EGYPTE

« Où étaient-ils en janvier aux premiers jours de colère ? »

Égypte : Les Frères dans la tourmente

Trois mois après la révolte de la place Tahrir, l’armée tient le pouvoir et la révolution patine. L’onde de choc a ébranlé toute la société, y compris le puissant mouvement des Frères musulmans, condamné à se transformer ou à disparaître

C’est encore une révolte à l’air libre, une grande fête municipale, une kermesse démocratique. Devant soi, la Méditerranée, bleue et brillante, le phare antique englouti, la bibliothèque futuriste ressuscitée de ses cendres. Sur la place, la grande mosquée aux deux flèches, hautes, dominatrices. Et le fleuve de la foule du vendredi d’après la prière qui coule le long des grands escaliers vers le boulevard, noie les palmiers, les bancs du parc et les statues de bronze.

Au lendemain de la révolte, Alexandrie, 4 millions d’habitants, deuxième ville du pays, respire à pleins poumons l’air vif de la liberté. Rouge, blanc, noir, un aigle d’or en leur milieu, les couleurs nationales sont partout, sur la forêt de drapeaux égyptiens brandis par les manifestants, les posters, les autocollants et les plaques d’immatriculation frappées au « 25 janvier 2011 », voire peintes à même les joues des enfants et des vieillards, le regard ébloui par leur propre audace. Rouge, blanc, noir... un hymne à la nation retrouvée.

Dans un coin, près du kiosque, des hommes solides, barbes dures et bosses pieuses sur le front, font donner leur mégaphone. Ils sont organisés, lèvent le poing et crient fort, des slogans à eux, rythmés par de tonitruants : « Allah Akbar ! » Mais, perdu dans la masse, le noyau dur des Frères musulmans apparaît isolé. Même dans leur bastion d’Alexandrie, les Frères ne mènent pas la fête. A l’écart, sur un banc, Fatima agite un petit drapeau en papier. Elle est triplement voilée, un premier foulard à damier, épais et disgracieux, un autre en dessous, noir et austère, un troisième affleurant sur le front, en soie rose, élégant, très féminin.

Fatima Ali porte le voile depuis l’âge de 12 ans, « je voulais être parfaite », elle l’a enlevé une fois à 17 ans, « pour aller aux fêtes et être belle », puis l’a remis « pour plaire à Dieu » et ne l’a plus jamais quitté. Sa cousine salafiste l’impressionne mais l’ennuie, elle et son fanatisme, son niqab noir, son refus d’aller dans les cafés, de serrer la main des garçons, sa haine des Coptes, sa vie rigoureuse, étriquée, dictée par le halal ou le haram, le permis ou l’interdit. « Les Frères musulmans ne sont pas très différents, dit la jeune femme. D’ailleurs, où étaient-ils en janvier aux premiers jours de colère ? » Pour Fatima, le choix est clair : la foi est affaire personnelle.

Combats magiques

Hatem Anafa, lui, s’est retrouvé propulsé sur le pavé de la grande rue Kaed-Ibrahim dès le matin du 25 janvier. Jusqu’ici, à 22 ans, il traînait une vie d’adolescent attardé, longiligne, cheveux épais, grands yeux noirs mélancoliques et baskets fatiguées. Le jour, il vivotait comme graphiste et attendait la nuit pour s’enfermer chez lui écrire des nouvelles sociales ou des histoires pour enfants qui racontaient des combats magiques contre des démons intérieurs. Du talent.

Il avait même gagné un prix pour son livre, « Disparition », une histoire d’homme peu à peu amputé d’une main, d’une jambe, de tous ses membres et qui finit par disparaître, métaphore « des Egyptiens privés de leurs droits, de leurs rêves ». Au milieu des manifestants, face à la mosquée noyée dans les gaz lacrymogènes, les policiers et leurs matraques, Hatem, revenu à la vie, a écarquillé les yeux : « Le meilleur du peuple égyptien était là, dans la rue. » Son frère a pris une balle de caoutchouc en plein visage et Hatem a chargé sa ceinture de pierres. Les policiers ont ouvert le feu, des dizaines d’hommes sont tombés et les commissariats ont été incendiés.

