IRAK février 1991

Guerre du golfe

En attendant la guerre

Une semaine en Arabie Saoudite

JEUDI

Deux heures du matin, dans une chambre d’hôtel anonyme : "un commercant koweitien parle de son pays perdu". Il se masse les orteils en buvant de la bière, la bouche lasse et amère en souvenir d’un pays disparu : "Koweit-city, ma ville, est morte. Il n’y a plus de lait, de lessive, de couches pour les bébés. Les Irakiens ont pris nos voitures, nos avions et nos banques, ils démontent les hopitaux et même les feux rouges. Les bus bleus à deux étages qui vous voyez rouler dans les rues de Bagdad, les pneus, les batteries et les magnétoscopes vendus dans les souks...Tout vient de chez nous ! Du coca-cola au jet supersonique. Je possédais un bureau d’import-export de matériel de construction et une grande agence de personnel domestique. Vous n’allez pas me croire mais ...je n’ai même plus une seule bonne à la maison ! A quoi bon résister ? Tout le monde a fui. Dans le désert, les bédouins savent qu’on ne peut pas lutter contre un vent de sable. "Quand tu veux désarmer ton ennemi, achètes-le ! " dit un proverbe de chez nous. Saddam Hussein voulait de l’argent, nous avons refusé et il nous a mangé. Laissez-moi vous faire un aveu : nous étions un peuple d’enfants gatés."

Vingt-deux heures, un diplomate expulsé du Koweit : "la guerre des ambassades". Depuis le 24 août dernier, l’Irak ne reconnait plus les ambassades étrangères au Koweit ; les tanks et les soldats de Bagdad encerclent les chancelleries. Un diplomate occidental au Koweit est un homme qui se promène en maillot de bain, par 46 degrés à l’ombre, dans les couloirs de son ambassade en se demandant comment économiser l’eau et l’électricité. Les italiens ont tenu plus d’un mois en mangeant du riz, des boites de thon "et un yaourt chaque soir" ; les anglais, confinés dans leur résidence, préparent leur thé avec l’eau de la piscine et les américains résistent dans un Fort Knox bourré de bouteilles d’eau minérale. Coup dur pour les français : les Irakiens ont réussi à ouvrir le tuyau de purge de la citerne d’eau douce. Privés de leur trésor liquide, les français ont du renonçé à se laver. Quand les irakiens coupent les lignes, les diplomates utilisent les numéros secrets, bricolent les fils du téléphone et se privent de lumière pour économiser le fuel du générateur qui permet le message chiffré quotidien. Les Irakiens démontent la ville pièces par pièces, on envoie des charters entiers de citoyens irakiens pour peupler le désert et les koweitiens authentiques qui veulent fuir leur pays doivent rendre leur passeport et signer une déclaration d’abandon de leurs biens et de leur nationalité. Pour plus de sureté, les techniciens de Bagdad ont déjà vidé les ordinateurs du ministère de l’intérieur qui recensaient la population de tout un pays. Adieu preuves, adieu mémoire ! "

VENDREDI

Onze heures, a la mosquée Al Gaylani : "Le feu de Dieu". C’est une prière d’hommes dans un lieu saint sans images, une grande coupole sculptée d’alvéoles avec des lustres de verre qui tombent à hauteur de fidèles et de gros ventilateurs qui soufflent la parole de Dieu. Ce vendredi, le prêche est court et violent, politique, guerrier. Ici, on ne parle pas du Koweit, d’embargo ou de Nations-unies. Les hommes pieux ne s’intéressent pas aux détails ; ils vont à l’essentiel. Le prédicateur vétu de blanc se lève et tends un doigt vers le dôme. Sa voix est forte quand il dit que les dirigeants d’Arabie Séoudite sont des "Hypocrites" qui refusent la guerre contre les Etats-unis et soutiennent Israel, "ce pays issu de nulle part et qui retournera au néant". Il tremble quand il évoque le sang des martyrs du massacre de la mosquée d’Al-Qods-Jérusalem. Il puise à pleines mains dans le coran et annonce que Saddam Hussein est à l’avant-garde de la Djihad et que " le jour viendra..." Silence. La voix s’est tue, se retient ; l’orage final est là, tout proche, et la foule, prosternée, l’attends. Le voilà : "Nous avons quelque chose qui peut exterminer les américains en Arabie Saoudite et détruire Israel en palestine. Nous avons un nouveau missile ; nous avons le Feu de Dieu" ! Les hommes se redressent, les mains se lèvent, la salle exulte : "Dieu est grand !" La prière du vendredi est terminée.

