29 juin 2005

« Il s’agissait de sauver une population opprimée. Et puis tout est devenu... embrouillé »

Etats-Unis : l’armée des morts.

Ils s’appellent Andrew, Anthony, José, et leurs portraits sont accrochés près du cimetière militaire d’Arlington, avec ceux de 1 327 autres soldats morts en Afghanistan ou en Irak. L’opération, menée par 200 artistes américains, vise à briser la censure officielle des images des victimes. Jean-Paul Mari a rencontré des familles - souvent travaillées par le doute sur la justesse du combat - de ceux qui sont tombés

Ils vous regardent droit dans les yeux. L’un, derrière ses lunettes d’étudiant, flottant dans un casque trop grand pour lui. L’autre, torse nu, en bretelles, membre des Forces spéciales, musclé et l’air arrogant. Le troisième, en uniforme vert, coiffé d’un béret noir posé en biais, la bouche dure, presque brutale, sosie d’un personnage de « Voyage au bout de l’enfer ». Au-dessous, des verres ronds cerclés de métal et des cheveux crépus, grisonnants, ceux d’un homme chaleureux et sage comme un prof de Harlem. Un autre, ou plutôt une autre, rouge à lèvres brillant, calot bleu sur une coiffure lisse, uniforme impeccable et cravate. Et lui à côté, si pâle, fantôme flou, regard perdu, ailleurs. Peau blanche, peau noire, teint rose, mat ou brûlé, issus des rues de Brooklyn, du Middle West ou des usines de Detroit, immigrés mexicains, fils de pêcheurs portugais ou de boat people vietnamiens, héros tombés au combat, victimes d’un ricochet ou d’un chauffard sur la route… les morts vous regardent. En entrant dans le hall d’exposition collé au cimetière militaire d’Arlington de Washington, un gosse s’est écrié, surpris : « Mille… Je ne savais pas que c’était autant ! » En réalité, ils sont 1327 portraits, tableaux collés les uns aux autres sur plusieurs rangées, comme dans un amphithéâtre, une armée des morts américains en Irak et en Afghanistan, levée le 20 mars 2003 et arrêtée par les organisateurs au 11 novembre 2004. Malgré la participation bénévole de près de 200 peintres, toutes les toiles ne sont pas encore terminées, et il faudrait chaque mois de nouvelles rangées de visages pour courir après un bilan qui dépasse déjà les 700 morts. Publicité Tout a commencé dans le regard d’une femme triste, en deuil de sa mère, qui ouvre le « Washington Post » et tombe sur quatre pleines pages de photos d’identité de soldats morts en Irak. Annette Polan est portraitiste à la Corcoran Gallery, une célèbre école d’art. Des soldats morts à la guerre, elle réalise que les Etats-Unis ne savent pas grand-chose : pas de photos des corps – l’armée l’interdit –, des body bags ramenés de nuit sur une base aérienne, un enterrement militaire avec sonnerie aux morts et un drapeau étoilé qu’on replie. En fermant le ban. Le prix du silence, c’est « une sensation de vide, une absence qui provoque un malaise, jusqu’au vertige », dit Annette Polan. Elle n’a pas oublié le Vietnam et la tragédie du retour des vétérans. Méprisés, niés, ils se sont réfugiés dans l’alcool, la drogue, la délinquance et forment le gros des unités de SDF échoués sur les trottoirs des villes américaines : « Ce pays a payé cher de ne pas avoir su faire la différence entre une guerre honteuse et ceux qui l’ont faite. » Aujourd’hui, il n’y a plus de conscription et seuls des engagés ou des réservistes servent en Irak. Et si le président Bush se rend au congrès de la police, il évite soigneusement de recevoir les familles des soldats autrement qu’en privé et loin des caméras. En révolte contre la guerre et le déni officiel, Annette Polan décide de rendre un hommage aux disparus, de les extraire du néant officiel en les réincarnant. Elle fouille les sites web, collecte les photos des morts et des éléments de biographie, mobilise les collègues de son école et contacte des peintres, célèbres ou inconnus. Certains travaillent sur une série de soldats tombés le même jour, d’autres refusent toute forme d’art perçu comme un hommage à la guerre. De New York, un artiste propose des tableaux troués par des impacts de balles. Et, du fond des montagnes du Wyoming, un homme