EGYPTE

« Seuls, face aux manifestants, les militaires ont compris qu’on voulait les obliger à tirer sur la foule...un piège ! »

Égypte : La nuit des généraux

Au cœur du pouvoir, l’armée a laissé faire la révolte. Puis elle a lâché Moubarak pris les rênes du pays, et promis la démocratie. Tiendront-ils leurs engagements ?

Waël écarquille ses yeux gonflés par la fatigue et les coups. Il y a quelques jours à peine, il était au secret dans une caserne de la sécurité d’Etat. Détenu, les mains liées, les yeux bandés, par des militaires qui le frappaient. Douze jours d’interrogatoire pour l’informaticien, créateur de la page Facebook à l’origine de la révolte du Nil.

A sa libération, dans un élan christique, Waël embrasse ses geôliers, de simples soldats « qui me prenaient pour un traître », fond en larmes en direct à la télévision, bouleverse le coeur de l’Egypte et se retrouve porté en triomphe sur la place Tahrir, cyberhéros égyptien acclamé par la foule, icône d’une révolte qui retrouve, en le voyant, son souffle originel.

La nuit égyptienne s’en est allée avec son dictateur et, ce matin, Waël fait face à d’autres militaires, deux généraux, Mahmoud Hegazy et Abdel Fattah, membres du Conseil suprême des Forces armées, en charge des affaires du pays. Plus de sous-sol sinistre, pas de bandeau sale sur les yeux, aucune menace.

Au contraire, assis dans un salon, les généraux l’écoutent, lui posent des questions et expliquent sans arrogance ni paternalisme comment l’armée compte rendre le pouvoir aux civils. De quoi faire ouvrir tout grand les yeux fatigués de Waël et des centaines de milliers de personnes qui ont campé pendant dix-huit jours dans la poussière noire de la place Tahrir.

Dans l’Egypte moderne, l’armée est le corps de la nation, sa colonne vertébrale. C’est elle qui défait les rois et fait les présidents. Depuis la chute du roi Farouk, abattu en 1952 par la révolte des Officiers libres de Nasser, tous les hommes qui ont dirigé le pays - Mohamed Néguib, Anouar el-Sadate et Hosni Moubarak, ancien commandant de l’armée de l’air- ont porté l’uniforme. Elle incarne une libération, de la résistance à Israël et jouit d’une légitimité militaire acquise pendant les conflits de 1967 et 1973.

L’armée égyptienne, respectée par le peuple, a ses guerres, ses morts pour la patrie, son code moral, sa tradition et attachement viscéral à l’honneur de l’institution militaire. Les accords de paix de Camp David lui ont ôté toute velléité de combat mais lui ont apporté puissance et richesse. Ses généraux sont gouverneurs ou patrons à la tête de sociétés du secteur public, d’un tissu d’entreprises commerciales.

L’armée a ses propres affaires, régente l’eau, des usines d’huile d’olive, de ciment, le bâtiment et l’hôtellerie. Elle possède son réseau de transmissions et de distribution d’essence, des stations-service sous la marque Wataniya (National) et de vastes domaines immobiliers dans le delta du Nil et sur les bords de la mer Rouge... un petit royaume estimé entre 5 et 10% de l’économie nationale.

Chaque année, le concours de l’académie militaire, véritable ascenseur social, voit affluer une masse de candidats, souvent diplômés, ingénieurs, informaticiens, pressés de rejoindre le corps des officiers attirés par un salaire à vie trois fois supérieur à la moyenne, des primes, des appartements, des crédits régaliens, des magasins privés, des hôpitaux dédiés et des clubs particuliers pour chacune des armes, blindés, aviation, transmissions, logistique.

Une activité prospère mais perçue comme un « capitalisme d’Etat » intègre, à l’opposé des requins corrompus de la finance issus des privatisations. Les militaires sont des privilégiés, l’élite du pays, et ils méprisent le corps de la police, les « cafards en noir », flics à la matraque, agents en civil, informateurs, tortionnaires, relégués aux basses besognes de la nation.

