La Nausée

"La nuit tombe sur Saint-Mandé, elle tombe aussi sur le Kivu. Hier, j’étais dans les collines congolaises, ce soir au bord du bois de Vincennes. Avec ce nouveau et amer sentiment d’une mission interrompue pour raisons de santé. Et ce double mouvement en moi : je ne peux pas décrocher de l’ignoble actualité, je consulte constamment les dépêches d’agence, je parle aux journalistes de l’AFP qui ont pris la relève, à Kinshasa, et à Goma. Et je ressens une grande nausée, une immense fatigue, diraient les Congolais, sous les coups successifs de l’actu qui rapporte les massacres de civils, la cruauté des soudards, l’incessante et écrasante loi des plus cyniques, des plus vénaux, des plus insensibles à la souffrance des autres. Une humanité de boue et de merde. Dix fois, cent fois, depuis que je parcours l’Afrique en convulsions, et même d’autres parties du monde, on me demande : pourquoi, comment, jusqu’où ? Jusqu’où l’ignominie ? Pas de limite, aucune frontière . Loin, l’ignomie. Puis je ferme les yeux, j’entre dans l’infra-culturel de cette société humaine des Grands Lacs africains, dans sa vieille histoire de conquêtes territoriales, d’affrontements pour les riches terres du Kivu, pour la possession de ses très grands gisements miniers. Une chose est sure : si le Kivu était un désert, sans or, diamants, coltan, pétrole en dessous, que du sable et quelques ossements enfouis de nos ancètres, il n’y aurait pas ces incessants conflits tournoyant, d’avant l’arrivée des Blancs, puis de la colonisation belge marqué par l’insane cruauté du Roi Léopold, le génocide au Rwanda et ses débordements assassins, la dictature de Mobutu, pillard de son pays, la succession corrompue des Kabila,la rapacité des voisins rwandais et ougandais, le cynisme des multinationales étrangères aux bénéfices colossaux qui alimentent la guerre, et pleurent quand leurs bénéfices engrangés s’évanouissent dans la tempête boursière. (Et se lèvent les yeux de la fillette déplacée de Tongo, 50 km au nord de Goma, plein soleil sur une montagne fertile, air sec, égarement de pauvres hères qui pataugent dans la boue, hier sous férule de la rébellion, aujourd’hui de l’armée, demain de la rébellion...)

On m’a mis de l’eau dans le bras , dit Iva en parlant de sa perfusion. Je suis zéro, dit Iva, qui n’a plus d’argent pour se soigner.

Ce soir, j’ai envie de décrocher de la couverture de l’actualité, de devenir faiseur de paix, sous peine d’overdose totale. Prévenir les conflits, les anticiper, voilà ce qui serait une belle activité...On peut, on doit rêver, ne pas céder la place à tous les salopards"