désespéré supplie qu’on lui laisse peindre le visage de son fils mort au combat. Aujourd’hui l’exposition « Faces of the Fallen » – « Visages de ceux qui sont tombés » – a déjà attiré, au rythme de 2000 personnes par jour, plus de 150000 visiteurs. A Washington, Georgia Deal, 52 ans, professeur à Corcoran, a vécu tout un été dans son atelier face à quarante portraits. Elle avait cinq voisins : un couple de professeurs à l’Université de Georgetown et leurs deux enfants qui partaient en année sabbatique en Australie, toute une famille, et une autre voisine, femme célibataire, graphiste employée par l’armée. Le Boeing 707 qui transportait les uns s’est écrasé sur le bureau de l’autre au Pentagone, le 11-Septembre au matin. Georgia croyait aussi qu’un soldat tombait toujours frappé d’une balle ou d’un obus. Elle a découvert que beaucoup d’entre eux étaient morts en ratant un virage, embourbés ou noyés, en traversant un marais ou un fleuve. « J’ai dit à mes étudiants que je faisais des portraits de gens de leur âge. Et qu’ils seraient les prochains, si personne ne réagissait. » Chaque portrait a une histoire, charrie son lot de tristesse, fait revivre un bout de calvaire, celui, récent, de la victime et parfois celui, plus ancien, de l’artiste. « Je me revois enfant dans ma maison bombardée, pas très loin du zoo dévasté, fuyant dans les rues de Berlin en flammes », dit Peter Karp, allemand, 66 ans, mince, cheveux blancs et sourcils noirs en broussaille. Il a toujours aimé l’Amérique, le jazz, Hemingway, Faulkner, s’est installé à Washington après sa retraite de la Banque mondiale mais cite l’écrivain européen Kurt Tucholsky : « On ne meurt pas pour la patrie mais par la patrie. » L’artiste a reçu dix photos d’identité qu’il a regardées des jours entiers « en attendant que la vie revienne dans les visages ». Puis il a élaboré une extraordinaire construction en miroir brisé, sur trois plans, où le nom du soldat, son visage et celui du visiteur finissent par se confondre. Avec une obsession, rendre palpable le coût d’une vie humaine et surtout – « ce que les Américains sont hélas si prompts à faire » – ne pas refermer le dossier. Au-delà de la mathématique des morts, B. G. Muhn, un Coréen de 50 ans, préfère parler d’unité et d’éternité. Sa mère de 83 ans, Kyung-ja Chum, est considérée comme la Picasso de la Corée du Sud ; sa femme, Sumita, a fait quatre portraits pulpeux au couteau, sa fille Eurae en a travaillé onze d’un trait dur, au fusain ; et son fils Eupil, un seul, un dessin à la plume, doux et minutieux. B. G. Muhn, professionnel au talent impressionnant, a d’abord cru qu’il lui serait facile d’exécuter ses onze portraits : « Puis j’ai vu leur jeunesse, ces regards de gamins brisés et cela m’a bouleversé. » D’autant que deux autres soldats, des inconnus, sont venus investir ses rêves pour lui demander de ne pas les oublier. L’un d’entre eux n’avait pas de visage. B. G. Muhn a fini par comprendre quand sa femme Sumita, débordée, lui a confié deux noms supplémentaires, dont un dépourvu de photo. Alors il a peint, en Asiatique contemporain, tout en lumières, en s’affranchissant du cadre, un regard, un sourire, en découpant les visages, assez loin et si près du réel. Par l’intérieur. Avec une fleur de couleur plantée dans l’esprit du mort… « une fleur comme un portail qui ouvre sur son âme » pour, dit-il, élever le niveau de conscience du défunt, mort dans la tourmente de la guerre, lui apporter la paix et l’éveil. B. G. Muhn, bouddhiste, peint pour le futur de la réincarnation. Le jour du vernissage, parents, amis, veuves et orphelins des soldats sont venus des quatre coins des Etats-Unis. Une famille a fait le voyage de Bombay en Inde, une autre est venue d’Australie. Les proches ont, d’un seul mot, le pouvoir de faire décrocher l’œuvre exposée. L’intention des artistes était politique : dire non à la guerre en rendant hommage aux vies perdues. Les familles, en majorité, croient la guerre juste. Inconciliable. Pourtant, dès l’ouverture, l’incroyable se produit. Familles et artistes se tombent dans les bras, en pleurs, comme pour célébrer un deuil