Treize heures, quartier général du Front pour la Palestine : "Abbul Abbas, terroriste palestinien, au service de Bagdad". Au dessus de lui, des posters sur l’Intifida et des photos de ses commandos palestiniens, gilets de sauvetage, Zodiac et Kalasnikovs. Ses hommes ont attaqué les plages de tel-Aviv au printemps dernier. L’une de ses victimes s’appelle Léon Klinghofer, un paralytique abattu dans sa chaise et jeté du pont de l’Achille Lauro en 1985.
- "Faut-il ouvrir un deuxième front dans les territoires occupés ?
- "Nous pensons qu’il est temps de fournir des armes à l’Intifada.
- "Etes-vous prêt mener des actions contre les occidentaux ?"
- "Oui, s’il y a une aggression militaire directe contre l’Irak. L’objectif : tout ce qui nous est accessible et vital pour les américains."
- "Et les autres ?"
- "Pour nous, la france n’est pas une ennemie.
- "Approuvez-vous l’invasion du Koweit ?"
- "Pour nous, l’important est que Saddam Hussein ait lié le règlement de la crise du golfe et le problème palestinien. Comprenez : l’Irak est la seule force sur laquelle nous pouvons compter.

SAMEDI

Quatorze heures, avec le ministre de l’information : "La Sourate de l’éléphant". "Vous ne connaissez pas tous les mystères du golfe..." dit d’un air mystérieux, Latif Jassim, ministre de l’information. Il a la moustache épaisse des dignitaires du régime, l’uniforme du parti Baas et l’immense privilège d’être né à Takrit, le village de Saddam Hussein. Pour lui, l’annexion du Koweit n’est que "le retour du fils à sa mère". La question sur le nouveau missile "Al-hijara"- la pierre qui tue- lui arrache un large sourire. Nouveau missile à longue portée, arme chimique, bactériologique, nucléaire ? "Je peux vous dire une seule chose : ce missile tue. Oh oui, il tue !" L’avenir, selon Latif Jassim, est tracé, droit comme une trajectoire balistique : "Les Etats-Unis ne peuvent pas supporter cinq mille cerceuils par jour ; nous frapperons partout et le pétrole est une matière inflammable." Il éclate de rire : " les américains ne connaissent pas les mystères du golfe..." Non, ils ne savent pas pourquoi treize de leurs avions se sont écrasés avant même que la guerre ait débuté, ils ne parlent que matériel et technique au lieu de se plonger dans la lecture du Coran. Et leur ignorance fait beaucoup rire le ministre irakien de l’information. " Ecoutez bien : il y a 1500 ans, une armée d’infidéles, montée sur des éléphants, est venue pour attaquer la Mecque. Alors des oiseaux sont venus du ciel et ils ont saisi des pierres entre leur griffes. Ils les ont laissés tomber sur les éléphants et la puissante armée s’est débandée. Tout bon musulman connait cette sourate de l’éléphant. Quel est l’emblême du parti républicain des Etats-unis ?...L’éléphant, n’est-ce pas. Entre hier et aujourd’hui, tout est écrit."

DIMANCHE

Vingt-trois heures, conversation dans un jardin : "Le nouvel ordre mondial". Les questions fusent, comme autant d’expressions de la stupéfaction de l’Irak devant cet occident qui fait bloc. Que fait la France dans cette galère ? On vous prends par le bras comme si ce gachis n’était qu’un immense malentendu. Et pourquoi ? Pour un bout de Koweit, une régime de roitelet polygame et perverti,- même pas démocratique,- sur un bout de sable riche mais anachronique ! Vous connaissez la blague qui court ici : " le koweit est entré dans l’histoire en sortant de la carte..." Amusant, non ? Allons ! Parlons entre gens sérieux, insiste l’interlocuteur. Comment avez obtenu quarante cinq ans de paix en europe ? Par l’équilibre de la terreur entre l’Est et l’Ouest. Appliquons le même schéma au moyen-orient : d’un côté, Israel ; de l’autre, l’Irak. Et le pétrole coulera à flots, pour longtemps.