Hatem a fait le voyage jusqu’au Caire et rejoint la foule, immense, sur la place Tahrir. Il s’est retrouvé côte à côte avec les autres jeunes, laïques, Coptes, Frères musulmans, tous en danger, blessés, solidaires. Plus tard, quand des commandos de Frères ont voulu imposer des slogans religieux, la foule les a aussitôt arrêtés : « Non ! Révolution égyptienne ! Populaire ! » Et ils ont scandé : « Pour un gouvernement civil, civil, civil ! » Lors du dernier discours télévisé de Moubarak, raïs en fin de parcours, Hatem et les autres ont brandi leurs chaussures sales vers l’écran avant d’exulter le lendemain à l’annonce de sa démission.

Le jeune écrivain s’est débarrassé du dictateur et il n’a pas peur des islamistes. Pour lui, les Frères font partie du peuple, ils ont le droit d’exprimer leurs convictions et de fonder un parti politique, ce qui leur est interdit. L’islamisation galopante des trente dernières années n’est qu’une réponse aux années de répression, les tortures policières, l’étouffement de la démocratie. Hatem fait bien la différence entre ceux qui prônent une régression, un retour à l’islam des origines - « ces abrutis de salafistes ! » -, et les jeunes Frères qu’il a découverts sur la place Tahrir, partisans d’un autre islam, ouvert et contemporain. A force d’avoir investi la société, les moeurs, la vie quotidienne, l’islam a fini par se diluer. « Quand tout est religieux, plus rien n’est religieux », écrit le politologue Olivier Roy.

Banalisée, dépolitisée, la religion n’est plus l’apanage d’un parti : « Le voile, la barbe, la bosse sur le front ne sont que des accessoires extérieurs. Spectaculaires, ils peuvent captiver les pauvres, les chômeurs et les analphabètes. Pas les autres ! L’important, dans la foi, c’est qui se passe à l’intérieur de chacun. » Ne lui parlez pas d’un Etat religieux où la charia ferait la loi, un régime version Arabie saoudite ou à l’iranienne : « Personne n’en veut, même les fidèles très pieux que je connais ! »

Pas question d’accepter que les religieux imposent la charia, règlent la vie politique, les détails du quotidien, le permis et l’interdit, le bien et le mal, le licite et l’apostat : « C’est le peuple égyptien qui a fait la révolution, pas les Frères musulmans, ils l’ont rejointe, dit Hatem. Et les slogans parlaient de justice et de liberté, pas du Coran. » Ah ! En finir avec les idéologies de plomb : socialisme arabe, nationalisme, islamisme... Pour Hatem, individualiste et pluraliste, pour la jeunesse de la place Tahrir, pour toute une génération du ras-le-bol, la révolte populaire contre la dictature est d’abord une révolution post-islamiste. Avant même le premier jour de colère, le débat politique-religieux lui semblait déjà dépassé : « Ici, l’islam n’est plus la solution ! »

Hassan al-Banna

Mohamed Sharaf el-Din a mis du temps pour s’en convaincre. Avant qu’il devienne cet homme posé de 33 ans, ingénieur en télécommunications, cheveux poivre et sel, en costume gris, élégant, il y a eu ce gosse de 12 ans qu’un oncle autoritaire a envoyé jouer les scouts dans l’association La Famille musulmane. Deux fois par semaine, quatre fois pendant les vacances, entre une séance de gymnastique et une excursion, Mohamed a avalé tout le Coran. Ses profs n’étaient pas des cheiks de l’islam en turban, mais des bénévoles, enseignants ou ingénieurs, en costume strict. Dans l’organisation, la hiérarchie est solide -étudiant, maître, responsable de groupe - et le réseau basé sur la participation obligatoire aux activités sociales.