commun, des retrouvailles, un début d’apaisement. A peine quelques réactions indignées – « Il avait les yeux verts, pas marrons ! » –, parfois violentes – « C’est gris, triste, sombre… vous l’avez tué une seconde fois ! ». Pour le reste, même les visages découpés de B. G. Muhn séduisent les proches : « C’est son regard, sa fragilité cachée, sa lumière ! Comment avez-vous fait ? » Devant une douzaine de portraits d’hommes tués dans le même accident d’hélicoptère, les parents se serrent les uns contre les autres, comme une nouvelle famille élargie. Le discours d’inauguration de Richard Myers sur la « guerre contre le terrorisme » arrache bien quelques murmures de protestation mais le débat n’est plus là. Pro et anti-guerre, militaires ou artistes, tous sentent bien que les morts n’appartiennent à personne : l’émotion a tout balayé. On quitte Washington, le cimetière d’Arlington et la Maison-Blanche, si loin de l’Amérique profonde, les croix de marbre, les monuments historiques et les parcs, peuplés d’hommes en cravate ou en jogging, qui courent dès la sortie des bureaux comme s’ils continuaient à travailler en short. La maison de Kathleen Robert est à une heure d’autoroute de là, en pleine campagne, élégante bâtisse entourée de massifs de roses. A l’intérieur, l’Amérique blanche de bon goût, des meubles en bois vernis, une femme blonde de 45 ans et, au mur, un grand panneau de photos d’Andrew, le frère cadet disparu. Kathleen, la sœur aînée, veut garder le souvenir d’un gamin aux cheveux longs, boucle à l’oreille, étudiant en droit criminel et qui rêvait d’intégrer le FBI. Le Bureau fédéral engage volontiers d’anciens marines, et Andrew décide de devenir officier. Au premier galon, Kathleen prend la photo de son frère souriant en grand uniforme de marines, celle-là même qui servira au portrait et finira par devenir l’icône de l’exposition. Andrew rejoint l’école de pilotage de Jacksonville en Floride, apprend à piloter un hélicoptère CH-46, embarque en 1998 sur un porte-avions pour le Kosovo et l’Afghanistan et effectue des missions de secours aérien après un terrible séisme en Turquie. De retour aux Etats-Unis, il achète une maison au soleil de San Diego. Quand la guerre éclate, il appelle sa sœur : « Ne t’inquiète pas, je suis de retour. » Un mois plus tard, il est appelé pour l’Irak. Kathleen relit sans cesse ses lettres, celles où il racontait l’entrée à Bagdad, les casernes désertées en hâte par les soldats de Saddam, les tasses de thé oubliées sur la table du mess, l’accueil d’abord joyeux des paysans massés sur le bord de la route, ce « vent de changement » qu’il sentait dans l’air. Et aussi celles où il disait que c’était effrayant de voler sous le feu pour aller chercher les blessés, amis ou ennemis, pendant les combats. Avec le temps, celui que ses collègues surnommaient « Sleepy » à cause de son calme était devenu un pilote expérimenté, habitué à voler de nuit aux instruments, un militaire qui ponctuait toutes ses lettres d’un rassurant : « Ne t’inquiète pas, tout va bien. » Il est mort à la fin de la guerre. Ce jour-là, assise sur le sofa, elle a lu la brève à la page 23 du « Washington Post » : « Cinq marines tués dans un crash d’hélicoptère. » Kathleen a senti un pincement : « En pleine guerre, la nouvelle aurait fait la première page. Là, il n’y avait qu’un petit encadré. Je me suis dit que c’était bien triste pour les familles. » Et elle part à son cours de gym. En revenant, sur le répondeur, deux messages inhabituels de son autre frère et de sa sœur. « As-tu entendu pour Andrew ? » Il venait de décoller de la base d’Al-Hillah au sud de Bagdad. Un vol tactique à grande vitesse et au ras du sol. Personne ne lui a parlé des lignes électriques près du canal. Son copilote n’a rien vu. Les pales arrachées, l’appareil s’est écrasé dans l’eau avec ses passagers. Au bord du canal, un homme n’hésite pas à plonger pour les secourir. Parmi les portraits de l’exposition, musclé et souriant, on le reconnaît à ses bretelles sur son torse nu. Il s’appelle Straseskie, vient du Wisconsin et fait partie des Forces spéciales, un nageur de combat. On retrouvera