LUNDI

Huit heures trente, dans le bureau d’un homme d’affaires : " Les trois clés". "En affaires, les Irakiens sont très durs mais sérieux. Voici les "trois clés" d’une négociation :
- Un : les Irakiens tirent toujours sur la corde élastique des négociations - au delà du maximum autorisé - jusqu’à rompre les discussions. Puis ils renouent la corde.
- Deux : A Samara, il y a un étrange minaret, la "Maluya", une tour en spirale avec un étroit chemin de ronde. Dès le premier tour, vous ne savez plus si vous êtes au nord, au sud, près de la base ou du sommet. C’est une spirale infernale qui vous déstabilise. On ne sait jamais quand on touche au but. Négocier en Irak, c’est comme monter la "Maluya".
- Trois : Un accord suit une équation simple : tout ce que les Irakiens demandent, plus tout ce que vous demandez, divisé par deux. A + B : 2. En ce moment, les Irakiens font de la surenchère. Les Etats-unis ont compris qu’ils ne fallaient surtout pas faire mine de renoncer à un morceau du Koweit ! A l’arrivée, de toute façon, tout sera divisé par deux.

MARDI

Dix heures, quartier de la république, dans les locaux du journal Al-Jumhuriya : "Propagande et bouts de ficelle". Un immeuble gris de six étages, cent soixante dix journalistes et un tirage de 280 000 exemplaires ramené à 120 000 pour cause d’embargo et de manque de papier : "Al-Jumhuriya" est le journal porte-parole du gouvernement. Les deux autres quotidiens sont la voix du Parti Baas et celle de l’armée. Chaque matin, tous les rédacteurs en chef vont jusqu’au ministère de l’information prendre leurs idées d’éditorial. Dernière consigne : "pas un mot contre la france". Le journal publie des mots croisés qui forment un sigle "La victoire pour l’Irak", des plaintes de lecteur sur les problèmes de circulation et une liste, très attendue, des gagnants de la tombola qui autorise l’achat à bas prix d’appareils électro-ménagers dans les magasins de l’état. Dans la cour, au rez de chaussée, des poubelles en plastique pendent au bout de ficelles. Elles servent à envoyer les articles à la composition. La machine qui les propulsait est en panne : "Avec l’embargo, on ne peut plus réparer."

Dix-sept heures, dans les souks de Bagdad : " Marché noir et riz importé d’Iran". Les souks regorgent de fruis et légumes, de viande, de tissus et d’or. Ou est la pénurie ? Le pain blanc a disparu des restaurants et le gouvernement a rationné les denrées de base : 6 kg de farine par personne et par mois, 125 grammes de thé, 1 kg et demi de sucre, 1/2 litre d’huile d’olive, 2 kg de riz, 1/2 kg de pois chiches...le reste se trouve très cher au marché noir, grâce aux produits importés en contrebande d’Iran. Depuis la mise en place de l’embargo, l’inflation aurait atteint les 300 % . Les riches s’en sortent bien mais les habitants des quartiers pauvres font la queue très tôt pour une bouteille de lait. Sans un mot. Après dix ans de guerre, le peuple Irakien a appris à souffrir en silence.

MERCREDI

Dix-heures trente, au ministère du pétrole : "Moins cher sera le brut". En costume blanc et cravate jaune pale, Issam Al Chalaabi, ministre du pétrole, est certainement l’homme le plus élégant du gouvernement Irakien. En pleine guerre Iran-Irak, il a su gérer la production du brut et son acheminement vers l’étranger. Aujourd’hui, le ministre est un homme frustré qui multiplie deux millions huit cent mille barils de pétrole par quarante dollars pour connaitre le coût de l’embargo sur son pétrole. Plus grave ; on manque d’additifs et de dessalants indispensables au raffinement et il a fallu rationner l’essence aux automobilistes Irakiens ! Dans la plus grande unité mondiale de production de gaz, les coopérants francais ,devenus otages, ont fait bruler pendant 4 jours et 4 nuits les 40 000 tonnes de gaz liquide vulnérables au premier missile venu. On commence à manquer d’huile de moteur, de lockeed, de détergents liquides, de rubans et d’encre pour photocopieurs, de papier carbone, de filtres à air, de produits d’entretien pour les usines et de pièces détachées. Tout le tissu d’entreprises privées, des centaines de milliers de PMI crées depuis deux ans, est touché de plein fouet. "Voilà où l’embargo fait mal", explique un résident européen, "et ce ne sont pas les camions qui arrivent de Jordanie qui remplaceront les avions cargos du monde entier. A moyen terme, l’Irak va souffrir."