Un jeu dangereux

Ces dix dernières années pourtant, quelque chose a changé au sein de cette institution silencieuse, secrète même. Avec le temps est né comme un ressentiment, un début de fracture entre l’armée et le raïs, son régime et sa vision de l’avenir. Une rupture de contrat incarnée par Gamal, le fils du président. Tout est prêt pour une succession dynastique qui hérisse les généraux. Gamal est l’emblème des hommes d’affaires, de leur capitalisme sauvage, des privatisations et il ne tient rien, absolument rien, de l’armée, lui qui n’a même pas daigné achever son service militaire.

Bien avant l’explosion de la place Tahrir, les généraux ont mis leur veto sur le scénario de cette succession au trône et des télégrammes diplomatiques américains évoquent un possible coup d’Etat militaire. Plus grave, le régime de Moubarak s’est éloigné de son armée. Il a développé un monstre, l’Amn, la toute-puissante sécurité, police et services secrets, en uniforme ou en civil, forte d’un million et demi d’agents, dirigée par un homme dur et brutal, Habib al-Hadly, le ministre de l’Intérieur. Quand la révolte de la rue éclate, il fait ce qu’il sait faire, réprimer.

Quand le flot des manifestants grossit, se durcit, affronte ses brigades anti-émeutes, il fait donner la matraque, les gaz lacrymogènes, les canons à eau. Rien n’y fait. Le vendredi de toutes les colères, Le Caire bascule dans la guérilla urbaine. Pour le ministre de l’Intérieur, une seule solution, ouvrir le feu, noyer la révolte dans le sang, transformer la place Tahrir en place Tiananmen. Moubarak s’y refuse.

Par décret, il demande à l’armée de venir en renfort pour aider la police. A leur arrivée dans la soirée, stupeur, les militaires découvrent que les policiers ont déserté les rues de la capitale. Que peuvent-ils faire avec leurs tanks et leurs fusils d’assaut ? « Seuls, face aux manifestants, les militaires ont compris qu’on voulait les obliger à tirer sur la foule, dit Bassma Kodmani, chercheuse, et ils ont ressenti cela comme un piège ! » Sauf que l’armée ne tire pas et que les manifestants l’acclament.

Commence alors un jeu délicat, dangereux, explosif, entre les forces au pouvoir, le palais présidentiel, les casernes et la rue. Au sommet de l’Etat, une fois le noyau dur de l’Intérieur discrédité et Hadly limogé, trois groupes vont gérer la crise. D’abord, la présidence, Hosni Moubarak, avec dans le rôle principal le fils, Gamal, qui ne cesse de pousser son père à l’immobilisme. Faire la moindre concession, il le sait, c’est enterrer le « système Gamal », la succession, le statu quo politique, le monopole, les affaires, la fin d’une OPA sur l’Egypte.

Tout près du président, détestant Gamal, il y a Omar Souleiman, chef des renseignements militaires, le très fidèle au président. Il lui a autrefois sauvé la vie et essaie désormais de lui éviter une fin tragique, l’exil, la honte. Dans l’ombre, il y a le Conseil suprême des Forces armées, une machine militaire, puissante, composée de généraux. Jusqu’ici, ils ne se sont réunis que deux fois, lors des grandes crises, lors des guerres de 1967 et 1973. Ils sont vingt, c’est beaucoup, assez pour éviter toute tentative de coup d’Etat. Un organisme lourd, voulu par le président, comme un éloge de cette lenteur qu’il affectionne dans sa gestion politique.

A sa tête, le maréchal Tantaoui, ministre de la Défense, a fait toutes les guerres avant de devenir un pilier de l’appareil militaro-politique égyptien. A 75 ans, on le dit résistant au changement, très conservateur, courtois mais aussi secret que l’institution qu’il dirige. Sa soumission au président lui a valu le surnom de « caniche » de Moubarak. Face au raïs, il prend toujours soin de s’effacer. « Lors d’une rencontre avec les jeunes officiers, très applaudi, il leur a ordonné de cesser, furieux et inquiet de ce que son raïs, présent, en prenne ombrage », raconte un expert militaire.

Et il n’hésitera pas à plonger dans la foule des manifestants de la place Tahrir, en pleine ébullition, pour leur demander d’entendre et d’accepter les propositions faites par « l’Homme », son président. Il est atypique, paraît soumis, seul, sans aucun avenir présidentiel et entièrement dévoué au maintien de l’institution, mais il a quinze ans de plus que les autres, l’autorité de son grade et le respect dû à son âge.