son cadavre un peu plus bas, emporté par un courant d’une violence surhumaine. Andrew, jambes et côtes fracturées, blessé à la tête, est mort noyé. Kathleen ne reverra qu’un cercueil plombé entouré du linceul des marines. Jusqu’au jour où elle découvre le tableau réalisé par Mary Challinor, une artiste hyperréaliste qui avoue depuis ne plus pouvoir peindre de soldats morts. Pour Kathleen, le choc est énorme mais bénéfique : « Regarder ce tableau, c’était revoir Andrew, mieux, beaucoup mieux que sur une photo. Il y avait là quelque chose de… sacré ! » Parfois, Kathleen repousse l’idée terrifiante qu’Andrew est mort pour rien : « Il est parti là-bas rendre leur liberté aux Irakiens. » A cette époque, tout paraissait si clair : « Il s’agissait de sauver une population opprimée par un tyran. Comme la Seconde Guerre mondiale avec des fosses communes à la place des camps de concentration. Et puis, tout est devenu… embrouillé. » Le conflit qui s’enlise, l’hostilité de la population, puis les attentats de la « résistance », la liste des morts qui s’allonge après que la guerre a été déclarée officiellement terminée. Kathleen est convaincue qu’il fallait réagir à l’agression du 11-Septembre, déloger le régime taliban en Afghanistan, mais elle se demande s’il faut vraiment porter le fer dans toutes les dictatures de la planète. « Je ne suis pas sûre de savoir pourquoi on est allé là-bas, en Irak. Maintenant, il est trop tard. Rester, c’est continuer à se faire attaquer ; partir, c’est les abandonner. Quoi qu’on fasse, le monde nous critique. » Andrew est mort à 32 ans. C’était il y a deux ans et, aujourd’hui, ne subsistent que le doute, la confusion et le deuil de son jeune frère. Sur la route de Lindenwold, au fond du New Jersey, on croise beaucoup de 4x4 qui portent un ruban jaune. Le signe exprime la loyauté envers les soldats et le patriotisme. Il ne vient pas, comme on le croit, d’une chanson de Tony Orlando en 1973, « Tie a Yellow Ribbon Round the Old Oak Tree », mais d’un film de John Ford en 1949, « She Wore a Yellow Ribbon », où une femme portait un ruban jaune pour montrer son amour au cavalier John Wayne. Aujourd’hui, sous le crachin et la fumée des industries, Lindenwold n’a rien d’une prairie de western. Des échangeurs d’autoroutes, des stations-service en couleur, un magasin de pneus déguisé en baraque de foire et des fast-foods qui suintent la graisse frite : la fête de la marchandise est triste. Sur la scène installée sur le gazon devant un lycée, un membre de l’American Legion proclame : « Le prix de la liberté n’est pas gratuit », et toutes les têtes se baissent ; il dit : « God bless America ! » et tout le monde prie, yeux fermés. Il cite la Seconde Guerre mondiale, la Corée, la Grenade, la première guerre du Golfe, la Somalie, la Bosnie, le Kosovo, l’Afghanistan, l’Irak, et on découvre que cette Amérique a toujours le sentiment d’être en guerre pour se défendre. On inaugure une stèle à Anthony, ancien lycéen, et sa mère, enseignante de 57 ans, reçoit une médaille militaire. Jackie Dixon est noire, courageuse, croyante et patriote. Elle dit : « Au moment exact où Anthony est né, l’horloge de la salle d’accouchement s’est arrêtée net. » Elle dit aussi : « Je crois en Dieu, en mon pays et en son président. » A 14 ans, Anthony grimpait déjà à mains nues au sommet des 40 mètres du pilier de communications de la ville ; à 18 ans, il a annoncé à son père, furieux, qu’il venait de s’engager pour trois ans au 1st Squadron, 4th Cavalry, 1st Infantry Division. Jackie, sa mère, n’a fait aucun reproche au plus jeune de ses fils. Elle a seulement prié un peu plus fort avec son mari, plombier et prêcheur lui aussi, pendant les deux offices qu’elle organise le dimanche au domicile familial. On regarde les photos d’Anthony, gueule d’ange à son départ, visage lourd et marqué à Bagdad. Et Jackie dit : « Il avait grandi. » Antony a écrit : « Ici, tout est complètement dingue ! » Et quelques semaines plus tard : « Un homme blessé, un Irakien, est mort dans mes bras, cela a changé ma vie. » Anthony rentrait de mission avec son transport blindé Humvee à