A 16 ans, Mohamed le bon élève commence lui-même à enseigner. Frères musulmans ? Personne ne prononce le nom. L’adolescent ose enfin poser la question, il se fait rabrouer : « Qu’importe le nom ! L’important est que tu suives le vrai chemin de l’islam ! » En faculté, Mohamed s’ouvre, fréquente d’autres groupes, missionnaires du Tabligh ou jeunes salafistes. Les Frères se fâchent : « Tu es en dehors de nous. » Et intiment « Choisis ! » Mohamed s’éloigne mais continue son travail avec les exclus dans les orphelinats et les quartiers pauvres. Il veut entrer à l’Union des Etudiants, mais son nom est sur la liste noire. En 2005, il est arrêté, détenu quarante jours, interrogé sans conviction par la sécurité d’Etat : « Avec qui es-tu exactement ? »

Mohamed commence à se le demander. Comme les Frères, il croit au travail social, à une vie totalement consacrée à Dieu, mais il ne supporte pas la structure des Frères musulmans, dirigée par des responsables vieillis, étroits, conservateurs, rassis, leur hypercentralisme non démocratique et l’exigence d’une obéissance absolue. Il finit par quitter l’organisation et fonde l’association Pain et Sel (expression populaire qui signifie : Vivre ensemble). Au menu des rencontres mensuelles, des débats sur « la Peur de l’autre » ou « la Séparation sociale ». Hommes, femmes, musulmans ou Coptes, tout le monde est invité : « Au début, j’avais du mal à réunir une trentaine de participants. Et puis il y a eu Tahrir... et tout a changé. Aujourd’hui, nos salles refusent du monde ! »

Face aux policiers, tous les jeunes, laïques, Frères, Coptes, se découvrent moins différents qu’ils ne le croyaient : « Et ils ont compris que le pouvoir se servait de la « menace » des Frères pour effrayer les autres et mieux imposer sa dictature. » L’armée de Moubarak ou l’Etat islamique pur et dur... Exactement le même épouvantail brandi si longtemps face à l’Occident. Mohamed ne veut pas un Etat islamique mais un « Etat social », ouvert à tous, permettant l’accès des femmes et des chrétiens aux fonctions les plus hautes. De quoi faire frémir les conservateurs Frères musulmans !

Système fermé

Pour avoir tenu des propos identiques, Haitham Ali Abu Khalil, un des cadres prometteurs des Frères musulmans, s’est fait exclure du mouvement l’année dernière. Aujourd’hui, il dirige une association des victimes des droits de l’homme, lutte contre la police, l’état des prisons et la torture systématique.

Il travaille au Club des Ingénieurs, une énorme bâtisse en béton, sur le front de mer, les pieds dans la Méditerranée, où flottent des odeurs de sel marin et de poisson grillé. Habillé de noir, cravate rouge, lunettes et bosse discrète sur le front, moustache fine, l’homme a un air de curé et une âme d’étudiant révolutionnaire.

A 20 ans, il rejoint les Frères en croyant qu’eux seuls peuvent arracher le progrès social. Il grimpe, vite et haut, et découvre les caciques du mouvement, les anciens qui ont connu Sayyid Qutb, mort en 1966, doctrinaire pur et dur du mouvement. Les septuagénaires prônent un système fermé, strictement contrôlé, hostiles à toute ouverture, sous peine de se diluer dans la société. Haitham Ali découvre que le bureau n’est pas vraiment élu mais soumis aux réunions de salon, aux courants de pensée dominants.

Il y a bien un Madjliss Echoura, une assemblée de cent personnes dont six d’Alexandrie, mais le pouvoir reste entre les mains du Madjliss Ershad, une vingtaine de personnes qui contrôlent tout et n’hésitent pas à truquer les élections internes ! Une loi interne décrète qu’en cas d’urgence, de répression policière le Madjliss Ershad a le droit de tout décider sans en référer à personne. Face à la dictature et à sa répression, cette loi d’exception devient vite la règle : « Le statu quo du pouvoir face au statu quo des Frères musulmans... Le système, complice, était fait pour que rien ne bouge dans le pays ! » Haitham Ali va essayer, en vain, de faire bouger les choses. Avec d’autres jeunes « rénovateurs », il écrit des propositions pour briser ce qu’il appelle cette « génération du système privé ».