Vingt-deux heures, Avenue Abou-Nawass, le long des berges du fleuve Tigre : "Bagdad-café". Il y a des guirlandes de lumière au dessus des terrasses et des poissons gras dans les viviers des restaurants. On les éventre d’un coup de couteau avant de les planter droit, sur des piques de bois, face à la braise. Dans un bar perdu de la rue Al-Rachid, la voix sensuelle d’Oum-Kalsoum s’enroule autour des narguilés. Au grand hôtel Sheraton, on se marie à la chaine, histoire de rattraper les années perdues des hommes dans les camps de prisonniers d’Iran. Ils ont le front vieilli ; elles avancent un visage poudré de rouge et une taille lourde enfouie sous une montagne de tulle vierge. Rondes de voitures, trompettes, tambourins et youyous ; la capitale d’Irak sent le miel, le tabac, l’eau de cologne et la friture. Il y a deux mois, les rues étaient désertes la nuit et des militaires gardaient l’entrée des ponts. Ce soir, le fleuve Tigre ronronne de plaisir. Bagdad ne veut plus croire à la guerre.

Mercredi, vingt trois heures, près du monument aux martyrs : "Moi, Habib, trente ans, ancien prisonnier de guerre en Iran". " Je suis libre depuis le 14 septembre dernier. Mon fils a quatre ans et demi ; il en avait quatre quand j’ai été fait prisonnier, le 12 janvier 1987, pendant la bataille du fleuve Yassim. Ce jour là fut terrible, les Iraniens nous ont fait asseoir, ligottés, devant un tank. Pour nous écraser. A un mètre de moi ; un Pasdarane a dit au chauffeur de s’arrêter. Il s’est approché de Hamad, blessé à une jambe, et il a tiré à la kalasnikov dans la jambe valide. Puis il a pris mon ami, Amar, et lui a vidé son chargeur dans le ventre. Un de mes hommes portait une alliance ; on lui a sectionné le doigt avec un couteau ; il s’est évanoui."[ Il pleure.]" J’ai pris Hamad dans mes bras et tous mes vêtements étaient pleins de sang. On nous donnait un drap pour deux quand il neigeait et on nous laissait des heures sous la pluie. Un jour, on nous a donné des pommes, parce qu’une équipe de TV européenne nous filmait. Dans un camp près d’une usine sidérurgique, les Iraniens nous utilisaient comme bouclier humain contre un éventuel bombardement...Comme vous, les étrangers, aujourd’hui. Au centre d’interrogatoire, les cellules étaient larges d’un mètre, toilettes comprises. Un de mes amis y a passé un an et demi, attaché : il a perdu toutes ses dents. J’ai toujours la haine contre l’Iran.[Il ne pleure plus] " Mourir pour moi, c’est comme boire un verre d’eau. Je suis prêt à faire la guerre contre les USA. Qu’importe. Mon coeur est déjà mort."

JEUDI

Minuit, soirée otages au Club francais : "Otages sur site ou sur piscine, java et désespoir". Ce soir, les "invités" sifflent des bières en dansant dans les jardins du Club Français de Bagdad. Cela a l’apparence d’une java,- avec des hommes éméchés et quelques infirmières irlandaises comme cavalières- mais le gazon du bal transpire l’ennui et le désespoir et les "fêtards" ne parlent que de leurs familles, de la femme qui craque et du gosse grippé, des ennuis financiers, des téléphones trop brefs, du cafard qui les empêchent de dormir, de cette prison sans barreaux, des autres otages, là-bas, sur les sites stratégiques, seuls, prisonniers, vulnérables ; et des malades, enfermés dans l’hôtel Mansour, avec sa piscine vide et des chambres huis-clos. Les "invités" mettraient volontiers leur poing sur le nez de ceux qui parlent "d’otages-piscines", et sur celui des responsables qui biffent leurs feuilles de paie ou font téléphoner à leurs femmes pour insinuer avec délicatesse que Bagdad, le whisky et les petites irlandaises..Chaque jour est dimanche mais les otages s’ennuient le dimanche. Heureusement, il y l’ambassade de france,avec ses "messes-briefings", et André Janier, un diplomate en or massif, qui écoute et réconforte, et Gérard, le policier à la moustache et au coeur de samaritain ; et sa femme qui joue les visiteuses de prison à l’hôtel Mansour. "L’ambassade est notre deuxième maison" dit un otage." Mais jusqu’à quand ?" Sur site ou sur piscine, on meurt d’ennui à Bagdad.

PS : Parlement de bagdad, images de la TV Irakienne : "Un vote à l’unanimité". Le parlement entérine la décision de Saddam Hussein de libérer les "invités" français. A Bagdad, on sait que le président décide tout seul Saddam Hussein libère les français et relance le jeu politique. Le Pen n’a pas son visa pour Bagdad et rate son OPA politique. Les trois cent trente otages français bouclent leurs valises. Il en reste encore cinq mille autres.

février 1991

Par Jean-Paul Mari

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