Samarra. On a demandé un volontaire et il est reparti. La première bombe a sauté devant le convoi, les Humvee ont fait retraite et la deuxième bombe a sauté derrière eux. A côté d’Anthony, le sergent Hernandez a eu les deux jambes arrachées. Lui a reçu une giclée d’éclats dans la poitrine et la tête : mort sur le coup. Plus tard, Jackie a dû réconforter son supérieur, le sergent Basely : « Il le considérait comme son fils et avait juré de le protéger. Il pleurait et se sentait coupable de sa mort. » Depuis, Jackie passe sa vie sur internet à collecter photos et témoignages : « Je suis heureuse qu’il ait contribué à l’effort de la nation. » Quand elle a découvert « Faces of the Fallen » et le portrait d’Anthony, c’est elle qui a pleuré : « Il était là, me regardait, comme s’il disait : "Je vais bien, maman". » Jackie était déjà devenue professeur pour aider les enfants en difficulté, elle vient de décider de créer un centre d’aide à « tous les humains perdus, alcooliques, drogués, hommes sans emploi et femmes battues », un centre qui portera le nom d’Anthony Dixon. Parce que, dit-elle, « il faut toujours transformer le mal qui nous arrive en bien ». Etrange. Il fait soudain lourd et humide, le paysage se vide, la Caroline du Nord est au sud et Fayetteville, à consonance française, jouxte Fort Bragg, la plus grande base militaire américaine. Ici, les hommes ont l’accent lourd et les taxis s’appellent Old Army Cab. A Fayetteville, on pense en kaki. José Rivera venait de Porto Rico où il avait choisi une maison pour sa retraite avec Sonia, sa femme, Portoricaine née dans le Bronx. Encore une vingtaine d’années, le temps d’élever les trois enfants, de payer leurs études à l’université et d’amasser assez d’argent pour vivre heureux. José adorait l’armée et son unité parachutiste, la célèbre 82nd Airborne Division. Sonia l’avait suivi, aveuglément, du Bronx en Allemagne, à Brooklyn, puis à Fort Bragg. Il aimait l’action, on l’avait nommé recruteur. Trois ans à sillonner les lycées de l’East Side, les banlieues rugueuses de New York, peuplées de soixante nationalités, d’immigrés portugais, grecs, indiens, arabes ou asiatiques, à la recherche d’un travail, d’un passeport ou d’une bourse d’études vers le rêve américain. L’armée, en manque d’effectifs, pouvait tout fournir. Et tout exiger. Même le CV et la liste des élèves des lycées. Le recruteur parlait d’avenir et d’aventures, abordait les gosses dans les couloirs, leur téléphonait à la maison ou les bombardait d’e-mails. Et quand un étudiant évoquait les morts, il lui tapait sur l’épaule : « OK, mon gars. Réfléchis, je te rappelle. » José, bon recruteur, avait même réussi à mobiliser deux ou trois élèves de la classe de son fils. Mais le soldat préférait l’action. D’Irak, ses lettres, brèves, ne parlaient pas de lui sinon pour dire qu’il reviendrait vite. « Une fois, il m’a raconté, troublé, ces gamins irakiens qui souriaient gentiment en recevant des bonbons mais, à peine le dos tourné, leur crachaient dessus ou leur jetaient des pierres », dit Sonia. Quand elle a vu un chapelain devant sa porte, elle a d’abord refusé d’ouvrir pour ne pas l’entendre dire : « Sorry, Mam. » Puis elle a ouvert, le militaire s’est excusé et elle a hurlé. Aujourd’hui, Sonia, seule et perdue, a transformé sa chambre en musée, avec les instruments de musique, le casque et les médailles de son héros de mari, tué dans une embuscade à Mahmoudiya, près de Bagdad. Avec le temps, elle avoue ne plus comprendre pourquoi il fallait faire la guerre en Irak. Mais elle a décidé, comme il en rêvait, d’envoyer ses gosses à l’université et d’acheter ensuite la maison qu’il avait choisie sur l’île de Porto Rico. Dans quelques jours, elle ira à l’exposition de Washington avec les autres familles pour une cérémonie consacrée à José, Anthony, Andrew et tous les autres morts d’Afghanistan et d’Irak. Pour que l’Amérique regarde enfin en face tous ces hommes qui sont morts pour elle.

Jean-Paul Mari

En savoir plus sur le film "Irak : Quand les soldats meurent"

29 juin 2005

Par Jean-Paul Mari

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