, parfois outrageusement maquillées, elles ont le sourire charmeur et un seul mot à la bouche : "rentrer", chez elles, dans leurs familles.

Mais cela n’est pas si simple. Selon le docteur Sarsan, 40% des malades pourraient être libérés, mais ne le sont pas car leurs familles n’en veulent plus. "C’est comme au cimetière, ici ! On est là parce qu’on ne peut plus aller ailleurs", dit-il. Fin de visite. A l’ombre d’un palmier où gît un tas de vielles ferrailles médicales à l’abandon, Raghad Sarsan fait le bilan, conscient que son asile ne traite qu’une goutte d’eau de l’océan de traumatismes et non dits où baigne le pays.

"Rien que les schizophrènes représentent au moins 1% de la population dans n’importe quel pays. Ce qui fait au moins 250.000 en Irak", note-t-il. "Mais il n’y a pas de statistiques, et de toute façon on ne les voit pas, surtout les hommes", regrette-t-il. "Car dans la société irakienne, un homme doit être un homme, et s’il se montre faible ou déprimé, il ne recueille que de la honte". emd/

Le seul asile de fous de Bagdad survit au milieu des combats

BAGDAD, 6 oct 2008 (AFP) - A Bagdad, la folie ordinaire tente de survivre à la folie guerrière entre les épais remparts de l’asile Al-Rashad, le seul hôpital psychiatrique pour malades mentaux profonds d’Irak, au milieu des bidonvilles et des affrontements entre l’armée américaine et les milices chiites.

En 1950, les bâtisseurs d’Al Rashad avaient tout fait pour s’éloigner de la ville, jetant leur dévolu sur une portion de désert de 19 hectares hors de la capitale pour y planter de petites unités médicales à un étage sur le modèle des asiles européens. L’hôpital psychiatrique a depuis été avalé par Bagdad et son expansion urbaine anarchique. Et c’est entre deux bidonvilles et un terrain vague que vivent aujourd’hui ses 1.300 patients permanent atteints de schizophrénie chronique, les pathologies mentales les plus lourdes, qui minent leur quotidien à coups d’hallucinations, de délires ou de comportements anormaux et parfois dangereux.

"Nous traitons les cas les plus graves. 60% à 70% des patients sont internés depuis plus de 5 ans", explique l’un des psychiatres, le docteur Raghad Sarsan. Seul 2 à 3% des patients sont catalogués "dangereux" et confinés dans un quartier de haute sécurité où l’on trouve "tous les genres de criminels", ajoute-t-il.

Les méthodes employées sont sans ambages, les patients agités étant calmés à coup de médicaments (cachets, injections) ou par thérapie électroconvulsive (ECT, applications de décharges électriques au niveau du crâne). Exit la méthode douce : "Nous n’utilisons pas la psychothérapie", euphémise le docteur Sarsan.

A la fin de l’ère Saddam Hussein, les ECT devinrent même plus fréquentes, faute de médicaments disponibles pour cause d’embargo. A la chute du dictateur, en avril 2003, Bagdad est dévastée par les pillards. Et l’asile, cerné par les bidonvilles, n’échappe pas à la règle. "Tout a été dévasté, emporté, les meubles, le matériel médical, tous les malades avaient fui....", se souvient le docteur Sarsan.

L’hôpital fut finalement remis sur pied grâce au Comité internationale de la Croix Rouge (CICR) qui le rééquipa entièrement, à commencer par ses quelque 1.300 lits. Quelques années plus tard, au printemps 2008, Al-Rashad se retrouve aux premières loges des furieux combats entre l’armée américaine et les milices chiites, qui pullulent dans les quartiers voisins de Sadr City, Al-Obeïdi et Saba Nisan.

"On a souffert. Il y a encore trois ou quatre mois, on ne pouvait pas entrer dans l’hôpital", se rappelle Iman Khalid, une employée qui encadre les femmes internées. Pire, Al-Rashad se retrouve dans le collimateur des Américains, qui le soupçonnent de cacher des rebelles chiites. Et encore plus lorsque certains rebelles utilisent des malades mentaux pour perpétrer des attentats suicide.

"Nous avons été plusieurs fois envahi par les Américains. Ils nous avaient d’abord dit qu’ils nous aideraient, mais depuis, ils ne viennent plus que pour chercher des rebelles. Ils ont même arrêté notre directeur pendant deux mois, en affirmant qu’une kamikaze handicapée mentale aurait été traitée chez nous. C’était faux, et il a été relâché", raconte le docteur Sarsan.

Un cadre de l’hôpital raconte que le général américain James Milano, l’un adjoints du n°1 de l’armée américaine Irak, le général Raymond Odierno, est ainsi venu en personne un jour à l’hôpital. "Il nous a dit : +Je sais que vous cachez quelque chose, et nous découvrirons quelque chose+. Mais ils n’ont jamais rien trouvé". Depuis, les combats ont baissé d’intensité, mais pas la tension : en fin de semaine dernière, une patrouille américaine a été attaquée à l’arme légère non loin de l’asile.

"La situation n’est pas facile. On attend que les choses s’améliore, ne serait-ce que pour recruter du personnel, qui ne veut pas venir par peur des violences. Mais la tension est toujours là, et les Américains considèrent tout le quartier comme une zone de guerre. Pour eux, nous restons des suspects", déplore le docteur Sarsan. emd/

Par Emmanuel Duparcq

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