L’autre homme fort s’appelle Sami Enan, chef d’état-major de l’armée. Plus jeune, 62 ans, brillant, cultivé, francophone, il est issu d’une génération de militaires très professionnels et moins politiques, celle que Moubarak avait bâtie pour empêcher l’armée de se mêler des affaires de son fils, Gamal. En vain !

« Tu as pourri le pays ! »

Au lendemain d’un discours de son président à la télévision, l’armée annonce qu’elle « reconnaît les demandes légitimes » de la population et « ne recourra pas à la force » contre les manifestants. La déclaration résonne comme un coup de tonnerre politique : les enragés de la place Tahrir ont raison et l’armée ne tirera pas ! « C’était signer l’arrêt de mort politique de Moubarak, dit Tewfik Aclimandos, spécialiste de l’armée égyptienne. En refusant l’escalade, l’armée a choisi l’option sage : maintenir la cohésion interne, protéger l’appareil d’Etat... » Et laisser faire la rue !

En quelques mots, l’essentiel est dit. Gamal ne sera jamais président et l’armée charge Omar Souleiman d’entamer des négociations avec l’opposition. Au moment où elles vont commencer, le « mercredi des nervis », l’apparition de commandos pro-Moubarak, armés de pierres, de couteaux, d’épées, de cocktails Molotov, la charge grotesque de chameaux et de chevaux au coeur de la foule et une nuit d’hyperviolence va encore durcir le climat. Mais l’armée s’interpose, sans ouvrir le feu, fidèle à sa ligne de conduite.

« L’armée, le peuple, une seule main »

Pendant des jours, les militaires vont gérer finement une forme d’inaction. Les tanks sont là, mais les canons encapuchonnés et tournés vers l’extérieur de la place. Les hommes, couleur kaki, sont des copies conformes des manifestants, simples soldats venus des quartiers pauvres ou officiers éduqués, comme les jeunes cadres en jeans qui campent au pied de leurs chars.

« L’armée, le peuple, une seule main », martèlent les manifestants, qui discutent avec des militaires souriants, leur apportent du pain, des plats chauds, des fleurs. Même si, de temps à autre, un officier dégaine son pistolet et tire deux ou trois coups en l’air pour empêcher une foule trop enthousiaste de grimper sur son blindé. Au fil des jours, la pression monte, le pouvoir recule et l’armée accompagne la rue. Elle ne défendra pas son raïs qui a lui-même limité sa durée de vie politique à six mois, elle salue à la télévision la mémoire des « martyrs » et elle gronde quand le président, dans un dernier discours réécrit par Gamal, ne prononce pas le mot attendu de démission.

Les derniers jours de Moubarak et les couloirs du palais résonnent d’ailleurs d’une violente altercation entre Alaa, l’aîné du président, et Gamal, auteur de la manipulation : « Tu as pourri le pays quand tu as ouvert la voie à tes copains. Au lieu que ton père soit honoré à la fin de sa vie, tu as oeuvré pour salir son image ! » s’étrangle Alaa, hors de lui. Les deux hommes en viennent presque aux mains. Et leur mère, Suzanne Moubarak, s’évanouit deux fois. Au dix-huitième jour, les militaires ont donné le coup de boutoir final et Omar Souleiman, le visage défait, annonce la démission de son président.

Quelques jours plus tard, Waël l’internaute se retrouve face aux généraux qui lui exposent le contenu de leur acte de foi démocratique. En substance : les militaires ne veulent pas le pouvoir, il sera rendu aux civils, le Parlement sera dissous, un référendum sur la Constitution sera organisé dans deux mois, les institutions du régime Moubarak seront démantelées, les corrompus seront poursuivis, les manifestants disparus recherchés... La démocratie, rien que la démocratie.

Ce qui n’est pas dit mais n’est pas négociable reste l’élection d’un militaire en civil comme président, la présence des généraux aux postes de gouverneurs, le maintien des accords de paix internationaux et la place inamovible de l’armée dans l’économie : une forme de continuité. Quant à la démocratie... « Les militaires sont sincères, dit Tewkif Aclimandos, ils sont prêts à assurer une transition démocratique. » A condition que le pays retrouve le calme et la stabilité.