Contre la culture de l’obéissance absolue, contre le discours imposé et surtout pour l’ouverture sur le monde, la société égyptienne. La direction des Frères encaisse, grince, mais ne bronche pas. Haitham Ali va plus loin, il ouvre une page Facebook pour proposer d’ouvrir la direction du mouvement aux femmes et aux Coptes. Et il publie un article dans les journaux où il compare la dictature de Moubarak à celle des Frères en relevant vingt points de ressemblance. La réaction des caciques est immédiate : « Celui qui n’est pas avec nous est contre Dieu ! »

Le 25 janvier, quand Haitham Ali veut participer aux premiers jours des manifestations, c’est la sécurité d’Etat qui le jette aussitôt en prison. « Mon interrogateur m’a dit : « Nous sommes plus doux que les Frères. Avec nous, c’est la prison. Eux, ils finiront par t’accuser d’être kâfir ! » » Kâfir = mécréant, apostat... La pire des condamnations en islam, l’équivalent d’une condamnation à mort.

Rébellion interne

Depuis, il y a eu les journées de la colère, la place Tahrir et la chute du raïs Moubarak : « Un séisme qui a atteint aussi la structure interne des Frères musulmans », dit Haitham Ali. De plus en plus de Frères se détachent de la ligne dure, hermétique, et exigent une ouverture sur la société. Les syndicats, longuement infiltrés par le mouvement, commencent à prendre leur indépendance.

Les jeunes Frères tapent du poing, exigent : « Ouvrez les fenêtres ! Que tout le monde nous voie ! » Et certains menacent de quitter le mouvement, pour fonder une organisation plus libérale : « Le groupe des Frères musulmans est en danger », dit Haitham Ali. D’un côté, il leur faut rassurer la société, méfiante face à une confrérie dont les buts politiques lui paraissent obscurs. Surtout lutter contre la diabolisation, la longue histoire sanglante des années 1950, les attentats et les assassinats !

Et marteler un message - mensonge tactique et temporaire - sur leur volonté de ne pas aller aux élections présidentielles, de ne pas investir l’Assemblée, de ne pas prendre le pouvoir. Sur l’autre front, interne, les caciques de la direction du mouvement doivent faire face à une véritable rébellion interne, celles des jeunes et des rénovateurs bien décidés à profiter de la grande révolte du 25 janvier. « Aujourd’hui, le vieux mouvement des Frères musulmans est sur la défensive, sous pression, faible, dit Haitham Ali. Il est condamné soit à se transformer complètement, soit à disparaître ! »

REPÈRES

1928. Fondation en Egypte de l’organisation religieuse par Hassan al-Banna. Sa doctrine, le tawhid, prône la fusion du religieux et du politique.

1948. Les Frères musulmans assassinent le Premier ministre Mahmoud Fahmi al-Nokrachi et subissent une sévère répression.

1954. Après une tentative d’assassinat contre Gamal Abdel Nasser, la confrérie est dissoute, des milliers de membres sont arrêtés entre 1954 et 1970.

1971. Anouar el-Sadate sort la confrérie de la clandestinité et proclame une amnistie générale.

2005. Lors des élections législatives, la confrérie est devenue la première force d’opposition en remportant 88 sièges de députés, même si elle reste officiellement interdite en tant que parti politique (ses membres se présentant comme candidats indépendants).

2010. Les Frères musulmans ont boycotté le second tour des élections législatives, dénonçant des fraudes massives.

Janvier 2010. Election du nouveau guide suprême de la confrérie, Mohamed Badie, 67 ans.

Mars 2011. Après la révolution, les Frères musulmans appellent à participer au référendum constitutionnel, qui a été approuvé à 77,2%.

Par Jean-Paul Mari

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