L’avenir sera turbulent

Au Caire, la révolution des balais a nettoyé la place Tahrir pour la rendre à la circulation mais, dans tout le pays, les grèves se multiplient. Ouvriers textiles du delta du Nil, employés du canal de Suez, journalistes des médias officiels ou même policiers qui demandent la tête de leur ministre... le pays social est en ébullition. « L’Égypte s’est révoltée, elle n’a pas craqué. C’est sa force et sa faiblesse, dit Bassma Kodmani, chercheuse.

L’avenir sera désordonné, agité, très turbulent. » Et Tewfik Aclimandos prévient : « Cela sent mauvais... » Les militaires ont vaincu en clamant qu’ils n’utiliseraient pas leur force. Mais combien de temps encore vont-ils tolérer le désordre ambiant. Si l’Égypte continue à bouillonner, il leur faudra être très calmes et très démocrates pour ne pas céder à l’ultime tentation autoritaire.

Jean-Paul Mari

La chute de « TV Moubarak »

Des cris, la cohue, et un homme qui s’engouffre tête baissée dans son bureau, protégé de la colère de ses employés par un cordon de militaires. L’individu s’appelle Abdel-Latif al-Manawi. Il y a quelques jours encore, il donnait le la éditorial de la télévision nationale. Les temps sont désormais à la purge dans les couloirs de cette grosse tour ventrue posée au bord au Nil, à quelques pas de la place Tahrir. Les journalistes déballent les dessous de la propagande, orchestrée par l’ancien ministre de l’Information, Anas el-Fiqqi, un proche de Gamal Moubarak, maintenant assigné à résidence et sous le coup d’une enquête pour dilapidation de fonds publics.

Dès le premier jour du soulèvement, des journalistes des médias nationaux s’interrogent. Nabil el-Choubachy rédacteur en chef à Nile TV, est en congé quand il reçoit des appels paniqués de ses collègues : « On a reçu la consigne de ne parler que de la situation au Liban. » Le pays s’embrase, mais l’ordre est de dire que « tout est paisible ». Il leur conseille de ne pas rentrer dans le jeu. Sa collègue Soha el-Naqqash a une altercation avec sa hiérarchie et tourne les talons, refusant d’être la présentatrice d’une télévision qui « ne la représente pas ». Nabil el-Choubachy prolonge son congé, refuse de revenir. Son salaire est amputé, il n’en a cure. Il pense démissionner, comme d’autres commencent à le faire, puis se ravise : pas question, explique-t-il, de leur abandonner la boutique sans faire front.

Le 8 février, jour de l’appel à la « marche d’un million de personnes » sur Tahrir, un homme hilare, l’oreille vissée à son téléphone, alpague ses voisins : « La télé nationale donne 5 000 manifestants sur la place ! » Autour, la foule a submergé l’immense esplanade. Al-Jazeera annonce 2 millions de personnes. La vérité est ailleurs. Mais pas non plus sur la chaîne satellitaire, miroir grossissant d’un soulèvement qui puise aussi son énergie dans cette antenne acquise à sa cause. La télévision nationale, aveuglément aux ordres, adopte, elle, la stratégie du complot. Les jeunes de Tahrir sont accusés de « faire la fête » quand le pays souffre. De ne même pas parler arabe, mais perse ou hébreu : « Des agents du Mossad », « des chiites à la solde du Hezbollah ». Dans l’épicerie d’Ahmed, sur l’avenue Qasr elAini, la télévision ne s’éteint jamais. Regardant monter la foule vers Tahrir, toute proche, il montre du doigt des groupes : « Les Frères musulmans dont parle la télé. »

Sur les écrans, la rhétorique ultranationaliste bascule dans la xénophobie : les journalistes étrangers sont désignés comme espions, eux aussi à la solde de puissances ennemies. « Evitez de sortir, ça ne sent pas bon pour vous », conseillent, gênés et inquiets, des Cairotes aux résidents expatriés. La tension se durcit, des incidents sont signalés. La fronde monte, obligeant le président du syndicat de la presse à démissionner. Le jour où Moubarak s’en va, les médias nationaux basculent. La presse, qui publiait chaque jour en une la photo du raïs dans ses activités, célèbre la « révolte de la jeunesse ». Trop tard : devant la Maison de la Radio, les chars laissent passer la foule qui, poing levé, crie « Menteurs ! ». Image irrémédiablement abîmée.

Par Jean-Paul Mari

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